La Chine dans le collimateur du « soft power » américain (2/3) : Ces réseaux atlantistes qui ont infiltré l’Europe

Comment expliquer que, en dépit du caractère scélérat de la politique de l’Empire (guerres d’agression, crimes de guerre, exécutions et emprisonnements extra-judiciaires, sanctions, chantage), la plupart des politiciens de « l’ancienne Europe » restent les vassaux fidèles de l’hégémon US ? Pourquoi les grands médias européens reprennent-ils la propagande souvent mensongère du gouvernement et des médias américains ? Pourquoi mettent-ils l’Europe en garde contre un prétendu danger de dépendance vis-à-vis de la Chine (ou de la Russie) et contre un « lobby chinois », alors que l’Europe est en réalité et depuis longtemps dépendante des États-Unis et qu’un lobby extrêmement influent y défend les intérêts de la superpuissance américaine.

 

Dépendances économiques ?

« Le Portugal trop dépendant de la Chine, tancent les États-Unis » – c’est un des gros titres qu’on a pu lire dans nos journaux en mars 2019, après que l’ambassadeur des États-Unis à Lisbonne a mis le Portugal en garde « contre sa dépendance vis-à-vis de la Chine » et « annoncé que son pays s’opposerait » à l’achat de Energias de Portugal (EDP) par le groupe étatique China Three Gorges.

Alors que le « gouvernement portugais, lui, s’y est dit favorable », Washington s’arroge un droit d’ingérence et de veto dans une affaire purement portugaise. Pourtant, Lisbonne « jusqu’à présent répète imperturbablement qu’il ‘n’est pas angoissé par l’origine de l’investissement étranger’ », selon les mots du Premier ministre Antonio Costa. Il est vrai que le Portugal est l’un des pays européens « les plus favorables aux investissements chinois ». Il en a eu besoin quand, en 2011, en pleine crise financière mondiale, le FMI et l’Union européenne l’ont « obligé à privatiser ses groupes publics en échange d’un prêt de 78 milliards d’euros. » (1)

Les investissements chinois et la fin de la politique d’austérité imposée par Bruxelles et Washington ont permis au pays d’accomplir ce que le journal La Croix qualifie de « miracle économique » : « La croissance, qui avait timidement repris des couleurs à partir de 2013, n’a pas cessé depuis de progresser, pour atteindre 3,5 % en 2017 puis 2,4 % en 2018, ses plus hauts niveaux depuis l’année 2000. Le chômage est passé de plus de 17 % en 2014 à 6,4 % aujourd’hui, et le déficit public s’apprête à disparaître, à 0,2 % du PIB, du jamais vu depuis l’avènement de la démocratie en 1974. » (2)

Quand les États-Unis mettent les Européens en garde contre les investissements chinois, est-ce pour défendre « l’indépendance » de pays comme le Portugal ou, au contraire, pour défendre leur propre domination économique, politique et militaire sur le continent ? Comme le constate le journal Les Echos, « si les États-Unis exportent moins vers l’Europe, ils ont en revanche investi beaucoup plus sur le Vieux Continent et en tirent des revenus très importants. » (3) En effet, les investissements chinois en Europe restent encore très loin derrière les investissements américains qui, comme les prêts du FMI ou la Banque mondiale d’ailleurs, n’ont jamais suscité les mêmes inquiétudes ou fait l’objet de campagnes de presse comparables. Et cela en dépit de pratiques scandaleuses comme, par exemple, les amandes faramineuses infligées aux grandes entreprises européennes (Total, BNP Paribas, Siemens, etc.) pour avoir violé des lois américaines, ou les machinations concertées (avec l’implication de la NSA et du Département de la Justice américain) dans l’affaire Alstom, cette grande entreprise française d’importance stratégique dépecée pour être bradée au concurrent US General Electric (GE).

