La lutte des classes derrière la pandémie

 

Plusieurs experts et institutions de santé avaient prédit le risque dans lequel nous nous sommes retrouvés. Ainsi, la réalité dans laquelle nous vivons n’est pas une catastrophe naturelle, mais est le résultat de préoccupations spécifiques de production et de gouvernements qui rejettent les risques sur les travailleurs.

 

L’Organisation Mondiale de la Santé l’avait qualifié d’ « inévitable ». Bill Gates, dans une conférence devenue désormais célèbre, avait parlé quant à lui du « plus grand risque de catastrophe mondiale ». Des livres comme Spillover de David Quammen ou Pandemics de Sonia Shah avaient décrit ce risque en profondeur. L’émergence d’une pandémie mondiale due à un « virus aérien pseudo-grippal » (comme le répète le rapport de l’OMS) ne surprend donc pas les spécialistes. Toutefois, cela a frappé quasiment tous les gouvernements mal préparés.

Le New York Times a récemment publié un compte-rendu sur une simulation menée en novembre dernier au Département de la Santé des États-Unis. L’opération, appelée « Crimson contagion », imaginait l’émergence d’un virus respiratoire né en Chine, capable de se propager rapidement dans le monde et en mesurait les répercussions possibles sur le sol américain. Les résultats catastrophiques – 110 millions de personnes contaminées et plus d’un demi-million de morts – montrait combien « le gouvernement fédéral serait sous financé, mal préparé et désorganisé dans une lutte de vie ou de mort contre un virus pour lequel il n’existe pas de traitement ».

Par conséquent, non seulement nous aurions dû savoir qu’une pandémie allait émerger, mais aussi que nous n’étions pas prêts à l’affronter. Nous le découvrons maintenant en observant ce qui se produit dans le pays le plus riche du monde, aujourd’hui en première place également pour le nombre de contaminations après les minimisations de Trump, les erreurs flagrantes dans l’élaboration de son propre test après avoir refusé celui préparé par l’OMS, le manque de contrôle centralisé des ressources avec l’élan des différents états pour s’en accaparer, les coûts exorbitants des diagnostics et des traitements (désormais partiellement corrigés), qui empêchent l’accès aux soins, les protections sociales quasiment inexistantes pour des millions de travailleurs qui les contraignent à travailler même s’ils sont malades.

Un cas extrême, cependant, représenté précisément par ce pays, que nos classes dirigeantes prennent comme exemple et qui prétend diriger le monde. Mais malheureusement, l’absence de préparation est un fait que nous connaissons également bien en Italie, où finalement, au-delà du discours sur l’unité nationale invoqué en grande pompe, les responsabilités politiques et les raisons structurelles de la tragédie, que nous vivons surtout au Nord, sont en train de surgir. Non seulement celles liées aux coupes budgétaires dans la politique de santé publique des dix premières années au moins, ou bien encore celles dues à la résistance de la Confindustria, dénoncées même par le maire PD (parti démocrate) de Bergame, qui a utilisé le terme imprononçable (de) « patrons » pour parler de ceux qui avaient favorisé la contagion en ne voulant pas fermer les activités de production ; mais aussi celles liées à l’incapacité de préparer un plan de confinement, laissant exposés le personnel de santé ainsi que des millions de salariés, qui continuent de travailler dans les productions jugées essentielles.

L’expert de la santé publique et ex-leader antimondialiste Vittorio Agnoletto, mais aussi Report (journal télévisé indépendant), ont très bien expliqué les premières responsabilités et le manque de prévention. Les secondes responsabilités, au contraire, ont été mentionnées par une vague de grèves et de protestations qui n’avaient pas été observées depuis des années dans ce pays.  D’autre part, pour comprendre à quel point la classe ouvrière a été abandonnée, il suffit de citer un des principaux lieux de transmission potentiel de l’infection : les transports publics. Dans le cas de Rome, les conducteurs de la plus grande entreprise italien de transport public, l’Atac, ont dû attendre le 17 mars, soit un mois après la déclaration de l’urgence nationale, pour disposer des premières mesures de protection, encore insuffisantes (les masques sont encore absents).

