La guerre des États-Unis contre le modèle économique chinois



Qu’a donc fait la Chine pour que les administrations étasuniennes successives la voient comme une menace extérieure majeure et le véritable ennemi ?


Les États-Unis stationnent 320 000 soldats à proximité de la Chine [1], maintiennent une présence permanente de bombardiers B-52 dans la région, y compris au-dessus des eaux revendiquées par le géant est-asiatique [2] et ont envoyé leurs « plateformes de combat les plus avancées dans la région, dont des navires, sous-marins et avions de surveillance et de renseignements équipés de systèmes de défense balistiques antimissiles ». [3] La Stratégie de défense nationale US 2018 place la Chine au premier rang des « cinq principales menaces extérieures », qui comprennent « la Russie, la Corée du Nord, l’Iran et les groupes terroristes de portée mondiale ». [4] Le secrétaire d’État Mike Pompeo a qualifié la Chine de « grande menace pour les États-Unis à long terme ». [5] Selon Bob Woodward, du Washington Post, l’administration Trump considère la Chine comme « le véritable ennemi ». [6]


Qu’a donc fait la Chine pour que les administrations étasuniennes successives la voient comme une menace extérieure majeure et le véritable ennemi ? La réponse est que la Chine a développé un modèle économique dirigé par l’État qui limite les possibilités de profit des investisseurs étasuniens et conteste leur contrôle sur les secteurs de haute technologie, y compris l’intelligence artificielle (IA) et la robotique, essentiels à la suprématie militaire des États-Unis.  Washington est engagée dans une guerre multiforme « pour empêcher Beijing d’avancer dans ses projets […] de devenir un chef de file mondial dans dix grands domaines technologiques, dont la technologie de l’information, l’aéronautique et les véhicules électriques ». [7] Washington vise à « entraver les plans de la Chine visant à développer une technologie avancée » [8] et de « contraindre la Chine d’autoriser les entreprises US de vendre leurs produits et d’opérer librement » en Chine, à des conditions propices au maintien de la suprématie économique et militaire des États-Unis. [9]

De son côté, la Chine cherche à transformer un système économique dans lequel elle n’est autorisée qu’à « produire des T-shirts » tandis que les États-Unis produisent de la haute technologie, selon Yang Weimin, un conseiller principal en économie du président chinois Xi Jinping. [10] Xi est « déterminé à ce que la Chine maîtrise ses propres micro-puces, ses systèmes d’exploitation et d’autres technologies fondamentales » [11] afin de devenir « technologiquement autonome ». [12] Mais l’autonomie dans des industries comme l’aéronautique, les télécommunications, la robotique et l’intelligence artificielle signifie mettre la Chine, qui est un grand marché, hors de portée des entreprises technologiques de pointe étasuniennes. [13] De plus, comme la suprématie militaire de l’Occident a toujours reposé sur sa supériorité technologique, les efforts chinois pour contester le monopole occidental sur la technologie de pointe se traduit directement par une tentative de contester la capacité de Washington d’utiliser le Pentagone comme instrument pour obtenir des investissements et des avantages commerciaux en faveur des investisseurs étasuniens.

Le modèle économique de la Chine

On qualifie souvent le modèle économique de la Chine de « capitalisme d’État » ou de « socialisme de marché ». Les deux termes se réfèrent à deux éléments importants du modèle chinois : la présence de marchés pour les matériaux, les produits et la main-d’œuvre, et le rôle de l’État pour la planification de la production industrielle et la propriété des entreprises. [14]

Le « pilier de l’économie » [15] est constitué de plus de 100 000 entreprises publiques chinoises. [16] L’État a une forte présence dans les secteurs clé de l’économie. « Les secteurs essentiels comme la banque […] sont dominés par des sociétés contrôlées par l’État. » [17] Les entreprises publiques « représentent environ 96% de l’industrie chinoise des télécommunications, 92% de l’électricité et 74% de l’automobile ». [18] Beijing « est le plus gros actionnaire du pays dans les 150 plus grandes entreprises ». [19] « Rien qu’en 2009 », les bénéfices combinés de China Petroleum & Chemical et de China Mobile, des sociétés publiques, ont été plus élevés que la totalité des bénéfices des 500 plus grandes entreprises privées de Chine ». [20]

