La guerre et les colonies

Antonio Gramsci fut sans doute l’un de plus éminents philosophes marxistes de l’histoire, fondateur du Parti communiste italien, assassiné par le régime fasciste de Mussolini après plus de 10 ans de prison. Lors de son procès, le procureur fasciste de l’époque affirma : « Nous devons empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans ». Faut-il s’étonner de cette déclaration ? Les analyses et les écrits de Gramsci visaient à fournir une éducation politique et culturelle aux classes marginalisées, dans l’intention de bâtir une nouvelle culture révolutionnaire, une « hégémonie culturelle » capable de contrer celle imposée par les classes dominantes. Nous reproduisons ici un texte inédit de Gramsci en français sur les colonies. Si l’auteur semble y nourrir de doux espoirs sur la possibilité des peuples colonisés de s’élever au contact des Occidentaux, il pointe également le pillage des richesses qui motive exclusivement les puissances européennes.    (IGA)

Antonio Gramsci

Savez-vous ce que nous ont dit les ouvriers algériens dans leur rapport au 5ème Congrès du parti ouvrier socialiste algérien, organisé à Constantine en 1902 ? Ils nous ont dit ceci : « Si vous vous déclarez incapables d’accomplir cette mission (moraliser, instruire, rendre la population indigène consciente), si vous masquez votre impuissance, nous sommes dans notre droit de vous demander ce que vous êtes venus faire dans ce pays, et si vous êtes venus vous installer simplement pour remplacer les collecteurs d’impôts turcs par des percepteurs français ». Les indigènes des colonies françaises exigent en outre l’ouverture du plus grand nombre possible d’écoles, primaires et professionnelles, pour qu’ils puissent se mettre à pied d’égalité avec les républicains français et s’affranchir ainsi de toute tutelle…

Que des notables soient ensuite venus à Paris pour porter, non pas les hommages serviles des Grands Chefs, mais pour justement communiquer les revendications politiques de tout un peuple est un fait qui n’a pas échappé aux masses. Les musulmans d’Egypte, bien que l’Angleterre leur ait accordé, depuis 1883, le droit au suffrage universel, exigent de nouvelles libertés politiques. En somme, dans tous les cas, les indigènes des colonies font entendre aux mères patries leur existence « organique ». Qu’on soit en Inde, à Java [1], ou sur le Gonbanghi, les vielles races endormies se réveillent, les nouvelles veulent monter à la surface et voir la lumière. C’est un mouvement universel et sûr. Quelles que soient les conséquences politiques qui doivent en découler, la libération des indigènes de tous les esclavagismes ne doit pas tarder. Si les politiciens de l’Europe d’aujourd’hui se sentent impuissants à réaliser l’œuvre d’émancipation qui s’impose, si ceux-ci se voient incapables de réaliser la mission d’une colonisation réelle et profonde-les statistiques le révèlent- il vaut mieux dans ce cas capituler et renoncer aux colonies.

Ceci constitue la question de fond d’un entretien que le correspondant de Paris du quotidien « Il Resto del Carlino » [2] a eu avec Charles Dumas [3], député socialiste, chef du cabinet du ministre Jules Guesde, et spécialiste des questions coloniales. La conclusion à laquelle aboutit Dumas, de l’échec de la mission coloniale européenne, dérive d’une logique implicite dans ses affirmations, logique pour laquelle « le matérialisme historique, tant maudit et renié, serait la grande loi de la formation des peuples ».

Le colonialisme peut avoir une justification morale. En effet, le colonialisme peut être l’élan historique nécessaire pour que des populations sociales en retard de la civilisation changent, se disciplinent, acquièrent la conscience de leur existence dans le monde et de leur devoir de contribuer à la vie universelle.

Pour celui qui est convaincu que l’instruction, l’éducation, les perfectionnements de la technique productrice  sont la mesure du degré de civilisation d’un peuple, nul doute que la mise en contact de deux peuples, l’un avec une civilisation développée et l’autre seulement en cours de développement potentiel, soit une bonne chose pour l’économie générale. Mais les méthodes coloniales différent l’une de l’autre, et parmi les trois politiques que les européens (les anglais, les français, et les allemands) ont adopté en premier, aucune de ces politiques ne s’est fixée comme objectif l’éducation des indigènes, mais seulement la domination et le pillage de la terre de ces derniers. Prenons comme exemple les trois cas de colonialisme cités ci-dessus. La France et l’Angleterre sont les deux nations colonialistes par excellence, l’une protectionniste, l’autre libérale. Leurs colonies sont dominées directement, c’est-à-dire que ces puissances coloniales n’ont pas seulement voulu réaliser la conquête des marchés pour les besoins de leurs capitalismes, mais elles ont aussi cherché à réaliser la conquête territoriale. L’Allemagne, par contre, entrée tardivement dans le rang des grandes puissances, s’est contentée de la simple conquête des marchés. Parce que son empire colonial ne se compose pas de territoires directement contrôlés, dominés, et à moindre rendement, comparé aux colonies anglaises ou à celles d’autres nations où une pénétration pacifique était possible. L’erreur réside, selon Dumas, justement dans ceci : les européens n’ont pas conquis des colonies pour y créer des forces productives similaires à celles de leurs pays, de sorte à permettre la constitution d’une épine dorsale économique qui fasse surgir une activité politique et sociale conséquente. Les européens ont obéi à une impulsion de leurs capitalismes et ont créé dans les colonies des entreprises capitalistes, mais non une société capitaliste.

