La question écologique, une problématique financière qui ne trouve pas de réponse consensuelle entre l’État et ses citoyens

 


La crise des gilets jaunes récemment apparue, trouve écho par-delà les clivages classiques et les frontières et marque l’actualité par son caractère inédit.

A l’heure où la situation climatique devient alarmante et que l’urgence d’une réponse collective s’inscrit progressivement dans les consciences comme dans les discours, les moyens mis en place par l’État prennent forme aujourd’hui, plus au travers d’un prisme politique voire idéologique que pragmatique, ce qui ne manque pas de cristalliser sous une même problématique des avis souvent divergents voire contradictoires. C’est dans ce contexte que le mouvement des gilets jaunes est à appréhender pour mieux le comprendre et en évaluer la portée et ses retombées sur la durée.


Derrière son aspect apolitique, ce mouvement met en place un bras de fer entre les contestataires et le gouvernement et ses soutiens, en s’opposant non sans brutalité à des décisions politiques. Ainsi, la nature même de ce mouvement social est d’ordre politique.

Lorsqu’une nouvelle taxe annonce une précarisation supplémentaire des périphéries urbaines et de leurs habitants.


Le point de démarrage du mouvement des gilets jaunes a été l’introduction d’une nouvelle taxe sur l’essence. Ainsi les populations les plus touchées sont les habitants des périphéries urbaines et des zones rurales profondes, qui doivent prendre la voiture pour se rendre à leurs emplois quotidiennement et souvent sur plusieurs dizaines de kilomètres.
Les populations installées en périphéries urbaines, souvent des ménages de la classe moyenne dont les emplois salariés ou petits entrepreneurs, travaillent dans les domaines secondaire et tertiaire (ouvriers, emplois de bureau). Ce sont des secteurs de l’emploi en crise permanente depuis 2008 et où la peur de perdre son emploi impose aux salariés d’accepter des revenus à la baisse, et ainsi un budget familial et mensuel de plus en plus restreint.


Les difficultés à « joindre les deux bouts » rendent cette population particulièrement vulnérable aux augmentations de dépenses auxquels ils ne peuvent échapper. Malgré les propositions d’aides financières de l’État, celles-ci restent inabordables pour la plupart de ces ménages.

Quand perception et réalité ne jouent plus au même jeu, une image des gilets jaunes solidement construite par le gouvernement mais qui tend à s’effiler progressivement.

Ces populations misent face à diminution inexorable de leur pouvoir d’achat, voient l’augmentation du prix de l’essence une nouvelle attaque contre leur niveau de vie, déjà au déclin. Ainsi, ces populations ont l’impression d’être une nouvelle fois trahies par la politique gouvernementale qui leur impose des difficultés financières supplémentaires au nom de l’environnement, tout en nommant secrétaire d’État à la transition écologique Emmanuelle Wargon, ancienne lobbyiste du groupe Danone (connus pour leurs graves écarts répétés aux normes environnementales).


L’appel de prise de conscience sur les politiques non-environnementales lancé par le départ de Nicolas Hulot a confirmé leur sentiment d’un traitement à deux vitesses pour les questions financières qu’implique la situation écologique.


Si le mouvement a autant surpris, c’est avant tout par ses débuts candides face à la possibilité de l’intervention des forces de police pour les contrecarrer. Difficile pour les organisations politiques de penser que quelque chose pourrait émerger de cet agglomérat de profils et d’opinions politiques.


Dès le début de novembre et avant la première mobilisation, le mouvement a rencontré l’hostilité de la classe politique et médiatique dans sa grande majorité. De plus, dans un désir de discrédit, le mouvement a souvent été et dès ses premières heures de blocage montré comme s’essoufflant et promis à la désagrégation rapide.

En parallèle à cela les déçus des politiques environnementales précédentes et habitants des centres villes ont souvent affirmé qu’une taxe sur l’essence était une mesure nécessaire et qu’il était irresponsable de s’élever contre. Les organisations de gauche ont d’abord commencé par mettre en avant des propos ou actes violents rappelant l’extrême droite commis par ces gilets jaunes, comme l’agression de deux femmes noires dans leur voiture ou de nombreuses insultes sexistes. On note cependant des difficultés de la part de la gauche à ne pas se baser que sur ces faits pour prendre la température du mouvement. De plus, le mouvement a été réduit à une protestation contre la hausse du prix du carburant alors que ses principaux acteurs, les gilets jaunes, disaient agir par ras-le-bol général, les taxes sur l’essence jouant le rôle de déclencheur.


Les discrédits imposés de toute part ont mené le mouvement à se souder et à se méfier des tentatives de division. A cette lutte médiatique est venu s’ajouter un facteur de colère supplémentaire, une féroce réponse à cette crise par la main des forces de Police.


La répression policière, dont les images ont rapidement fait le tour des réseaux sociaux, ont indigné mais aussi soudé les gilets jaunes. En parallèle à cela, les tentatives de discréditer le mouvement ont continué, de la part des médias comme de la part du gouvernement. Cela a poussé le mouvement à se montrer plus vindicatif et soudé pour les actions suivantes.

Les combats à Paris lors de la manifestation sur les Champs-Élysées a été le franchissement d’une nouvelle étape dans le mouvement et une prise de conscience de l’importance de la répression violente en France pour les gilets jaunes.

