La lutte idéologique et la défense de la Révolution

À mesure que la crise s’approfondit, la barbarie redouble. L’impérialisme a recours à des coups d´Etat plus au moins « mous » – c’est le cas en Amérique latine – ou à l’invasion de pays comme dans le Moyen Orient. Les attaques militaires de pays de la périphérie – comme l’Iraq, la Libye ou la Syrie – correspondent à une totale manipulation de l’information utilisée comme arme de destruction massive des consciences dans les pays du centre du système.

 

La chute de l’URSS et avec elle celle dudit Bloc de l’Est, ont poussé nombre de ceux qui se réclament de la gauche politique à théoriser sur un monde idyllique dans lequel les peuples pourraient dessiner leurs propres modèles de développement sans subir de menaces militaires. La guerre dévastatrice contre l’Iraq en 1991, menée par les Etats-Unis et quelques pays européens avec la collaboration de bases militaires de l’OTAN, montre bien qui continue à détenir l’hégémonie et avec quel degré de cohérence ce détenteur est disposé à intervenir pour le prouver.

Dans le cadre d’une crise générale du capitalisme de plus en plus aiguë, l’escalade de la guerre et du terrorisme d’État qui ravagent une bonne partie de la planète – causés par les impérialismes nord-américain et européen de concert avec leur allié sioniste – entraîne de nouveaux concepts tels que « Guerre-monde » et « État de guerre ». C’est à partir de ce point de vue que le Forum contre la Guerre Impérialiste et de l’OTAN fait ses analyses.[1]

Comme l’a appris la bourgeoisie européenne à l’occasion de la Ière Guerre Mondiale, la neutralisation de l’opposition à la guerre – et la prise de conscience qu’elle entraîne au sein de la classe ouvrière – a plus d’importance que les victoires sur les fronts. La crise capitaliste, avec l’énorme tension que la situation de guerre génère, ouvre des processus sociaux d’une instabilité profonde pour les classes dirigeantes et peuvent aboutir à des processus révolutionnaires comme la Commune de Paris ou la Révolution d’Octobre.

La lutte idéologique dans de pareils moments historiques – et ceux que nous vivons leur ressemblent de plus en plus – est déterminante.

L’utilisation du prestige d’intellectuels, notamment de ceux qui autrefois défendirent des positions de gauche, est devenue, depuis la fin de la IIème Guerre Mondiale, une arme privilégiée au service de la destruction de la conscience anti-impérialiste des peuples. Le magnifique et très documenté travail de Frances Stonor Saunders « La CIA y la guerra fría cultural » [La CIA et la guerre froide culturelle] (2001) ne permet aucune accusation de paranoïa conspirative contre ceux qui fustigent les entreprises culturelles capitalistes d’être responsables, par des pots de vins ou de facilitations, des brusques changements de position de pas mal d’intellectuels et d’artistes.

L’un des indicateurs les plus parlants de la confusion idéologique qui règne au sein de la gauche est le fait que les plus sauvages impérialismes puissent continuer à utiliser – avec quelque crédibilité – l’argument de la défense des droits de l’homme et des libertés, tant pour justifier l’invasion de pays que pour évaluer la légitimité d’États qui résultent de processus révolutionnaires.

Un tel argument n’est acceptable que si l’on oublie l’opposition fondamentale du capital et du travail au sein de la société capitaliste et que, par conséquent, les mêmes concepts de droits de l’homme ou de liberté, génériques, sont une mystification. C’est pour cela que la lutte de la bourgeoisie – qui n’oublie jamais quels sont ses intérêts – part toujours de la négation de l’existence de classes sociales antagoniques et de peuples opprimés par l’impérialisme.

Un outil très utilisé – et peu analysé – au service de cette monumentale stratégie de confusion est le concept d’Europe comme instance « sociale et démocratique » face à l’impérialisme nord-américain, censé plus cruel. La dure réalité montre comment les intérêts des bourgeoisies européennes ont fait couler, et continuent à le faire, des fleuves de douleur et de mort dans leurs colonies et ex-colonies. Les différences avec les USA pour ce qui concerne la brutalité militaire peuvent seulement se mesurer en fonction de leurs capacités d’armement – toujours extrêmement supérieures à celles du pays attaqué – et non en fonctions de ses intentions.