C’est la Commission nationale pour le développement et la réforme qui assure la planification industrielle. Cette commission utilise divers moyens pour faire croître l’industrie chinoise dans des secteurs clés [21] et élabore des plans « pour accorder un traitement préférentiel » aux entreprises chinoises dans des zones stratégiques. [22]

Beijing compte sur les entreprises publiques chinoises « pour qu’elles deviennent des chefs de file mondiaux dans les semi-conducteurs, les véhicules électriques, la robotique et d’autres secteurs technologiques de pointe et les finance par des subventions et des aides des banques d’État ». [23] La commission de planification pilote également le développement de l’acier, du photovoltaïque, des trains à grande vitesse et d’autres industries essentielles. [24]

Beijing a fermé à la propriété étrangère des secteurs qu’elle considère comme stratégiques ou vitaux pour la sécurité nationale. Cela comprend « la finance, la défense, l’énergie, les télécommunications, les chemins de fer et les ports » [25] ainsi que l’acier. Toutes les entreprises de l’industrie de l’acier sont publiques et toutes sont financées par des banques d’État. [26] Au total, « la Chine […] a restreint ou fermé 63 secteurs de son économie aux investisseurs étrangers, notamment la recherche sur les cellules souches, les satellites, l’exploration et l’exploitation de nombreux minéraux et les médias, ainsi que les instituts de recherche en sciences humaines et sociales ». [27]

La Chine compte aussi beaucoup sur des accords de co-entreprises pour acquérir de la technologie et du savoir-faire occidentaux. Au départ, cette idée a été introduite en Chine par General Motors, qui a proposé en 1978 de créer une entreprise commune avec l’industrie automobile chinoise. L’idée de GM était d’échanger sa technologie et son savoir-faire contre un vaste marché et une main-d’œuvre à bas salaires. [28]

Les dirigeants chinois considéraient les co-entreprises comme une manière de « propulser leurs industries dans la chaîne de valeur dans des secteurs plus développés et de faire entrer le pays dans les rangs des nations riches ». [29] La technologie acquise dans les partenariats occidentaux s’est diffusée dans l’économie chinoise, permettant à ses entreprises de concurrencer des sociétés occidentales. [30] Les compagnies de chemin de fer chinoises, par exemple, ont utilisé la technologie acquise dans des co-entreprises avec des sociétés japonaises et européennes pour devenir des géants dans les trains à grande vitesse. [31]

La Chine cherche à atteindre l’autosuffisance dans la technologie de pointe en 2025 dans le cadre d’un plan intitulé Made in China 2025. L’idée est de sauter aux échelons supérieurs de la technologie de pointe, pour égaler et finalement dépasser l’Occident. Xi a déploré le fait que « la technologie chinoise reste généralement en retard sur celle des pays développés » et a déclaré que la Chine doit « rattraper et dépasser » l’Occident dans « les secteurs technologiques fondamentaux ». [32] Pour atteindre ce but, Beijing projette de « dépenser des milliards ces prochaines années pour faire du pays le chef de file mondial dans l’intelligence artificielle » [33] parmi d’autres domaines.