L’attitude du gouvernement, un jeu dangereux où il risque de perdre plus que des soutiens, pourrait se terminer sur une défaite nuancée et aux multiples retombées pour l’avenir du pays.


Un des plus profonds changements opérés au cours du mois de novembre est que les gilets jaunes, dont beaucoup ne s’intéressaient pas aux mouvements sociaux précédents voire les critiquaient, ont découvert comment s’organise un mouvement social et avec quelle brutalité il peut être discrédité et réprimé. Les médias traditionnels étaient pour beaucoup leur source principale d’information et ils jaugeaient les mouvements des cheminots et des étudiants en fonction des violences mises en avant pour discréditer les manifestants. Aujourd’hui victimes des mêmes déformations médiatiques et du même mépris de la part des gouvernants, nombre d’entre eux ont un regard nouveau sur les mouvements sociaux, leurs membres et leurs revendications, perçus de l’intérieur sans le prisme des médias.
Cette population a, au travers de la présence d’Emmanuel Macron dans ces mêmes médias, facilement été acquise à ses discours, notamment dans l’attitude qu’il a tenue face aux revendications syndicales et étudiantes au cours de l’année 2018.


Ce qui change désormais pour les populations affectées par cette augmentation, et souvent aveugles aux crises sociales précédentes, est qu’elles ont vu et subi ces mécaniques répressives s’appliquant désormais à leurs manifestations et leurs revendications.


Une rupture a eu lieu pour cette population, qui n’était pas habituée jusque-là à mener des luttes dans la rue en devant s’organiser malgré le discrédit et le lynchage médiatique de tout bord. Désormais cette frange de la population a pris conscience que la communication de l’information pouvait ne pas refléter la réalité du terrain.


Une rupture qui ne permettra pas un retour en arrière en ce qui concerne les méthodes dont se rend coupable le gouvernement placé par Emmanuel Macron, et dont les gilets jaunes ont à leur tour été la cible et les victimes.

En quoi le mouvement des gilets jaunes constitue-t-il un danger pour le gouvernement dont les échappatoires à cette nouvelle crise se réduisent à mesure que la mobilisation tient et progresse dans la population. Un impact qui pourrait s’inscrire dans la durée et les futurs mouvements sociaux.

Si le début du mouvement se voulait bon enfant, les combats de rues à Paris ont montré que les regards réciproques des manifestants et de la police avaient changé.


La politique de fermeté présidentielle semble montrer ses limites, car le mouvement se radicalise et ne semble pas sur la voie de la détente. Le sentiment de rejet et d’abandon de la part de la classe médiatique et politique pousse les gilets jaunes à demander jusqu’à la démission d’Emmanuel Macron.

La position des tenants du pouvoir est très dangereuse car le bras de fer engagé dépasse les prévisions qu’ils se faisaient sur la combativité du mouvement. Le fait que les gilets jaunes, des novices des mouvements sociaux, soient aussi déterminé a créé un effet de surprise. La communication du gouvernement s’est donc faite à la va-vite et n’a pu que renforcer la colère des gilets jaunes.

Ainsi il ne reste que trois choix au gouvernement : continuer à tenir sa position à tout prix, temporiser des négociations en attendant un essoufflement ou accepter les revendications.

Dans le premier cas, une recrudescence des violences entre police et manifestants peut être envisagée sans toutefois montrer un dénouement à l’avantage du pouvoir dans un avenir proche. Les gilets jaunes, rejoints par des mouvements de gauche ou d’autres populations, se radicalisent.
Le deuxième cas, s’il pourrait calmer les tensions dans un premier temps, se heurterait au souvenir de dénigrements subis par les gilets jaunes depuis les débuts de leur mobilisation, que ça soit par les médias et les politiques, mais aussi à la motivation et à la radicalité nouvelle des gilets jaunes qui ne veulent ni représentants négociant pour eux, ni oublier le mépris de Macron. Ils sont donc méfiants envers le gouvernement et s’attendent à des tentatives d’attendrissement. Néanmoins cela pourrait constituer un début de porte de sortie pour un pouvoir qui risque de se voir décrier par une nouvelle crise.


Le dernier cas est le plus dangereux pour le pouvoir en place et ses représentants, car en cédant aux revendications Macron donnerait à penser que d’autres mouvements futurs pourraient également obtenir satisfaction en acceptant de se défendre face aux violences policières pour s’approcher suffisamment des lieux de pouvoir et bloquer des secteurs économiques.

Ainsi en cédant aux gilets jaunes, Macron pourrait calmer la colère de ces derniers mais il enverrait un message de faiblesse à ceux qui s’opposent à sa politique libérale et de destruction des acquis sociaux.

A long terme ce mouvement social et sa potentielle réussite pourrait aider les mouvements sociaux à être vus d’un autre œil par les habitants des périphéries urbaines désormais au courant des stratégies de manipulation des médias présentant les manifestants comme violents. De plus les mouvements futurs peuvent se retrouver renforcés par les rangs de ceux qui aujourd’hui portent un gilet jaune.

Ainsi le mouvement des gilets jaunes, s’il refuse de s’inscrire dans les partis et groupes politiques ou de prendre leurs codes, n’en demeure pas moins une lutte organisée rapidement. Il a permis à de nombreux individus non politisés de prendre conscience de la force du collectif et de la légitimité des mouvements sociaux.

Source : Investig’Action