Aux temps de la colonisation américaine, on employa le prétexte de l’évangélisation pour perpétrer les massacres et les pillages. Plus tard, le cas le plus pervers et sans doute le plus emblématique fut celui de l’impérialisme français justifiant le colonialisme sous prétexte d’apporter la « liberté, l’égalité et la fraternité » à des peuples dits « arriérés ».

La plaidoirie la plus brillante contre l’hypocrisie « civilisatrice » européenne fut prononcée par Franz Fanon dans « Les Damnés de la terre », montrant comment ce qu’on appelle l’« État de bien-être » a été construit sur le sang des peuples saccagés : « Le bien-être et le progrès de l’Europe ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des Nègres, des Arabes, des Indiens et des Jaunes. Cela, nous décidons de ne plus l’oublier ».

Quand un pays colonialiste, gêné par les revendications d’indépendance d’une colonie, déclare en s’adressant aux dirigeants nationalistes : « si vous voulez l’indépendance, prenez-la et retournez au Moyen-âge », le peuple nouvellement indépendant a tendance à acquiescer et à relever le défi. Et l’on voit effectivement le colonialisme retirer ses capitaux et ses techniciens et mettre en place autour du jeune État un dispositif de pression économique. L’apothéose de l’indépendance se transforme en malédiction de l’indépendance. Par ses énormes moyens de coercition, la puissance coloniale condamne la jeune nation à la régression.

En clair, la puissance coloniale dit: « Puisque vous voulez l’indépendance, prenez-la et crevez. » Les dirigeants nationalistes n’ont alors d’autre ressource que de se tourner vers leur peuple et de lui demander un effort grandiose. De ces hommes affamés on exige un régime d’austérité, à ces muscles atrophiés on demande un travail disproportionné. Un régime autarcique est institué et chaque État, avec les moyens misérables dont il dispose, tâche de répondre à la grande faim nationale, à la grande misère nationale. On assiste à la mobilisation d’un peuple qui dès lors s’éreinte et s’épuise face à l’Europe repue et méprisante.» (…)

« Castro siégeant en tenue militaire à l’ONU ne scandalise pas les pays sous-développés. Ce que montre Castro, c’est la conscience qu’il a de l’existence du régime continuel de la violence. L’étonnant, c’est qu’il ne soit pas entré à l’ONU avec sa mitraillette »[2].

Effectivement, bien que Fanon parle surtout de l’Afrique dans son œuvre, ce texte semble écrit à propos de Cuba. Surtout parce que c’est à la Révolution Cubaine, à la Chinoise et la Vietnamienne qu’appartient le privilège de mettre au jour en même temps des processus de libération nationale et de construction du socialisme.

J’ai utilisé ce texte palpitant, qui dévoile toute l’hypocrisie de la bourgeoisie impérialiste européenne – y compris celle de quelques partis de gauche comme Ho Chi Min le dénonça devant le Congrès International Communiste[3] – , pour montrer que la plus grave colonisation est celle qui envahit les organisations de gauche afin de démolir plus facilement la conscience de la classe ouvrière et des gens des pays centraux de l’impérialisme.

J’essaie à travers les mots de Fanon d’alerter contre cette gauche – une moitié ignorante, une autre moitié complice – qui réclame le retour du plus important leurre social-démocrate, l’État du Bien-être. Cet « état » qui est arrivé à un moment concret de l’histoire, dans une corrélation déterminée de forces marquée par l’existence de l’URSS et la victoire contre le fascisme, a été rendu possible par le pillage des pays périphériques. « Il nous faut chaque fois plus de tonnes de sucre pour acheter un tracteur » disait Fidel Castro à l’époque.

Je veux aussi dénoncer l’énorme violence implicite dans le pillage impérialiste face à la niaiserie de cet esprit pacifiste qui – au-delà de l’accusation légitime et indispensable de la guerre – essaie de nier le droit inaliénable des peuples à se défendre et à résister avec les armes.