Alors qu’une grande partie de la classe ouvrière de ce pays risque sa vie, il existe un autre risque, celui de la faim, parmi ceux qui ont perdu leur travail, ceux qui travaillent au noir, et ceux qui étaient dans la précarité ou les petits indépendants et qui se retrouvent avec un soutien minimal ou inexistant. Les plus chanceux bénéficient du chômage technique dépassant à peine la moitié de leur rémunération, d’autres obtiendront 600 euros pour la durée totale de l’urgence nationale (montant peut-être renouvelé), et d’autres encore la récente charité pour les courses qui, on ne sait comment, sera distribuée par les communes.

En attendant, tous sont soumis à une limitation sans précédent des libertés individuelles, accompagnée par un discours étouffant incriminant des comportements inoffensifs comme le jogging (recommandé en revanche par l’OMS parmi les comportements pour prévenir le virus), alors que des millions de personnes continuent de s’entasser dans les usines, centres d’appels et entrepôts.

Seule l’idée que nous sommes en guerre contre un ennemi invisible – expression utilisée par Giuseppe Conte autant que par Donald Trump – peut justifier tout cela et dissimuler de telles responsabilités. L’idée selon laquelle malgré toutes les différences sociales que ce virus aide à révéler, malgré qu’il y ait ceux qui meurent et ceux qui s’enrichissent, nous sommes la même espèce humaine qui se confronte contre la nature malveillante. Mais la réalité n’est pas celle d’une catastrophe naturelle. Pas même celle de l’espèce humaine luttant contre une catastrophe naturelle créée par elle-même. Ce sont précisément les contradictions que le virus montre à sa racine qui l’ont fait apparaître en premier lieu.

 

Reproduire des virus

Dans le monde, les personnes considérées comme sous-alimentées sont près d’un milliard, un chiffre qui s’est accru récemment. Dans le même temps, toujours selon les données de la FAO (l’organisation de l’ONU pour l’alimentation et l’agriculture), la nourriture gaspillée dans le monde suffirait à nourrir plusieurs fois l’ensemble de la population souffrant de malnutrition. La nourriture produite est donc à la fois trop et trop peu, au détriment de millions de personnes et au bénéfice par millions de profits des entreprises de transformation alimentaire, des entreprises d’engrais et de la grande distribution. Si l’impact de l’industrie agroalimentaire sur l’effet de serre est bien connu et constitue l’un des arguments les plus cités en faveur d’un régime végétarien, l’impact microbiologique est, en revanche, moins connu. L’épidémiologiste marxiste Robert Wallace l’a résumé ainsi :

« Avec leurs immenses monocultures, les producteurs de champs de cultures et de viandes créent une industrie d’organismes nuisibles et d’agents pathogènes, en augmentant la fréquence, l’ampleur et la mortalité des épidémies. »

Lui et son équipe de mathématiciens, écologistes et biologistes, qui depuis des années travaillent sur ces questions au travers de recherches sur le terrain et de maquettes très sophistiquées – des recherches pour lesquelles ils ont aussi payé le prix dans leur carrière académique –, le soutiennent depuis des années. Désormais, l’attention portée sur leurs travaux s’accroît, atteignant également les journaux comme le Guardian. En Italie, une de ses interviews pour il Manifesto vient d’être publiée. Dans le Monthly Review, précieuse revue radicale américaine, ils ont récemment rédigé une longue analyse sur le Coronavirus qui reprend celles réalisées au cours de toutes ces années. Le mérite de leurs enquêtes est d’identifier les causes structurelles, la logique générale de la situation plus encore que la mécanique d’un cas spécifique. Ils ne se concentrent pas sur la gâchette, mais sur ‘qui a chargé l’arme et l’a déclenchée’.