Le modèle économique de la Chine n’est pas nouveau. Selon l’économiste Chang Ha-joon:

« En un sens, ce qu’elle fait n’est pas différent de ce que les pays plus avancés ont fait à la fin du XIXe et au début du XXe siècle. De nombreux pays, dont le Japon et l’Allemagne, comme la Chine aujourd’hui, utilisaient des entreprises publiques pour développer leurs industries stratégiques. On peut dire que la Chine traverse ce que d’autres pays économiquement avancés ont traversé, et les exemples vont des États-Unis au milieu du XIXe siècle à la Corée du Sud dans les années 1970 et 1980. » [34]


Les objections étasuniennes

Les pays qui ont dominé le globe économiquement, politiquement et militairement ont toujours été les grands champions du libre-échange. Les États-Unis ne voyaient aucune utilité dans le libre-échange jusqu’à ce qu’ils deviennent la puissance économique dominante au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Jusqu’à la fin de cette guerre, les tarifs douaniers étasuniens étaient parmi les plus élevés au monde. Sortis de la guerre comme la puissance économique la plus forte de la planète, les États-Unis ont fait tout ce qu’ils pouvaient pour imposer le libre-échange, le libre marché et la liberté d’entreprise étasunienne à la plus grande partie du monde possible et n’ont pas hésité à recourir à la guerre économique, à la CIA et à la force militaire pour atteindre leur but.

Aujourd’hui, Washington s’oppose vigoureusement au modèle économique chinois, au point de vouloir utiliser la guerre économique, l’intimidation militaire et peut-être même la guerre (voir ci-dessous) pour l’empêcher. L’accès aux marchés chinois et à une main-d’œuvre bon marché est très apprécié par l’État américain, mais Washington n’aime pas que cet accès dépende d’accords de co-entreprise qui permettent aux entreprises chinoises d’absorber la technologie américaine. Les États-Unis exigent que les investisseurs étasuniens soient libérés de ces conditions, que leurs grandes sociétés jouissent d’un accès illimité à tous les marchés chinois et que les entreprises étasuniennes puissent concurrencer les entreprises chinoises à égalité, sans que ces dernières soient favorisées. Washington pose ces exigences pour deux raisons : pour maximiser les possibilités de bénéfices au profit des investisseurs étasuniens en Chine et pour empêcher Beijing de développer des « champions nationaux » capables de concurrencer les entreprises américaines. [35]

L’élite économique étasunienne exprime depuis des années ses griefs à l’égard des entreprises publiques chinoises. Elle se plaint d’être « privée des affaires des entreprises gouvernementales, qui vont aux champions étatiques ». [36] Les hommes d’affaires étasuniens rouspètent que « ces dernières années, la Chine a beaucoup augmenté le rôle du gouvernement dans l’économie, gonflant le secteur public et évinçant les entreprises privées et étrangères ». [37] Ils se lamentent aussi que « les entreprises publiques chinoises, lourdement protégées et subventionnées […] écrasent les entreprises étasuniennes non seulement en Chine mais dans la concurrence mondiale ». [38] En réponse à ces doléances, Washington fait pression pour « réduire le rôle des entreprises publiques dans l’économie de la Chine ». [39]

Made in China 2025 est une grande source d’irritation pour Washington. Peter Navarro, le conseiller au Commerce du président Dolnald Trump, le dénonce comme une « agression économique », parce qu’il « menace le secteur technologique étasunien ». [40] Le vice-président Mike Pence en parle comme du plan directeur de Beijing pour « placer 90% des industries les plus avancées dans le monde » sous le contrôle du Parti communiste chinois. [41] Une description emblématique du projet chinois dans la presse nord-américaine est celle-ci : « Made in China 2025 est le plan de Beijing pour dominer les marchés mondiaux dans un large éventail de produits de haute technologie. La stratégie de la Chine est d’accorder d’importantes subventions gouvernementales aux entreprises publiques et de compléter leurs recherches par la technologie » acquise dans les partenariats chinois avec des entreprises américaines ou par l’achat de celles-ci. [42] La description inclut un diagnostic et un projet de traitement étasunien : contraindre Beijing de : a) cesser de subventionner les entreprises publiques ; b) abroger les conditions qui permettent aux entreprises chinoises d’acquérir de la technologie américaine ; et c) empêcher les entreprises chinoises d’acheter des sociétés occidentales comme moyen de se procurer de la technologie occidentale.