L’objectif du pouvoir n’est seulement pas d’empêcher qu’une solidarité internationale entre les peuples se développe, mais d’obtenir – comme il l’a déjà fait en partie – que les « intellectuels » de la gauche européenne – « autour d’une table bien approvisionnée, une nappe importée et un vin vieilli »[4] – se convertissent en censeurs de l’accomplissement des « droits de l’homme » de la part des gouvernements de pays oppressés ou de gouvernements révolutionnaires[5].

La persécution à l’encontre de Cuba de la part des media est probablement celle qui a été menée avec le plus d’acharnement et de persistance tout au long de l’histoire. La professeur Ángeles Diez, camarade du Forum contre la Guerre Impérialiste et l’OTAN, a écrit d’importantes analyses à propos de la manipulation médiatique à l’égard de Cuba et du Venezuela[6].

 

Le cas des exécutions de 2003.  El País et ses « intellectuels » orchestrent encore une fois l’attaque contre Cuba

 

Je prends comme exemples certains événements difficiles pour Cuba et particulièrement éclairants. C’est ici que s’est révélée avec le plus de clarté la féroce attaque médiatique, représentée surtout par le journal espagnol El País, passant sous silence la très grave situation de harcèlement que vivait alors Cuba, le triste rôle joué par des « intellectuels » au service du Group PRISA et l’humble mais très digne réponse de l’Alliance d’Intellectuels Anti-impérialistes.

En avril 2003 – en pleine invasion américaine d’Iraq – et dans le cadre d’une formidable escalade d’attaques contre Cuba juste après l’arrivée de G. Bush à la présidence, Cuba a fusillé trois délinquants qui, avec un pistolet et cinq armes blanches, essayèrent d’arraisonner une embarcation de passagers.

Le récit des événements vécus dans l’île fut magistralement fait par Fidel lors d’une Comparution spéciale le 25 avril de cette année-là et je vous en recommande vivement la lecture. [7]. Ce même mois, un avion DC-3 transportant des passagers cubains fut intercepté et dévié à Miami. Les États-Unis n’ont pas remis les ravisseurs à la Justice, ce qui en a encouragé d’autres. Le 26 mars, l’USAID annonça l’octroi d’un fonds d’un million de dollars à l’Université de Miami pour un projet de transition à Cuba. Une nouvelle tentative de détournement d’un avion de passagers, cette fois-ci avortée, eut lieu le 31 mars. Á compter du 19 mars, date de l’interception du DC-13, on enregistra 29 projets de séquestration par la force de bateaux et d’avions. Le 2 avril se produisit l’arraisonnage d’une autre embarcation cubaine, avec 50 personnes à bord, dont 6 enfants et 5 étrangers.

C’est dans ce cadre de harcèlement croissant contre Cuba que trois sentences de mort se sont appliquées. On vivait dans cette période -Fidel l’explique avec précision- une grande escalade de tensions de guerre internationale : la destruction par l’OTAN de la République Fédérale de Yougoslavie, l’invasion de l’Afghanistan par la même Alliance, en même temps que l’invasion de l’Iraq, sans oublier, comme le rappelle le Commandant, les exécutions extrajudiciaires des militants d’ETA par le gouvernement de Felipe González.

Le 7 juin de 2003, El País publiait toute une page avec ce titre : « Lettre ouverte contre la répression à Cuba » portant des signatures « du monde de la culture » et promue par la Fundación Encuentro. A la tête des signataires, Carlos Alberto Montaner, déclaré coupable à Cuba de terrorisme.

J’insiste sur ce personnage parce que c’est à lui que font confiance les « cinq-cents intellectuels » qui adhèrent à la plaidoirie contre la révolution cubaine. Montaner est sorti de Cuba en 1962 ; en 1963 il intègre un groupe sélectionné par la CIA et il est entraîné au Fort Benning (USA). Dès 1970 il réside à Madrid et il est connu comme fondateur de la Plateforme Démocratique Cubaine parrainée par la CIA pour intensifier le blocus contre Cuba, empêcher les investissements et renforcer l’isolement.