Dumas parle particulièrement, et cela s’entend, de la mission entreprise par  les français. La France n’a pas compris combien est grande l’insatiable soif des indigènes d’être calculés, considérés tels que des hommes dans le grand concert de la civilisation européenne. Elle a prêché partout les principes démocratiques de l’égalité, de la liberté, de la fraternité au dessus des races et des couleurs de la peau, mais elle n’a pas exporté ces principes de la mère patrie pour les implanter dans les colonies. L’Algérie, par exemple, est la plus importante des colonies françaises. L’Algérie a une administration anarchique et arbitraire, un système de justice pénale inqualifiable, d’énormes abus policiers, des tortures moyenâgeuses. Et tant que l’Algérie vivra sous la coupe du régime des lois d’exception il n’y aura ni possibilité de développement économique, ni possibilité de développement social pour le peuple indigène. Il n’y a ni commerce ni industrie possibles pour celui dont la liberté est à la merci de tout abus et de toute vengeance vile, et dont la propriété doit payer des impôts énormément supérieurs à ceux des blancs. En général, dans toutes les écoles mixtes d’européens et d’indigènes, les meilleurs élèves dans chaque classe sont les indigènes. Et pourtant, on cite des cas comme celui de la commune de Mirabeau [4] où 8000 indigènes, contre 300 européens, n’ont pas pu obtenir une école pour leurs enfants.

La bénéfique fonction du capital est rendue nulle par le fait que les intérêts industriels du système colonial français écrasent énormément les indigènes : l’économie entière des colonies est confisquée pour le profit de catégories restreintes d’industriels de la mère patrie.

Toutefois, le contact des hommes blancs avec les hommes de couleur n’a pas été sans conséquence ; même indirectement, le capitalisme a réussi à créer de nouveaux besoins, de nouvelles volontés, des aspirations latentes qui cependant pourraient soudainement dégénérer en une action violente. Les indigènes supportent mal la servitude morale, tous désirent s’élever, s’affranchir de l’ignorance, démontrer qu’eux aussi sont dignes de la civilisation. Et ce qui se vérifie en Algérie, se vérifie également en Indochine, dans l’Inde Britannique, avec le mouvement nationaliste hindou, à Goa tenue par les portugais, à Java la néerlandaise,  avec le parti Jeune Java, et presque dans toutes les colonies européennes, partout où la civilisation capitaliste a jeté les bases pour l’essor des races et des peuples arriérés…

Nous avons rapporté textuellement, et en plusieurs points, les paroles de Dumas mentionnées dans l’entretien avec Girardon, parce que ces paroles nous ont parus extraordinairement suggestives et intéressantes. Nous rapportons aussi la conclusion peu réconfortante : nous autres européens, et surtout nous autres français, avons tendance à l’égocentrisme. Nous nous croyons le centre de l’univers et c’est à peine si nous imaginons qu’en dehors de nous, qu’en dehors de notre vielle sphère continentale, il y a de grands mouvements d’activité humaine, où se déroulent déjà des événements qui pourront avoir des répercussions décisives sur nos destinées. A la guerre européenne la guerre des colonies ne saurait trop tarder.

 

Traduit de l’italien par: Mohamed Walid Grine, écrivain et traducteur algérien, professeur de traduction à L’institut de traduction (Université d’Alger II)

Texte paru le 15 avril 1916, dans l’hébdomadaire « Il Grido del Popolo », n°612.

Titre original: La guerra e le colonie

 

Notes :

[1] L’ancien nom de la colonie néerlandaise d’Indonésie (N.D.T)

[2] Quotidien de la région de l’Emilie-Romagne, basé à Bologne. Fondé en 1885 (N.D.T)

[3] M.Girardon, Le libertà coloniali dopo la guerra europea (Les libertés coloniales après la guerre européenne, N.D.T), dans « Il Resto del Carlino », 9 avril 1916. En 1913 Charles Dumas avait été chargé par le Parti Socialiste français de mener une enquête au sujet des populations d’Afrique du Nord et de présenter un rapport au parti. De cette enquête est né le livre Libérez les indigènes ou renoncez aux colonies, Paris, 1914. Ce livre a été célèbre en Italie grâce au large compte-rendu qu’en avait fait Mussolini dans la revue « Utopia », n°3-4, 15-28 février 1914, pp. 87-94. Ce thème sera repris et développé par Gramsci dans l’article Le guerre delle colonie, in « L’ordine Nuovo », 7 juin 1919.  (note traduite à partir de l’originale dans : Antonio Gramsci, nel mondo grande e terribile, antologia degli scritti 1914-1935), a cura di Giuseppe Vacca, Einaudi, Turin, 2007).

[4] Pendant la colonisation française de l’Algérie, nom donné à Draâ Ben Khedda, (commune de la Wilaya de Tizi Ouzou, actuellement)