The New York Times a rapporté que le représentant étasunien du commerce Robert Lighthizer « veut que la Chine réduise les subventions et les autres aides aux entreprises chinoises en concurrence internationale dans le domaine des technologies de pointe » [43] et qu’une des exigences américaines est que « la Chine mette fin à ses subventions à son programme ‘Made in China 2025’, qui est destiné à fournir à ses entreprises un ancrage dans l’aéronautique, la robotique et d’autres domaines de la fabrication avancée ». [44]

« Beijing croit à la recherche menée par l’État pour aider les entreprises publiques », observe The Wall Street Journal, « tandis que les États-Unis dépendent du secteur privé, avec une forte dose de recherche fondamentale financée par le gouvernement ». [45] Ce n’est pas totalement vrai. Le fabricant privé chinois d’équipement de télécommunications, Huawei, a dépensé « 13 milliards de dollars l’an dernier […] pour développer ses propres technologies, devançant Intel Corp. Et a dépensé presque autant qu’Alphabet Inc, l’entreprise créée par Google ». [46] Et la dépendance des entreprises américaines à l’égard de la recherche et développement (R&D) financé par le gouvernement est plus forte qu’on ne le reconnaît habituellement.

Washington a commencé à investir massivement dans le R&D après que l’économie soviétique, aux innovations prétendument écrasantes, a permis à l’URSS de battre les États-Unis dans l’espace puis de réaliser une série d’autres coups : le premier animal en orbite, le premier être humain en orbite, la première femme en orbite, la première sortie spatiale, le premier contact avec la lune, la première image de la face cachée de la lune, le premier alunissage en douceur sans équipage, le premier véhicule d’exploration spatiale, la première station spatiale et la première sonde interplanétaire. Battus par les Russes, les États-Unis ont été galvanisés pour copier les Soviétiques. Tout comme les Soviétiques, Washington utiliserait des fonds publics pour alimenter la recherche pour des innovations. Ce sera fait par le biais de l’Agence pour les projets de recherche avancée de défense (DARPA, dans son sigle anglais). La DARPA versait les fonds aux scientifiques et aux ingénieurs pour la recherche militaire, spatiale et autres. Bon nombre des innovations issues du robinet de la DARPA se sont retrouvées chez des investisseurs privés qui les utilisaient à leur profit. [47]

De cette manière, les investisseurs privés étaient préservés de l’obligation de risquer leurs propres capitaux, comme la mythologie de la libre entreprise voudrait nous le faire croire. Dans ce mythe, les capitalistes visionnaires et audacieux récoltent des bénéfices considérables en récompense d’avoir risqué leur capital dans une recherche qui pourrait ne jamais porter de fruits. Sauf que ça ne marche pas comme ça. Pour les investisseurs, il vaut beaucoup mieux placer leur capital dans des projets comportant moins de risques et assurant des retours plus rapides, tout en permettant à la population de porter le fardeau du financement du R&D, avec ses nombreux risques et incertitudes. En utilisant leur richesse, leur influence et leurs relations, les investisseurs ont réussi à faire pression sur les politiciens pour qu’ils mettent en œuvre cet arrangement plaisant. La réalité de la libre entreprise est donc basée sur le système de la ventouse : le risque est « socialisé » (c’est-à-dire supporté par le public, les pigeons) tandis que les profits sont « privatisés » (par les investisseurs qui ont manipulé les politiciens pour transférer sur la population le fardeau du financement R&D).