La façon dont cet organisme s’est constitué est très éclairant. En 1991, après l’effondrement de l’URSS et alors que tout le monde attendait la chute de la Révolution Cubaine, Montaner adressa une lettre à divers dissidents pour les encourager à créer la Plate-forme Démocratique Cubaine. La manière sans ambages dont il exprime ses intentions pourrait même être considérée une analyse marxiste. Dans cette missive, cachée à l’intérieur d’une chaussure, qui a été interceptée par les autorités cubaines à l’aéroport de La Havane, Montaner déclarait :

« Cette institution [la Plate-forme] est composée de trois partis liés à autant de tendances idéologiques : libéraux, démocrates et sociales-démocrates. Ces trois tendances appartiennent à un arc démocratique commun et cohabitent plus ou moins harmonieusement dans le même système d’économie de marché, de pluralisme politique et de défense des libertés.

Si nous avions à faire des différences – toujours nuancées – il faudrait dire que les démocrates-chrétiens mettent l’accent sur un certain ordre, les sociaux-démocrates sur la justice, et les libéraux sur les libertés individuelles. Cela, bien entendu, constitue seulement comme une référence immédiate, parce que dans la vie quotidienne les limites sont beaucoup plus vagues.

(…) Supposons qu’Elizardo, Payá, Mariela/Luque, Gustavo Arcos, Indamiro Restano décident de donner vie à la Plate-forme à l’intérieur de l’Île. Cela peut être fait si chacun assume la représentation de l’un des partis qui constituent la Plate-forme à l’extérieur. Gustavo, par exemple, s’il se sent confortable, même Mariela/Luque, peut assumer la présidence de l’Union Libérale Cubaine à l’intérieur de l’Île. Payá peut faire de même avec la Démocratie Chrétienne. Elizardo et Restano, qui ont évolué dans un environnement social-démocrate, peuvent incarner à Cuba la Coordination Sociale-démocrate … (…)

Ce document pourra émaner du pays par l’intermédiaire d’une délégation internationale formée par un libéral, un sociale-démocrate et un démocrate-chrétien, envoyés à Cuba à cette fin. Sitôt arrivés à l’étranger (à Caracas, Madrid, ou à Berlin, par exemple), ils doivent donner une conférence de presse et annoncer la constitution formelle de la Plate-forme à l’intérieur de l’Île. Simultanément, nous préparerons tout pour annoncer à grand bruit la consolidation à Cuba d’une opposition modérée, respectable et jouissant d’une grande reconnaissance internationale (…)

De plus … la Plate-forme reprendra en sa faveur – en faveur de la cause de la liberté de Cuba – le poids de centaines (souligné dans l’original) de partis politiques du monde entier et ouvrira la voie à l’aide que les Fondations européennes destinent aux causes politiques. Chaque Internationale a au moins une Fondation qui a l’habitude de contribuer économiquement aux groupes affiliés… « [8]

Ce personnage est le promoteur du texte, publié dans El País, où l’on accuse Cuba d’utiliser « la commotion internationale générée par la guerre d’Iraq » pour « réprimer la dissidence », tout en ignorant les faits dévastateurs qui témoignent justement du contraire. Les arguments étaient les mêmes que ceux qu’El País brandissait dans son éditorial du 12 avril :

« Que depuis 43 ans de pouvoir absolu, et à l’abri de la guerre d’Iraq, Fidel Castro ait déchainé la plus grande vague de répression de la dernière décade, montre jusqu’à quel point il craint pour la survie du régime pétrifié qu’il incarne et qui méprise l’opinion internationale. Son recours à des méthodes relevant plutôt du communisme est un rappel brutal de que, Castro vivant, n’importe quelle possibilité de démocratisation de Cuba est un songe ».

Le 6 juin l’UE avait adopté des sanctions économiques contre Cuba sur proposition de l’Espagne et que d’autres pays assumaient : « L’Union Européenne, les pays candidats et ceux de l’Espace Économique Européen annoncèrent hier le début d’une série de sanctions diplomatiques contre Cuba. À travers une lettre ouverte adressée à la Communauté internationale, l’UE déplore les exécutions et les détentions massives des dernières semaines et demande la liberté immédiate de tous les prisonniers politiques. L‘UE avait déjà laissé en suspens les négociations pour incorporer Cuba dans les accords commerciaux de préférence auxquels l’Île voulait adhérer »[9].