La scène qu’ils décrivent est inexorable. En la suivant, on s’étonne non pas qu’une pandémie nous frappe aujourd’hui, mais que ce soit seulement aujourd’hui. Au centre des analyses, la combinaison mortelle entre l’effondrement de la biodiversité dans des habitats « sauvages », attaqués par les grandes productions agricoles, et l’entassement d’animaux d’élevage dans de gigantesques batteries dans lesquelles ils vivent juste le temps d’être engraissés et abattus. Si, en fait, les bactéries et les virus sont partout, ceux parmi eux qui choisissent la voie du parasitisme pour se propager dans une épidémie ou même pour s’affirmer comme une célébrité mondiale avec une pandémie, ont encore un long chemin à parcourir. Non seulement un parasite doit franchir les barrières de l’hôte, éviter son système immunitaire, se nourrir et se reproduire aisément avant de le tuer et de trouver un moyen pour se propager. Pour infecter une population entière, il est nécessaire que les hôtes déjà atteints rencontrent assez fréquemment ceux qui sont encore sains, que les symptômes ne  soient pas trop graves pour les affaiblir et les tuer au préalable, que leurs caractéristiques immunitaires (et pas seulement cela) ne soient pas trop variables.

Les phénomènes décrits ci-dessus – effondrement de la biodiversité et élevages intensifs – fournissent le raccourci idéal pour que cela se produise. Imaginez-vous dans la peau d’une des chauves-souris désormais notoires. La forêt dans laquelle nous vivons a été quasiment détruite ainsi que les animaux que la peuplaient. Les rares endroits où nous pouvons nous réfugier sont les mêmes que ceux dans lesquels nous rencontrons nos semblables. Nous finissons par nous entasser, nous transmettant les parasites que nous portons avec nous, dans une chaîne qui n’est pas interrompue par la rencontre avec d’autres espèces, ou ralentie par la vie solitaire que nous menions auparavant. La possibilité de nous transmettre des parasites est multipliée et pour ceux-ci, il devient moins défavorable de développer des symptômes pouvant nous nuire et favoriser leur propagation (toux, dysenterie, etc.).

Dans les travaux de l’équipe de Wallace, ce récit et ses innombrables variantes sont synthétisés dans de fins modèles mathématiques. Traduit à la racine : la déforestation détruit la complexité environnementale, ce qui freine la propagation des agents pathogènes. Mais il existe un autre aspect : ajouter une autre dimension au processus, en augmentant la complexité dans une autre direction, a pour effet de multiplier la possibilité de propagation de l’agent pathogène.

De quoi parlons-nous ? Par exemple des zones « périurbaines », zones hybrides entre la ville et la campagne en contacts étroits avec les habitats naturels de notre chauve-souris, où il peut y avoir un manque d’installations sanitaires et de contrôle. C’est dans un contexte similaire dans lequel l’épidémie d’Ebola a explosé en 2014. Ou encore des fameux marchés frais comme celui de Wuhan, où les animaux sont atypiques, mais les investissements sont beaucoup plus typiques, souvent les mêmes qui ciblent le secteur agro-industriel. Dans ces petites industries animales et humaines exotiques, les animaux et les êtres humains se regroupent, multipliant les possibilités de propagation et même de passage des espèces.

Avant de passer d’un animal sauvage à un être humain, il est probable toutefois qu’un agent pathogène passe par la chambre d’incubation des élevages intensifs. Ces lieux, qui amplifient considérablement sa virulence, sont d’énormes foyers où le parasite trouve continuellement des hôtes à infecter, souvent d’un patrimoine génétique très similaire, car délibérément sélectionné pour posséder des caractéristiques standardisées et dans lequel s’applique au contraire une sorte de sélection naturelle. Si normalement cette virulence a des effets défavorables parce qu’il tue l’hôte ou néanmoins l’isole du reste de la communauté, dans les élevages, où il y a un constant remplacement d’éléments à contaminer et où l’espérance de vie est très basse, ce problème ne se pose pas. En fait, les symptômes pathologiques dangereux, mais qui favorisent la propagation de l’agent pathogène, sont encore plus avantageux pour celui-ci. Les animaux ne se reproduisent alors pas spontanément sur place, mais avec des techniques artificielles et selon des critères décidés ailleurs et ainsi ceux qui s’avèrent plus sensibles et touchés par les germes, au lieu de s’éteindre naturellement, se reproduisent autant que les autres. Le contact permanent avec ceux qui travaillent dans le secteur, souvent dans des conditions d’hygiène et avec des protections inadéquates, fait que la transmission à l’être humain n’est seulement qu’une question de temps.