Une étude de Block et Keller [48] a établi qu’entre 1971 et 2006, 77 sur les 88 innovations de pointe du Magazine R&D avaient été intégralement financées par le gouvernement. Résumant la recherche de l’économiste Mariana Mazzucato, l’ancien chroniqueur du Guardian Seumas Milne a relevé que

Les algorithmes à la base du succès de Google ont été financés par le secteur public. La technologie de l’iPhone d’Apple a été inventée dans le secteur public. Aux États-Unis et en Grande-Bretagne, c’est l’État, et non la grande industrie pharmaceutique, qui a financé la plus grande partie des médicaments novateurs dits « nouvelles entités moléculaires », le secteur privé se contentant de développer de légères variantes. Et en Finlande, c’est le secteur public qui a financé le développement initial de Nokia – et eu un retour sur investissement. [49]

L’énergie nucléaire, la technologie des satellites et des fusées, l’internet et les voitures sans chauffeur sont d’autres exemples d’innovations produites avec des fonds publics et qui ont été utilisées depuis pour le profit privé. Lorsqu’il était président des États-Unis, Barack Obama a reconnu la nature de l’escroquerie dans son discours de 2011 sur l’état de la nation. « Notre système de libre entreprise », a-t-il déclaré en ouverture, « est le moteur de l’innovation. » Mais il s’est immédiatement contredit en affirmant : « Mais comme ce n’est pas toujours rentable pour les entreprises d’investir dans la recherche fondamentale, notre gouvernement a toujours fourni aux scientifiques et aux inventeurs de pointe le soutien dont ils avaient besoin. »

Aujourd’hui, les États-Unis « dépensent entre 1 milliard et 2 milliards de dollars par année, en grande partie des fonds fédéraux, pour construire le premier superordinateur d’échelle « exa » – capable de quintillions de calculs en une seconde, ce qui est au moins 100 fois plus rapide que le champion actuel. Une telle machine aiderait à tout, de la conception d’armes futuristes à l’étude scientifique du cerveau ». [50] Le gouvernement augmente également ses dépenses dans la recherche sur les semi-conducteurs, un domaine qui suscite un intérêt intense chez les Chinois ». [51] Pendant ce temps, le bureau politique pour la science et la technologie de la Maison Blanche finance la recherche sur « la mécanique quantique pour que les ordinateurs et les communications finissent par fonctionner à des vitesses et avec une efficacité largement au-delà de tout ce qui est possible aujourd’hui ». [52] Et au sommet de ces dépenses publiques pour le R&D, la DARPA continue à financer la recherche avancée, y compris sur l’IA. [53] En même temps, Washington exige que la Chine mette un terme à ses propres dépenses pour le R&D dans les mêmes secteurs.

Tout cela fait ressortir un certain nombre d’éléments. (1) Les États-Unis ont relancé l’innovation dans leur économie en s’inspirant du modèle soviétique de recherche dirigée par l’État parce que la libre entreprise n’était pas à la hauteur de cette tâche. (2) Plutôt que d’imiter le modèle soviétique pour le bien public, les États-Unis versent les fonds publics dans le R&D pour le profit privé. (3) La suprématie américaine dans la technologie de pointe dépend largement du financement public, pourtant (ou plutôt à cause de cela), Washington exige que la Chine s’abstienne de financer elle-même la recherche pour l’innovation. Washington tolérera uniquement le financement public de la recherche fondamentale qui bénéficie aux investisseurs étasuniens.


Expliquer l’hostilité étasunienne à l’égard de la Chine

Comprendre l’organisation économique et politique des États-Unis aide à comprendre pourquoi Washington s’oppose au modèle économique de la Chine. Ce qui suit explique l’hostilité de l’élite politique étasunienne, couramment exprimée dans la déclaration que la Chine est la principale menace extérieure des États-Unis, dans la guerre commerciale provoquée par les États-Unis contre la Chine, dans le blocus contre les achats chinois d’entreprises US et dans l’exclusion ou la menace d’exclure des grandes entreprises chinoises comme Huawei et ZTE des marchés occidentaux.