Le texte du 7 juin venait légitimer ces sanctions de la « démocratie européenne » promues sans doute par le gouvernement d’Aznar, mais aussi appuyées chaleureusement par le PSOE (Parti Socialiste Ouvrier Espagnol, ndlR) et la social-démocratie européenne. Entre les signatures apparaît la liste habituelle d’intellectuels du groupe Prisa, comme Pedro Almodóvar, Ana Belén, Víctor Manuel et Joaquín Sabina. Parmi les politiciens, des dirigeants du PSOE comme Jose Mª Maravall ou Joaquín Leguina et Gaspar Llamazares qui à l’époque était coordinateur générale de Izquierda Unida (IU, formation politique espagnole, ndlR).

Face au grave scandale surgi au sein de la militance de cette dernière organisation, au point de demander sa démission, Llamazares publia – deux jours après ! – une lettre où il disait que sa signature avait été ajoutée sans son consentement. Entre temps, les cinq héros cubains étaient déjà dans les geôles dans les USA.

Quelques jours plus tard, dans El País, on publiait avec une centaine de signatures – comme publicité payée et dans la section culture – un manifeste d’une demi-page intitulé « Avec Cuba, contre l’Empire ! » promu par l’Alliance d’Intellectuels Anti-impérialistes[10] dans lequel on lisait[11] : Nous soussignés/ées, nous dénonçons avec inquiétude et indignation la croissante débilité du monde de la culture face aux pots-de-vin et chantages du pouvoir.

Dans ce sens, nous considérons comme étant spécialement grave la « Lettre ouverte contre la répression à Cuba » publiée le 7 juin dans le journal El País et signée par plus de cinq-cents autoproclamés « intellectuels, artistes et politiciens du monde démocratique ». La « lettre ouverte… » ne dit rien sur l’embargo, rien sur les agents américains infiltrés à Cuba, et appelle « opposition pacifique » les sicaires et les conspirateurs payés par Washington.

Comment un tel aveuglement – ou hypocrisie -est-il/elle possible chez ces chevaliers du « monde démocratique » ? Ont-ils oublié que Cuba est dans un état de siège et subit des menaces répétées d’invasion depuis plus de quatre décades? Reprocher aux Cubains de se défendre contre de continuelles agressions de la part de la plus grande et la plus impitoyable puissance de guerre du monde est une attitude éthique aussi inadmissible que l’invasion d’Iraq[12].

Il faut signaler que quelques signatures –comme celle de l’écrivaine Rosa Regás– apparurent dans les deux communications. La raison en est que, face à l’étonnement de quelques membres de l’Alliance en voyant leur signature dans le premier manifeste, elle répondit que Juan Cruz, fondateur et membre éminent de El País, lui avait demandé si elle était d’accord de signer contre la peine de mort.

Ce qui est évident, c’est que la crédibilité des campagnes orchestrées pour criminaliser des dirigeants de pays qui s’opposent à l’impérialisme – ou bien pour justifier les attaques militaires qui les suivent – demande la complicité d’ « intellectuels » de gauche. C’est le cas de tous ceux qui figurent dans la liste d’embauchés du Groupe Prisa et qui, depuis l’appui aux « révolutions de couleurs » ou la lutte contre les « tyrans », ont joué un rôle très important pour justifier l’intervention de l’OTAN en Lybie ou celle de la « communauté internationale » en Syrie[13]. L’affaire devient plus grave s’ils peuvent y ajouter des dirigeants politiques d’organisations de gauche. Sans entrer dans d’autres considérations plus profondes, ce qu’on ne peut pas nier, c’est que ces intellectuels ou dirigeants politiques ne peuvent pas plaidoyer l’ignorance.

 

Les droits de l’homme de tout le monde. Santé publique et Révolution

 

Aurait-on beau le répéter, jamais on ne le dirait assez : Cuba a les meilleurs indicateurs sociaux et sanitaires de toute l’Amérique latine. Le taux de mortalité infantile (TMI), l’indicateur le plus sensible du niveau social d’un pays, est à Cuba de 4 pour chaque mille entre 2014 et 2015. Cet indicateur place Cuba au premier rang de la région américaine, devant les USA (6/1000) et au même niveau que l’État espagnol[14].