Cela s’applique aussi aux petits agriculteurs, qui dans la réalité représentent de plus en plus une division externalisée des multinationales de l’agrobusiness. Les agriculteurs du monde entier sont en effet coincés entre l’augmentation des coûts des entrées et la baisse des prix de leurs produits. Cet étau les contraigne à augmenter la production ne serait-ce que pour compenser les prix bas liés justement à l’augmentation de la production elle-même. Les gagnants sont les multinationales de l’agrobusiness qui, de cette façon, abaissent les prix des ingrédients végétaux et animaliers de leurs productions et obligent en même temps les agriculteurs à acheter les apports synthétiques de leurs produits. Cet étau, une forme de réglementation du travail, contraint de nombreux agriculteurs à abandonner. Les terres fusionnent, achetées par ceux qui résistent, qui se concentrent sur l’économie d’échelle et sur la satisfaction du patrimoine foncier en s’endettant pour automatiser la production et essayer de résister à cette emprise. La production augmente, la diversité diminue, les circuits d’approvisionnement s’allongent et la résistance des zones rurales aux épidémies associées à la production agricole se réduit. Dans ce contexte, le contrôle des foyers épidémiques signifie avant tout protéger les profits de ceux qui investissent. Et peut-être en créer d’autres, en incitant à abuser de médicaments et d’antibiotiques souvent produits pour d’autres départements – ou  travestissements de leur propre multinationale. En substance, cela signifie mettre des pansements – et faire des profits sur ceux-ci – à un système qui continue de créer des problèmes, en rejetant de plus grands risques à l’extérieur. Si des poulets et des porcs touchés par l’épidémie se transforment en pertes budgétaires, ce n’est toutefois pas le cas pour une pandémie mondiale de grippe à l’échelle humaine.

 

L’effet Corona. La naissance d’un virus en Chine peut-elle déclencher une révolution à New York ?

La perspective s’inverse alors. L’épicentre des récentes menaces sanitaires mondiales se déplace des peuples autochtones et de leurs habitudes alimentaires «sauvages» vers des centres de direction d’entreprise brillants. « New York, Londres et Hong Kong, les principales sources des capitaux mondiaux, deviennent les trois pires foyers épidémiques du monde », écrivent Wallace et ses collègues. Le marché de Wuhan, avec ses photos d’animaux impressionnants servis sur le grill, est alors le bouc émissaire servi par les médias de masse pour que l’opinion publique s’en prenne au dernier maillon d’une longue chaîne, qui commence par les propriétaires de ces médias et leurs partenaires commerciaux. D’autant plus qu’il n’est pas clair du tout si le SRAS-CoV-2, probablement apparu d’abord dans une population de chauves-souris, n’est pas passé par un autre hôte animal avant de passer à l’homme. Par exemple, le pangolin, comme l’affirme un article récent dans Nature, qui souligne en même temps qu’ « aucun coronavirus animal identifié jusqu’à présent n’est suffisamment similaire au SRAS-CoV-2 pour être son géniteur direct ». Alors qu’un autre article, publié dans l’International Journal of Environmental Research and Public Health, écrit que « de nombreuses observations ont montré comment l’épidémie de SRAS-2 est originaire de différents endroits plutôt que d’un seul, contrairement à ce qui avait été signalé initialement ».