L’élite politique US est entremêlée à la communauté des grands investisseurs étasuniens. Les administrations, le Sénat et la couche supérieure de la bureaucratie sont principalement composés de personnes fortunées dont la richesse provient des revenus des investissements. En outre, des groupes commerciaux et des grandes sociétés exercent une influence importante sur l’élite politique par le biais du lobbying, du financement de groupes de réflexion sur la formation des politiques et de la possession des médias de masse. Dans leur étude de 2014 portant sur plus de 1700 questions politiques aux États-Unis, Martin Gilens et Benjamin I. Page ont démontré que « les élites économiques et les groupes organisés représentant les intérêts des entreprises ont beaucoup d’influence sur la politique du gouvernement, tandis que les citoyens moyens et les groupes d’intérêt représentant les masses ont peu d’influence indépendante, voire aucune » . [54] Par conséquent, la politique étrangère étasunienne définit les menaces extérieures comme des menaces pour les intérêts « des élites économiques et des groupes organisés représentant les intérêts des entreprises » – la communauté même qui domine la formulation de la politique publique.

La stratégie de défense nationale US ne définit pas la Chine comme une menace pour les États-Unis mais comme une menace pour les intérêts étasuniens. Contrairement aux États-Unis, qui ont une présence militaire significative dans les airs, les mers et les terres autour de la Chine, le géant est-asiatique n’a pas de présence militaire dans l’hémisphère occidental et n’est actuellement pas en mesure d’y déployer une force. La Chine ne représente donc pas une menace militaire pour eux. Quels sont donc les intérêts étasuniens que la Chine menace ? Conformément l’imbrication de leurs élites économiques et politiques, les intérêts des États-Unis se rapportent aux intérêts lucratifs des investisseurs étasuniens. 

Le modèle économique de la Chine menace les intérêts lucratifs des élites économiques et des groupes commerciaux organisés étasuniens de la manière suivante :

• Les entreprises publiques sont fermées aux investisseurs étasuniens et sont en concurrence avec ceux-ci.
• Les secteurs protégés empêchent les investisseurs étasuniens de réaliser des profits.
• Les exigences en matière de co-entreprise limitent les investissements étasunies et sont utilisés pour acquérir des technologies afin de développer des entreprises qui deviennent capables de concurrencer les firmes US.
• Le développement par l’État de champions nationaux donne naissance à des concurrents à l’investissement étasunien.
• Made in China 2025 exclut les investissements étasuniens des marchés chinois de haute technologie, concurrence les investissements étasuniens dans la haute technologie à l’échelle mondiale, permet à la chine de contester la suprématie militaire US et affaiblit les capacités des Étasuniens de recourir à la force pour obtenir des possibilités de commerce et d’investissement à des conditions favorables.

Le modèle économique de la Chine menace également les intérêts (des investisseurs) étasuniens en proposant un exemple à d’autres pays qui, s’il était suivi, réduirait encore davantage les possibilités de profit pour les Américains. Le modèle chinois a incontestablement réussi à sortir la Chine de la pauvreté. En 1984, trois quarts de la population chinoise vivaient encore dans l’extrême pauvreté. En 2018, l’extrême pauvreté était tombée à moins de 1%. [55] Et la Chine est en position de contester la suprématie technologique de l’Occident. Ces réalisations extraordinaires n’ont pas été obtenues parce que Beijing a suivi le conseil économique de Washington ; elles sont « dues à la planification dans un marché socialiste et non le capitalisme conventionnel », observe Robert C. Allen, spécialiste du développement économique. [55] Même The Wall Street Journal reconnaît que « le développement économique rapide » de la Chine est dû à « des entreprises publiques agissant dans le cadre d’un plan industriel ». [57] Washington ne peut pas permettre qu’un tel modèle s’installe et se répande, car s’il le fait, les occasions de profit dont dépendent les investisseurs américains se réduiront. Du point de vue de Washington, la libre entreprise doit être saluée partout – et la division du monde entre pays exploiteurs et pays exploités doit se perpétuer ad infinitum.