Tout en étant un pays peu industrialisé, son TMI se place parmi les plus bas du monde. À l’égal de l’URSS, de la Chine ou du Vietnam, Cuba casse la loi de fer qui fait coïncider le degré de développement économique avec les indicateurs de santé. Les révolutions socialistes sautent par-dessus ces barrières et font éclater les murs du sous-développement : ils étalent ce trésor, soigneusement caché par le système, parce qu’il montre les limites du capitalisme et la validité humaniste, irréfutable, du socialisme. Comme on le sait, ce n’est pas une nouveauté, il a été impossible d’éviter la reconnaissance mondiale du fait que, dès la Révolution, le TMI, les autres indicateurs de santé et l’ensemble des indicateurs sociaux de développement, se sont améliorés à pas de géants laissant très en arrière des pays capitalistes avec un niveau égal de développement.

Dans un article publié en 2006 dans l’International Journal of Epidemiology, Richard Cooper disait ceci: “Cuba est un exemple de la façon dont un modeste investissement dans les infrastructures combiné avec une stratégie de santé publique bien dessinée peut générer des niveaux de santé identiques aux niveaux des nations plus industrialisées. Si l’expérience cubaine se généralisait à d’autres pays de maigres revenus, la santé du monde changerait ».

Sans rien vouloir enlever à l’admiration que méritent ceux qui dessinèrent la santé publique cubaine et récréèrent dans ce pays le modèle socialiste soviétique, il faut souligner que les réussites de son système sanitaire ne sont pas seulement la conséquence d’un programme technique qui puisse être dupliqué dans d’autres pays et y avoir les mêmes résultats.

En 1984, par exemple, des professionnels de l’État espagnol – formés à Cuba – qui occupaient des postes de direction au Ministère de Santé ont tenté de mener la réforme de l’Attention Primaire. Le fait a été qu’en très peu de temps quelques Équipes d’Attention Primaire, pluridisciplinaires et dotées de moyens suffisants, ont démontré que – sans le proposer expressément – elles pouvaient diminuer la dépense pharmaceutique de 50 %. Le résultat a été que ladite réforme fut avortée par les pressions de l’industrie pharmaceutique.

La santé publique cubaine est inhérente à sa révolution. Exactement de la même façon que la santé, la maladie et la mort reflètent le mode de vie social et, dans des sociétés divisées en classes sociales, les inégalités abyssales devant la maladie et la mort[15]. À ce sujet je veux souligner quatre faits :

1 º Tandis que, dans des sociétés capitalistes, les indicateurs sociaux reflètent la moyenne de situations très inégales en fonction de la classe sociale, à Cuba les écarts de la moyenne sont beaucoup plus petits. A tel point que la situation d’un banquier n’est pas fondamentalement différente de celle d’une chômeuse.

2 º L’accès à tout le système sanitaire, y compris toutes sortes de médicaments, de soins dentaires et ophtalmologiques, est absolument gratuit. Il s’est maintenu tel quel malgré le blocus et les conditions difficiles de la « période spéciale ».

3 º Le comportement des indicateurs de santé dans des situations de grave crise a été tout à fait différent à Cuba de celui d’autres pays capitalistes. Pendant l’étape postérieure à l’effondrement de l’URSS, période pendant laquelle Cuba a connu une chute du PIB proche de 30 %, les indicateurs de mortalité se sont maintenus stables. Ce qui arrive systématiquement dans les pays capitalistes qui connaissent des crises semblables est une augmentation de la mortalité générale proche de 20 % et un développement du taux de suicides de 40 %.[16]

4 º Le facteur qui détermine dans une plus large mesure l’état de santé de la population est l’organisation sociale et la participation de la population dans les tâches de santé, de concert avec le personnel sanitaire. La structure sociale cubaine, en particulier l’intervention directe des Comités de Défense de la Révolution (CDR) dans les tâches de santé, est une condition inhérente au processus révolutionnaire, sans laquelle les réussites obtenues seraient impensables.

Bien que Cuba soit une puissance mondiale en biotechnologie et en progressions médicales-chirurgicales, le pilier basique du système de santé est la médecine et l’infirmerie de famille[17]. Tant le docteur ou la doctoresse que l’infirmière ou l’infirmier vivent dans leur propre quartier (d’à peu près 600 personnes) dans des maisons construites par leurs propres voisins. Le personnel sanitaire connaît parfaitement les voisins, comment ils/elles vivent, dans quoi ils/elles travaillent, quels problèmes peuvent les affecter, etc.