En bref, s’il y a d’autres coupables que les chauves-souris dans cette histoire, ce sont les vampires respectables déguisés en PDG, courtiers financiers et politiciens à leur service. La gigantesque roulette épidémiologique de l’industrie agroalimentaire ne pourra pas nourrir le monde, mais elle satisfait sans aucun doute leurs appétits.

Comme d’autres risques écologiques, la classe capitaliste mondiale est prête à prendre celui-ci pour augmenter aussi ses profits. D’abord parce qu’elle sait qu’elle peut s’en décharger sur la classe ouvrière. Non seulement celle du soi-disant Sud du monde, qui risque d’être submergée par une nouvelle catastrophe pour l’humanité qui s’ajoutera de manière dramatique à celles déjà en cours, mais aussi celle du Nord, des pays occidentaux, qui en ce moment, en plus des milliers de vies de ses ressortissants, a également renoncé à la liberté de circulation et de consommation sur laquelle elle avait bâti le mythe de son propre mode de vie, tandis que la classe moyenne – un autre mythe du monde occidental – glisse progressivement vers le bas. En utilisant des termes qui se réfèrent au XIXe siècle, le siècle dans lequel nous sommes revenus après avoir décrété la fin du XXe siècle, La Repubblica l’a défini comme une « paupérisation généralisée », reprenant une étude de l’Organisation internationale du Travail qui prévoit au moins 25 millions de chômeurs de plus dans le monde après cette crise. Pendant ce temps, l’hécatombe des personnes âgées, souvent mentionnée cyniquement pour réduire la létalité de Covid-19, aura pour effet statistique de réduire l’espérance de vie, dont l’allongement était une autre fierté du monde occidental. Sur ce fait, les réformes les plus récentes et pénibles des retraites se sont justifiées et nous trouvons désormais les deux: une espérance de vie plus basse et un âge de la retraite plus élevé.

On le dira: même les riches pleurent, tombent malades et sont enfermés chez eux. Pendant un certain temps, nous laissons de côté les tampons qui sont faits aux VIP pendant que les pauvres malheureux doivent avoir un pied dans la tombe pour y avoir droit. Ou ceux qui proposent des soins de santé privés pour 100 euros. Ou le fait qu’une amende pour violation du couvre-feu a une signification très différente selon le portefeuille de celui qui devra la payer. Et aussi qu’il y a une grande différence entre passer la quarantaine dans une villa ou dans un appartement partagé. Et que même si le télétravail est aliénant, être contraint de sortir et être infecté est pire, outre le fait qu’il y a travail intelligent et travail intelligent. En bref, même en laissant de côté tout ce que l’hebdomadaire allemand modéré Zeit a qualifié « d’état d’urgence [qui] expose et aggrave sans pitié les inégalités sociales », le fait est que la classe capitaliste sait comment tirer profit des catastrophes qu’elle contribue à créer. Avec les destructions elle reconstruit, avec la pollution elle produit des bonifications, avec les maladies elle fabrique des médicaments et tous ces futurs points de PIB.

De toute évidence, certains de ses membres paieront le prix fort pour cette crise, étant mangés par de plus gros poissons dans un processus de concentration du capital, qui s’entrevoit déjà dans la hausse des revenus de la grande distribution ou dans l’enthousiasme d’ Urban Cairo. Ce n’est pas de la cupidité, c’est seulement le reflet psychologique du besoin désespéré d’accumuler pouvoir et  richesses pour ne pas être miné par la concurrence, parfois armée, d’autres riches et puissants, finissant ainsi dans les rangs des pauvres et des misérables.