Les pays sous-développés ont maintes fois mis en œuvre des modèles économiques au cœur desquels il y avait des entreprises publiques et la planification industrielle. Dans presque tous les cas, Washington a utilisé les sanctions, la CIA ou le Pentagone, ou tous les trois, pour faire cesser cette menace contre les intérêts lucratifs des citoyens « importants » des États-Unis. Aujourd’hui, l’élite américaine est d’accord pour dire que la Chine doit être « contenue », même si ses membres ne sont pas d’accord sur la manière. Le groupe de réflexion de la RAND Corporation, financé par le gouvernement, des grandes entreprises et des investisseurs américains, a même envisagé la solution de la guerre ouverte, dans une étude intitulée War with China: Thinking Through the Unthinkable (La guerre avec la Chine : réfléchir sérieusement à l’impensable). [58]

On pense aux paroles de Norman Bethune, un chirurgien canadien qui a servi dans la Huitième Armée de route de Mao :

« Derrière tout cela se cache ce Dieu terrible et implacable du Commerce et du Sang, dont le nom est Profit. L’argent, comme un Moloch insatiable, exige ses intérêts, son retour, et il ne reculera devant rien, même pas devant le meurtre de millions de gens, pour satisfaire sa cupidité. Derrière l’armée, il y a les militaristes. Derrière les militaristes, il y a le capital financier, et les capitalistes. Frères de sang ; compagnons de crime. »  [59]


Notes :

1. Elisabeth Bumiller, “Words and deeds show focus of the American military on Asia”, The New York Times, September 10, 2012.

2. Jeremy Page and Gordon Lubold, “U.S. bomber flies over waters claimed by China,” The Wall Street Journal, December 18, 2015.

3. Trefor Moss and Jeremy Page, “U.S. stationing warplanes in Philippines amid South China Sea tensions,” The Wall Street Journal, April 15, 2016.

4. National Defense Strategy, 2018, https://fas.org/sgp/crs/natsec/IN10855.pdf.

5. Steven Erlanger, “Tillerson’s ouster has allies hoping for coherence, but fearing the worst,” The New York Times, March 14, 2018.

6. Bob Woodward. Fear: Trump in the White House, (Simon & Schuster, 2018), 298.

7. Bob Davis, “Trade rift within Trump administration sends stocks on wild ride,” The Wall Street Journal, June 25, 2018.

8. Bob Davis, Vivian Salama and Lingling Wei, “China issues retaliatory tariffs as trade fight heats up,” The Wall Street Journal, June 15, 2018.

9. Neil Irwin, “The Trump trade strategy is coming into focus. That doesn’t necessarily mean it will work.” The New York Times, October 6, 2018.

10. Lingling Wei, “US and China dive in for prolonged trade talks,” The Wall Street Journal, May 3, 2018.

11. Chris Buckley and Paul Mozur, “What keeps Xi Jinping awake at night,” The New York Times, May 11, 2018.

12. Ibid.

13. Adam Segal, “Why does everyone hate Made in China 2025?” Council on Foreign Relations blog, March 28, 2018.

14. Robert C. Allen, The Industrial Revolution: A Very Short Introduction. (Oxford University Press, 2017), 126.

15. James T. Areddy, “Xi Jinping aims to rebrand China—as an importer,” The Wall Street Journal, November 5, 2018.

16. New York Times, June 3, 2009.

17. The Globe and Mail, October 17, 2008.

18. John Bussey, “Tackling the many dangers of China’s state capitalism”, The Wall Street Journal, September 27, 2012.

19. “The rise of state capitalism”, The Economist, January 21, 2012.

20. Bussey, September 27, 2012.

21. Allen, 126.

22. Michael Wines, “China takes a loss to get ahead in the business of fresh water”, The New York Times, October 25, 2011.

23. Bob Davis, “When the world opened the gates of China,” The Wall Street Journal, July 27, 2019.

24. Allen, 127.

25. Michael Wines, “China fortifies state businesses to fuel growth”, The New York Times, August 29, 2010.

26. Allen, 126.

27. Steven Chase and Robert Fife, “CSIS report warns of Chinese interference in New Zealand,” The Globe and Mail, May 30, 2018.

28. Lingling Wei and Bob Davis, “How China systematically pries technology from US companies,” The Wall Street Journal, September 26, 2018.