Les programmes de détection précoce sont faits avec la collaboration indispensable des membres du CDR, aidés par le voisinage. Ils reprennent et portent pour analyse l’urine de la femme enceinte pour que le diagnostic soit précoce, ils rappellent et accompagnent la personne hypertendue ou diabétique à son contrôle périodique, ils organisent les clubs de 120 ans avec toute sorte d’activités psychophysiques pour les aînés, ils discutent avec le personnel médical les problèmes qui surgissent,… Les exemples sont infinis. Ce que j’essaie de détacher est que c’est la force spirituelle d’un peuple, qui a fait une révolution précisément pour mettre l’être humain au centre de la vie, l’artisan fondamental des réussites sanitaires et sociales.

 

Ce peuple a le droit et le devoir sacré de défendre sa Révolution

 

Ce ne sont pas que de mots. Tous les peuples qui ont fait les révolutions sociales, qui ont changé la structure du pouvoir politique et, surtout, ceux qui ont pris en main la propriété de leurs ressources naturelles et leurs moyens de production, se sont trouvés face à la réaction organisée la plus féroce.

Et la si décriée dictature du prolétariat n’est que l’utilisation de tous les moyens et la force nécessaire pour assurer le maintien de la Révolution.

On raconte que, deux jours après la prise du Palais de l’Hiver en octobre 1917, quand quelqu’un est entré dans le bureau de Lénine, il l’a trouvé chantant et dansant. Se demandant si Lénine avait perdu la raison, il lui demanda la cause de sa joie ; à quoi Lénine répondit : « Nous avons résisté 48 heures! »

Après la Commune de Paris, le prolétariat international conscient savait qu’il était plus difficile de garder la victoire que la conquérir. Et que, comme ce fut le cas en 1871 ou comme dans la guerre internationale contre le nouvel Etat soviétique, les confrontations les plus féroces entre les puissances capitalistes se dissolvent comme du sucre pour devenir la « Sainte Alliance » de la bourgeoisie contre la classe ouvrière. Et que, face à ça, il faut rester ferme et vigilant.

C’est pourquoi, dans les temps de crise capitaliste très grave que nous vivons, Cuba est un modèle. Aussi et surtout dans la construction du pouvoir populaire. Comme on peut le lire dans le n º 2 de la revue Cuba + de Cadis: « Quand l’indignation a éclaté ici en Espagne, on parlait même d’une Spanish’s Revolution parce que beaucoup de gens allaient sur les places pour montrer leur force. Il n’a pas fallu beaucoup de temps pour qu’ils se rendent compte qu’il n’y a pas de Révolution sans une structure de pouvoir populaire qui se construise là où les gens se rassemblent : dans les centres de travail, d’étude, dans les quartiers.

L’histoire montre qu’il n’y a pas de Révolution sans prise du pouvoir et organisation dès la base par des comités de défense. Comme il ne semble pas que cette fois-ci Spain va être différente[18], il ne serait donc pas mal d’apprendre de l’expérience des comités de défense de la Révolution (CDR) de Cuba…

Cette force puissante de défense de l’immense œuvre révolutionnaire, qui regroupe dans son sein 92,4 % des Cubaines et de Cubains âgé/es de plus de 14 ans, est le symbole de l’unité d’un peuple décidé à maintenir son identité comme nation et à perpétuer sa volonté souveraine de construire la société socialiste.

Peut-être sont-ce les mots qui résonnaient dans la tête d’un clairvoyant Fidel Castro Ruz quand, à l’occasion de la visite d’Obama, il a dit : « nous n’avons pas besoin que l’empire ne nous offre rien ».

 

VII Encuentro Andaluz de Solidaridad con Cuba.