Cette gigantesque surenchère est l’un des ingrédients de la catastrophe écologique – dans sa variante microbiologique, en l’occurrence – contre laquelle la classe capitaliste ne peut que s’écraser. Caché par les analyses coûts-bénéfices, la comptabilité d’entreprise, les tendances boursières. Ce n’est pas la banalité du mal, mais le mal de la banalité, le diable déguisé en business as usual. Le mouvement environnemental lui-même ne peut pas vaincre sans se rendre compte que le parasite le plus dangereux pour cette planète est la classe des super riches qui vit du travail de personnes qui ont uniquement la liberté de décider de mourir de faim ou de maladie. Ou leur refuser la liberté en les enfermant chez eux. En Afrique du Sud, après les trois premiers décès dus au coronavirus, la police en a fait autant pour faire respecter les mesures de quarantaine.

Si, comme Walter Benjamin nous a invités à le faire, nous regardons du point de vue des victimes de ce monde, nous constatons que l’état d’exception que nous vivons et qui nous accompagnera longtemps est en fait la norme. C’est la forme de violence de classe la plus manifeste qui s’exprime aujourd’hui par la violence virale, la violence économique et la violence militaire.

Le grand économiste Kenneth Rogoff a écrit début mars que « les générations précédentes étaient plus pauvres et beaucoup plus de personnes prenaient des risques en allant travailler. Il était impensable de bloquer toute la production pour une épidémie qui ne tue pas ». Bien que cette épidémie tue réellement, il est vrai que les effets économiques dus aux mesures qui ont été prises pour l’arrêter peuvent être encore plus meurtriers. Alors qui, quoi et comment faire vivre? Qui, quoi et comment ne pas laisser mourir? Ces questions centrales sont divisées en listes longues et contradictoires de productions essentielles et non essentielles, de comportements individuels plus ou moins acceptables, d’états plus ou moins dignes d’être aidés et sous quelles conditions par l’Union européenne! Mais ce n’est rien de plus que la forme généralisée de chantage quotidien entre travail et santé que chaque travailleur vit dans sa propre expérience personnelle, qui se voit traité comme un objet à protéger dans la mesure où cela est nécessaire au fonctionnement de l’entreprise. C’est pourquoi ce que nous vivons est un moment potentiel de prise de conscience de masse. Dans ce moment de « prise de conscience de masse », il ne faut pas se mettre à discuter sur quel serait l’aspect le plus intolérable, il faut considérer ces éléments (les usines ouvertes, le contrôle social, etc.) comme expressions toutes aussi importantes du même problème de fond: la violence systémique, et garder l’attention de tous sur ce constat global. Si nous réussissons, nous pourrons saisir les opportunités offertes que cette phase très difficile nous offre.

Après tout, même la bourgeoisie ne se porte pas si bien: le théâtre européen est le reflet d’âpres affrontements entre grands et très grands capitaux, sur qui devrait peser la charge de la crise, tandis que le château de cartes financier accumulé en plus de dix ans, par des injections de liquidités, s’effondre. Les limites des manœuvres monétaires jusqu’ici abusées cèdent la place à des interventions publiques directes sur la production. Soyons clairs, la bourgeoisie en parle pour sauver ce même système qui est désormais contraint de renier certains de ses piliers idéaux, comme le discours sur les vertus du privé et les vices du public. Et tout cela se produit alors que la société est régie par une véritable économie de guerre, comme le manifestent souvent les grands médias mainstream.

Mais en temps de guerre, la classe ouvrière n’est pas seulement de la chair à canon, c’est aussi la main-d’œuvre essentielle qui permet à la guerre de se poursuivre. Les grèves de ces dernières semaines l’ont montré. La multiplication des initiatives d’entraide est une première démonstration embryonnaire, que non pas nous nous devons, mais que nous pouvons prendre soin de nous même. Pour que cela se produise, nous devons suivre l’étymologie du mot pandémie (pan-demos) et transformer la guerre contre la pandémie en une guerre en faveur du peuple tout entier.

 

* Luca De Crescenzo, activiste, édite et traduit une collection d’écrits du biologiste, mathématicien et philosophe des sciences Richard Levins qui sortent pour Mimesis.

 

Source originale: Jacobini Italia

Traduit de l’italien par Jessica Dubreucq et corrigé par Guillaume Mathieu pour Investig’Action