La présidence du nouvel « homme fort » du Sri Lanka et les craintes de l’Occident

Gotabaya Rajapaksa a pris ses fonctions de président du Sri Lanka lors de cérémonies empreintes de symbolisme suivies par des mesures administratives envoyant des messages clairs à la population, marquant ainsi la clarté de ses objectifs et une approche pragmatique des taches qui l’attendent. Tout porte à croire que son style de direction sera très différent de celui de ceux qui l’ont précédé à la présidence, y compris celui de son frère Mahinda.

 

Contrairement aux présidents précédents, Gotabaya n’est pas un politicien. Le secrétaire à la Défense en temps de guerre a la réputation d’être un administrateur dur, un bureaucrate qui veut que les choses avancent. En tant que candidat du SLPP à cette élection emblématique, il a veillé à ce que lui et son équipe mènent une campagne exemplaire, sans calomnies et respectueuse de l’environnement. C’est en soi un signe de changement de la culture politique.

                                                                                

Les messages contenus dans les déclarations initiales du président Gotabaya — au bureau de la commission électorale juste après avoir été déclaré vainqueur de l’élection et à sa cérémonie d’investiture près du site historique de Ruwanweliseya à Anuradhapura — se complétaient et se renforçaient mutuellement. Dans les deux occasions, il a déclaré qu’il était tout à fait conscient que cette victoire était due à la communauté majoritaire cinghalaise, et les deux fois, il a souligné qu’il était de son devoir de président de protéger les droits de tous, y compris « ceux qui n’avaient pas voté pour [lui] ». Il s’est engagé à assumer cette responsabilité. Il a également déclaré qu’il tiendrait toutes ses promesses. Des mois après les attentats terroristes de Pâques qui ont tué 268 innocents, sa déclaration qu’il considérait la sécurité nationale comme d’une importance capitale en a rassuré beaucoup.

                                                                          

L’émotion intense manifestée par la foule lors de l’accueil du nouveau président, où qu’il aille après que les résultats ont été connus, était sans précédent. Mais alors que les Sri Lankais manifestaient leur joie en allumant des pétards, en dansant dans les rues et en partageant des friandises avec les passants, les réactions à l’étranger ont montré une déconnexion presque surréaliste avec l’euphorie régnant dans le pays. Les médias occidentaux et une partie de la presse indienne ont parlé en termes sinistres du « retour des Rajapaksas ». La BBC a diffusé un documentaire mettant en lumière les présumées atrocités imputées au secrétaire à la Défense pendant la guerre. Un article de Foreign Policy intitulé « Sri Lanka has a new strongman president » [Le Sri Lanka a un nouveau président fort] affirmait : « Les deux groupes minoritaires ont raison de craindre leur nouveau gouvernement. » Un rapport du PTI a parlé de Gotabaya tendant la main aux « nerveuses minorités tamoule et musulmane ».

                                                                                

Si des couches de la population ont peur, comme ces rapports le suggèrent, ne paraît-il pas étrange que la police, le président de la Commission électorale et les observateurs de l’élection — tant étrangers que locaux — ne l’aient pas noté et aient déclaré d’une seule voix que cette élection avait été l’une des plus pacifiques et libres ?

 

Quelle est la véritable source des craintes occidentales devant les dirigeants « forts » dans cette partie du monde ?

 

« Une grande question pour le second tour du gouvernement de Rajapaksa est celle de savoir si Colombo se tournera de nouveau vers Beijing ce que cela signifierait pour les dynamiques de pouvoir de la région », a affirmé Foreign Policy. Brahma Chellaney, analyste stratégique, a déclaré au Times of India : « L’Inde fait face à des défis énormes dans la region », avec « un gouvernement communiste pro-chinois au Népal, un Pakistan implacablement hostile et la famille Rajapaksa de retour au pouvoir au Sri Lanka ». Notant que le Sri Lanka est à cheval sur des voies maritimes vitales et qu’il est « essentiel pour la sécurité maritime de l’Inde », Chellaney voit ce qu’il appelle l’arrivée au pouvoir d’un Gotabaya « pro-Chine » comme « plus que contrebalançant » l’éviction précédente du président maldivien Yameen soutenu par Beijing.

 

Dans la course au pouvoir dans un monde multipolaire émergent, l’Inde est devenue un partenaire stratégique des États-Unis. Ceux-ci ont identifié la Chine comme leur adversaire principal ou comme « menace », et attendent de leurs partenaires qu’ils fassent leur part pour contrer l’influence chinoise. Le Sri Lanka, un membre fondateur du Mouvement des non-alignés, a historiquement eu des relations cordiales avec la Chine tout comme avec les États-Unis et l’Inde. La Chine, avec son ambitieuse initiative « une ceinture, une route », a maintenant d’importants investissements d’infrastructures au Sri Lanka, dont le port de  Hambantota, ce qui fait naître des soupçons aux États-Unis et en Inde sur sa possible utilisation militiare. Cela malgré les assurances du contraire tant de Colombo que de Beijing. Sous l’ancien régime yahapalana, le pays était de plus en plus tiré dans l’orbite américaine. Les pactes secrets et controversés en matière de défense, négociés et/ou signés avec la superpuissance auraient pu plonger inutilement le pays dans un conflit qui n’a rien à voir avec le Sri Lanka.