29. Ibid.

30. Ibid.

31. Carlos Tejada, “Beg, borrow or steal: How Trump says China takes technology,” The New York Times, March 22, 2018.

32. Chris Buckley and Paul Mozur, “What keeps Xi Jinping awake at night,” The New York Times, May 11, 2018.

33. Cade Metz, “Mark Zuckerberg, Elon Musk and the feud over killer robots,” The New York Times, June 9, 2018.

34. Seung-yoon Lee, “Ha-Joon Chang: Economics Is A Political Argument,” World Post, June 4, 2014.

35. Yoko Kubota, “Trade war punctures China’s price in its technology,’ The Wall Street Journal, June 28, 2018.

36. John Bussey, “Tackling the many dangers of China’s state capitalism”, The Wall Street Journal, September 27, 2012.

37. Lingling Wei and Bob Davis, “China prepares policy to increase access for foreign companies,” The Wall Street Journal, December 12, 2018.

38. John Bussey, “U.S. attacks China Inc.”, The Wall Street Journal, February 3, 2012.

39. Bob Davis, “US tariffs on China aren’t a short-term strategy,” The Wall Street Journal, October 6, 2018.

40. Michael C. Bender, Gordon Lubold, Kate O’Keeffe and Jeremy Page, “US edges toward new Cold-War era with China,” The Wall Street Journal, October 12, 2019.

41. Martin Feldstein, “Tariffs should target Chinese lawlessness, not the trade deficit,” The Wall Street Journal, December 27, 2018.

42. Ibid.

43. Bob Davis, Peter Nicholas and Lingling Wei, “”Get moving’: How Trump ratcheted up the trade battle with China,” The New York Times, June 7, 2018.

44. Neil Irwin, “The Trump trade strategy is coming into focus. That doesn’t necessarily mean it will work.” The New York Times, October 6, 2018.

45. Bob Davis, “The country’s R&D agenda could use a shake-up, scientists say,” The Wall Street Journal, December 22, 2018.

46. Dan Strumpf, Min Jung Kim and Yifan Wang, “How Huawei took over the world,” The Wall Street Journal, December 25, 2018.
47. Mariana Mazzucato, The Entrepreneurial State, Demos, 2011,
http://www.demos.co.uk/files/Entrepreneurial_State_-_web.pdf?1310116014).

48. Fred Block and Matthew R. Keller, “Where do innovations come from? Transformations in the U.S. national innovation system, 1970-2006,” Technology and Innovation Foundation, July 2008.
http://www.itif.org/files/Where_do_innovations_come_from.pdf

49. Seumas Milne, “Budget 2012: George Osborne is stuck in a failed economic model, circa 1979,” The Guardian (UK), March 20, 2012.

50. Bob Davis, “The country’s R&D agenda could use a shake-up, scientists say,” The Wall Street Journal, December 22, 2018.

51. Ibid.

52. Ibid.

53. Ibid.

54. Martin Gilens and Benjamin I. Page, “Testing Theories of American Politics: Elites, Interest Groups, and Average Citizens,” Perspectives on Politics, Fall 2014.

55. Phillip P. Pan, “The West was sure the Chinese approach would not work. It just had to wait. It’s still waiting.” The New York Times, November 18, 2018.

56. Allen, 127.

57. Andrew Browne, “China builds bridges and highways while the US mouths slogans,” The Wall Street Journal, January 30, 2018.

58. David C. Gompert, Astrid Stuth Cevallos, and Cristina L. Garafola, War with China: Thinking Through the Unthinkable, The Rand Corporation, 2016.https://www.rand.org/content/dam/rand/pubs/research_reports/RR1100/RR1140/RAND_RR1140.pdf

59. Norman Bethune, “Wounds,” in Roderick Stewart, The Mind of Norman Bethune, (Fitzhenry and Whiteside, 2002), 183-186.


Traduit de l’anglais par Diane Gilliard pour Investig’Action

Source : Le blog de S. Gowans