La liaison israélo-saoudienne

 

En déclarant que les Israéliens ont le droit de vivre sur leur terre, le prince Mohammed bin Salan a brisé le discours de façade tenu jusqu’ici par les dirigeants saoudiens. Le professeur Lawrence Davidson analyse les raisons de ce coming-out diplomatique. (IGA)


Dans une interview du 2 avril 2018 dans Atlantic, le prince héritier d’Arabie saoudite Mohammed bin Salman a publiquement déclaré que les Israéliens “ont le droit de vivre sur leur terre tout comme les Palestiniens”. La déclaration est certes ambiguë étant donné que “leur terre” est celle dont ils ont privé les Palestiniens. 
Ceci et bien plus a soit été oublié soit ignoré par le prince héritier saoudien.

Il y a dix-sept ans, Abdulaziz Ibn Saud, le premier roi d’Arabie Saoudite a tenu une position très différente dans une série de lettres adressées à Franklin Delano Roosevelt. Dans l’une d’entre elles datée de novembre 1938 par exemple, Ibn Saud a écrit : « Les Juifs européens n’ont aucun droit sur la Palestine et leurs revendications témoignent d’une injustice sans précédent dans l’histoire de la race humaine ». Malheureusement, si les précédents ne manquent pas lorsqu’il s’agit d’injustice coloniale, la déclaration de Ibn Saud témoignait-elle de la profondeur du sentiment du Roi. D’autres lettres suivirent, prédisant que la Palestine était vouée à devenir un « foyer de perturbations et de troubles » si les sionistes parvenaient à leurs fins.

Les deux leaders se sont finalement rencontrés en 1945 sur le croiseur américain Quincy lorsque Roosevelt revenait de Yalta. Durant ce rendez-vous, Roosevelt a essayé de convaincre le dirigeant saoudien d’autoriser l’occupation juive de la Palestine. Ibn Saud a répliqué que « faire payer l’ennemi et l’oppresseur : c’est ainsi que nous, arabes, faisons la guerre ». Il a ajouté que « c’est au criminel de faire amende et non au spectateur innocent. Quelle blessure les Arabes ont-ils faite aux juifs d’Europe ? Ce sont les “chrétiens” allemands qui ont volé leurs maisons et leurs vies ». Il a finalement ajouté que « les Arabes préféreraient mourir plutôt que de céder leur terre aux juifs ». 

 

Qu’est-ce qui a changé ?

Le Prince bin Salman nous montre qu’entre temps, l’eau a coulé sous les ponts. L’État sioniste d’Israël est devenu une « réalité de terrain » établie et que l’implantation du colonialisme est bien enracinée en Palestine.

L’Arabie saoudite a probablement à contrecœur accepté ce changement et ce n’est pas difficile de voir pourquoi.

Les Saoudiens ont bâti leur sécurité autour d’une alliance avec le supporter principal d’Israël, les États-Unis. L’acceptation de facto de l’existence d’Israël ne fut que l’une des contreparties à payer. En conséquence, l’antipathie saoudienne envers Israël n’avait été jusqu’alors que largement rhétorique. 

Cependant, il semblerait que le prince héritier Mohammed bin Salman ait finalement abandonné cette façade.

Ceci explique que durant le dernier voyage du Prince aux USA, on put l’apercevoir se frotter publiquement les épaules avec l’AIPAC (American Israël Public Affairs Committee).

Ne pouvant rien faire face à l’occupation sioniste de la Palestine, les Saoudiens ont redirigé leur attention sur d’autres ennemis. Nul besoin de longue démonstration puisqu’il y a toujours eu un autre adversaire là dehors.

Cet ennemi, qui a toujours été vu par les sunnites comme un apostat, c’est le peuple des musulmans chiites. Plus spécifiquement et d’actualité, l’Iran chiite. Le prince héritier saoudien, recourant à nouveau à l’hyperbole, a affirmé au sujet du leader de ce pays, l’ayatollah Ali Khamenei, «  qu’en comparaison, Hitler faisait bonne figure». Le Hezbollah du Liban, les Zaydites et les Houthis yéménites, tous chiites, n’en sont que d’autres exemples.

La partie intéressante de ce revirement est qu’en se concentrant sur les chiites et particulièrement sur l’Iran (qui n’a par ailleurs pas accepté la permanence de l’État sioniste israélien depuis la révolution de 1979), le prince saoudien a découvert qu’il « avait de nombreux intérêts communs avec Israël ».

Faisant usage de l’adage « les ennemis de nos ennemis doivent être nos amis », les sionistes israéliens sont devenus de « bons juifs » aux yeux de l’actuel aspirant leader saoudien. De même, les Saoudiens sont devenus de “bons arabes” aux yeux des sionistes. Tous les deux conspirent à l’heure actuelle contre leurs ennemis communs.

 

Le couple étrange

Les Saoudiens et les Israéliens constituent sans aucun doute un couple étrange. Cependant, il y a si l’on veut, des similitudes innées. Par exemple :

— Israël et l’Arabie saoudite ont tous deux affirmé qu’il y avait “des peuples élus” et donc, des nations bénies par un “Dieu unique” respectif. Dans les deux cas, cette assertion a mené à l’affirmation que le territoire qu’ils contrôlent est “une terre sacrée” divinement octroyée.

— Dans les deux cas également, la théocratie exerce son influence sur de nombreuses politiques internes.

— En conséquence, les Saoudiens et Israéliens dirigent tous deux leurs pays respectifs comme un club privé. L’un demande que les juifs en aient une carte de membre et l’autre exige que vous soyez un musulman wahhabite sunnite pour y accéder.

Les étrangers revendiquant l’égalité des droits (lisez ici la citoyenneté) seront limités, persécutés ou juste expulsés. Et bien sûr, dans les deux cas, des groupes minoritaires réclament ces droits : en Israël ce sont les Palestiniens et en Arabie saoudite, ce sont les populations chiites de la péninsule Est de l’Arabie.

 

Conclusion

Objectivement considérés, l’Arabie saoudite et Israël devraient être considérés comme des anachronismes. Voilà deux nations proférant des affirmations outrageuses, justifiant des comportements et des politiques non démocratiques et racistes par un soi-disant droit divin.

À ceci, ajoutez les Etats-Unis qui se voient également bénis de Dieu, et qui les soutiennent tous deux volontiers.

Cela suggère que, même au sein d’une culture de plus en plus high-tech, des pensées moyenâgeuses persistent toujours, assez profondément enracinées, pour influencer l’esprit de millions, dessiner les politiques gouvernementales et mener des croisades.

Gloire !

 

Lawrence Davidson est un professeur d’histoire à la retraite de l’université de West Chester. Ses recherches académiques se sont focalisées sur l’histoire des relations étrangères étatsuniennes avec le Moyen-Orient. Il a enseigné des cours sur l’histoire du Moyen-Orient, l’Histoire des sciences et l’Histoire intellectuelle européenne moderne.

 

Source originale: Information Clearing House

Traduit de l’anglais par O.M. pour Investig’Action

Source: Investig’Action