 

Le président Gotabaya a prononcé son discours d’investiture en cinghalais, mais quelques phrases étaient répétées en anglais. C’était indubitablement destine aux diplomates présents. Sur la question des relations étrangères, il a déclaré, en anglais: « Nous voulons rester neutre dans nos relations étrangères et nous tenir à l’écart de tous les conflits entre les puissances mondiales » : Il a vivement incité tous les pays à respecter, dans leurs relations diplomatiques avec le Sri Lanka, son statut unitaire et sa souveraineté. Le président a donc envoyé aux grandes puissances le signal clair qu’il mettra l’intérêt national au premier plan lorsqu’il s’agira de politique étrangère. Une autre phrase en anglais était : « La corruption ne sera jamais tolérée sous mon administration. » C’était peut-être un signal pour encourager les potentiels futurs investisseurs et partenaires commerciaux à prendre conscience des difficultés de faire des affaires au Sri Lanka.

 

Le président a également fait preuve de perspicacité diplomatique dans la façon dont il a répondu aux messages de félicitations « chargés » du bloc occidental. Dans leurs tweets, les États-Unis et l’Union européenne ont déclaré qu’ils prévoyaient de travailler avec le Sri Lanka dans des domaines tels que la réforme du secteur de la sécurité, les droits de l’homme, la responsabilité, la bonne gouvernance, la réconciliation et la mise en œuvre des conventions internationales sur les droits fondamentaux. Le message du porte-parole de l’Union européenne est allé jusqu’à suggérer « une coopération dans la politique étrangère et de sécurité ». Le président, tout en remerciant gracieusement les diplomates pour leurs bons vœux, a centré sa réponse sur les propriétés du Sri Lanka, comme les liens économiques et commerciaux, des investissements intérieurs accrus, la volonté du Sri Lanka de créer un environnement propice à l’investissement et au commerce, etc.

 

D’après les discours et les messages du président jusqu’à présent, on peut voir qu’il se prepare à un type d’interaction avec les puissances étrangères très différent de celui auquel on a assisté sous le gouvernement yahapalana dirigé par Wickremesinghe.

Le Premier ministre indien Narendra Modi a été le premier à féliciter le président élu sur twitter, affirmant qu’il envisageait de travailler étroitement avec lui “pour la paix, la prospérité ainsi que la sécurité dans la région ». L’Inde n’a pas tardé à envoyer le ministre des Affaires extérieures S Jaishankar pour inviter Gotabaya à se rendre en Inde les 29 et 30 novembre, faisant de cette visite sa première destination à l’étranger en tant que président, il souligne l’importance des relations entre le Sri Lanka et l’Inde.

L’ambassadeur de Chine à Colombo Cheng Xueyuan est venu avec une délégation. À Beijing, le porte-parole du ministère des Affaires étrangères aurait dit, en répondant aux questions des journalistes sur l’élection au Sri Lanka, que “la Chine et le Sri Lanka sont des partenaires stratégiques pour la coopération, s’offrant chacun une assistance mutuelle sincère et une amitié durable », ajoutant que la Chine était prête à travailler avec la nouvelle présidence et le gouvernement pour une « coopération BRI [Belt and Road Initiative] de qualité ». Le président russe Vladimir Poutine a affirmé, dans une lettre de félicitations, que l’élection de Gotabaya Rajapaksa “répond totalement aux intérêts fondamentaux de nos peuples et correspond au renforcement de la stabilité et de la sécurité régionales ».

Les messages des dirigeants étrangers montrent à quel point le Sri Lanka est devenu inseparable de sa situation stratégique dans l’océan Indien aux yeux du monde — avec tout ce que cela implique pour les grandes puissances qui manœuvrent pour tirer profit de la région. Sur le point d’entrer dans un nouveau moment historique, les dirigeants politiques du Sri Lanka devraient évoluer pour faire face aux défis extérieurs croissants de ces jeux de pouvoir.

 

L’analyste Nitin Ghokale voit d’une part Gotabaya comme un dirigeant qui a mûri avec l’expérience. Dans un entretien télévisé fouillé avec Strategic News International (SNI), qu’il a fondé et dont il est le rédacteur en chef, Ghokale a dit que tout le monde a tendance à regarder le Sri Lanka « avec de vieilles lunettes » et que cela conduit à une mauvaise compréhension de la situation, parce que les choses ont changé. Évoquant les assurances répétées de Gotabaya qu’il était « le président de toutes les communautés, y compris de celles qui n’avaient pas voté pour lui », l’observateur de longue date du Sri Lanka a déclaré: « Je pense que nous devrions prendre ce qu’il dit pour argent comptant, parce que les gens évoluent, ils mûrissent. » Ghokale a souligné : « Il y a eu beaucoup de changements » dans les relations entre les Rajapaksas et l’establishment indien. Il a admis avec candeur que ce dernier avait réalisé que le duo Sirisens-Wickremsinghe « n’a pas tenu ses promesses » après que l’Inde « les a en quelque sorte soutenus aux élections de 2015 ». L’Inde s’est réconciliée, bien que peut-être pas ouvertement, avec le fait que Gotabaya Rajapaksa accédait au pouvoir, a-t-il expliqué, elle ils travailleront avec lui. « Et il est lui aussi dispose à travailler avec l’Inde. (…) Donc regardons la situation actuelle plutôt que de revenir en arrière et de regarder ce qui est arrivé dans le passé. »

 

Traduit par Diane Gilliard pour Investig’Action