La Rábida (Palos de la Frontera)

4 de junio de 2016

 

Notes :

[1]               El Forum contre la Guerre Impérialiste et l’OTAN commença ses travaux en 2014 poussé par l’Alliance d’Intellectuels Anti-impérialiste et le Collectif Anemoi, intégré par des militaires antifascistes, républicains et anti-impérialistes. https://forocontralaguerra.org

[2]    https://monoskop.org/images/9/9d/Fanon_Frantz_Les_damn%C3%A9s_de_la_terre_2002.pdf

[3]    Ce Congrès eut lieu à Moscou le 8 juillet 1924. Ho Chi Minh y prononça un discours très dure contre la passivité de la gauche et spécialement des partis communistes des pays impérialistes, envers la déprédation des peuples colonisés. Voici ses mots : “En ce qui concerne nos partis communistes en Grande-Bretagne, en Hollande, en Belgique et d’autres pays: qu’est-ce qu’ils ont fait pour faire face aux invasions coloniales perpétrées par la classe bourgeoise de leurs pays ? Qu’est-ce qu’ils ont fait à partir du jour où ils ont accepté le programme politique de Lénine pour élever à la classe ouvrière de leurs pays dans un esprit de juste internationalisme et d’un contact proche avec les masses travailleuses dans les colonies ? Ce que nos partis ont fait sur ce champ est pratiquement rien. Quand à moi, je suis né dans une colonie française et je suis membre du Parti communiste français, et je regrette de dire que notre parti a fait très peu pour les colonies ». Ce texte est inclus dans le livre les « Écrits politiques » de Ho Chi Minh, édité par le Parti du Travail du Mexique, en 2010.

[4]    De la “Canción en harapos” [Chanson en haillons] de Silvio Rodríguez. http://www.musica.com/letras.asp?letra=1249384

[5]    http://www.lahaine.org/mundo.php/carta-abierta-a-los-charlatanes

[6]    On peut consulter ici ses articles: http://www.rebelion.org/mostrar.php?tipo=5&id=Angeles%20Diez&inicio=0

[7]    http://www.cuba.cu/gobierno/discursos/2003/esp/f250403e.html

[8]    Le texte apparaît reproduit dans un livre “El camaján”, edité à Cuba en 2003; auteurs: Arleen Rodriguez et Lázaro Barredo.

[9]    http://elpais.com/diario/2003/06/06/internacional/1054850414_850215.html

[10]    L’Alliance d’Intellectuels Anti-impérialistes pousse, dès 2014, le Forum contre la Guerre Impérialiste et l’OTAN https://forocontralaguerra.org/

[11]  Le Manifieste l’Alliance crée en 2002 à l’occasión de l’invasion de la part des EE.UU. et l’ OTAN de l’Afganistán tout en sachant qu’on commençait une escalade de guerre mondiale sans précédents ; voir ici: https://www.nodo50.org/csca/agenda2002/iraq/manifiesto-aia.html

[12]  http://www.lahaine.org/mm_ss_est_esp.php/lan-egun-antifaxista-2010ko-vi-edizioa

[13]  “Carta abierta a los charlatanes de la « revolución » siria”. Bruno Guigue. La justification du drame syrien pour beaucoup d’intellectuels et militants de gauche français et espagnols coincide avec la politique exterieure de l’UE et des EEUU

Texte complet en: http://www.lahaine.org/carta-abierta-a-los-charlatanes

[14]  http://datos.bancomundial.org/indicador/SP.DYN.IMRT.IN

[15]  Ces aspects ont été analysés par moi même en rapport avec l’actuelle crise capitaliste en: Maestro, A (2010) “Crisis capitalista: guerra social en el cuerpo de la clase obrera”.

http://www.lahaine.org/est_espanol.php/la-clase-obrera-paga-con-su-salud-y-con

[16]  Une étude très importante sur l’effet des privatisations massives dans la mortalité en l’ex-URSS, dans lequel se reflète l’exception de Cuba et de Finlande, les pays dans lesquels, bien que le PNB soit tombe dans des graves crises, il n’y a pas eu de diminutions dans la dépense sociale ; on peut consulter ici : www.histecon.magd.cam.ac.uk/…/Stuckler_EUPHA_11_28_09Financial Crisis and Public Health – Centre for History and Economics

[17]  Une breve reférence aux aspects plus importants de ce modèle, voir ici: http://bvs.sld.cu/revistas/his/his_108/his05108.htm

[18]  Allusion au slogan “Spanish is different”

Source : Red Roja