 

(L’EFTA, ce sont les pays de l’Association européenne de libre-échange, c’est-à-dire la Suisse, la Norvège, l’Islande et le Liechtenstein. - Source : https://ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/fr/IP_19_1668)

(L’EFTA, ce sont les pays de l’Association européenne de libre-échange, c’est-à-dire la Suisse, la Norvège, l’Islande et le Liechtenstein. – Source : https://ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/fr/IP_19_1668)

 

L’ « ancienne Europe », vassale des États-Unis ?

Depuis la dissolution du Pacte de Varsovie et le retrait des troupes russes d’Europe de l’Est, on a assisté à l’extension de l’OTAN (et, en partie, de l’Union Européenne) jusqu’aux frontières de la Russie, au moyen de guerres illégales, puisque non sanctionnées par l’ONU, dans les Balkans et de « regime change », comme en Ukraine.

Parallèlement, on a assisté à une détérioration progressive des relations avec la Russie, à une militarisation croissante et une nouvelle course aux armements au sein de l’OTAN, à des interventions armées et des guerres (illégales, encore) contre l’Afghanistan, l’Iraq, la Libye, la Syrie. On a assisté à la résiliation unilatérale de traités internationaux et à la violation éhontée des principes les plus élémentaires du droit international par Washington. On a assisté à des manifestations d’hostilité de plus en plus marquée envers la Chine, sur le plan de la propagande et de l’économie, mais aussi sur le plan stratégique et militaire, par l’envoi de navires de guerre (français et allemands compris) en Mer de Chine et par la désignation explicite de la Chine comme « adversaire stratégique » de l’OTAN.

Les pays de l’Est européen tels que la Pologne et les États baltes, ceux qu’on a appelés outre-Atlantique « la nouvelle Europe », ont été les plus disposés à se laisser embrigader par l’Oncle Sam. Mais dans l’évolution que je viens d’esquisser, la France (depuis Sarkozy « l’Américain » ») et l’Allemagne, par exemple, ont eux aussi suivi l’Oncle Sam en vassaux fidèles, parfois en rouspétant un peu, mais la plupart du temps en marchant allègrement au pas. Et cela en dépit d’intérêts nationaux différents, souvent même opposés à ceux des États-Unis.

Le constat ne concerne pas que les grandes lignes de la politique internationale. En lisant la « grande presse » ou en regardant les « infos » sur les chaînes de télé européennes, on peut difficilement ne pas remarquer l’étonnante similitude des sujets, des « analyses » d’experts, des perspectives, des prises de position, des sympathies et des antipathies, et l’absence non moins étonnante de sujets qu’on évite d’évoquer en dépit de leur importance. Les sujets spécifiques nationaux ou régionaux mis à part, on a l’impression d’avoir affaire à la fameuse « pensée unique ». On dirait qu’il existe un consensus quasi absolu quant aux grands conflits mondiaux, bien sûr, dans lesquels s’affrontent toujours les Bons (nous et nos « amis ») et les Mauvais (de dangereux « autocrates »), mais aussi quant aux grands principes économiques (« liberté » des marchés et de la finance, réduction de la dette publique, privatisations, austérité), quant aux « réformes » économiques et sociales « indispensables » et « inévitables », quant aux priorités politiques, économiques et militaires de l’Europe, etc.

 

L’Allemagne sous l’emprise de réseaux atlantistes

L’expansion vers l’Est de l’Union Européenne et de l’OTAN a replacé l’Allemagne au centre de l’Europe. Le pays est devenu à la fois la première puissance économique et le chef de meute politique (en dépit des ambitions françaises) de l’UE. Or, la souveraineté de l’Allemagne a longtemps été limitée par les puissances alliées ; aujourd’hui encore elle héberge, avec Ramstein, une des plus importantes bases américaines en Europe, armes atomiques américaines comprises. Puisque la RFA, pays occupé, a longtemps été plus sujet à l’influence de l’Oncle Sam que, par exemple, la France avec sa tradition gaullienne, on ne s’étonnera pas que les organisations atlantistes y pullulent.

Les plus importantes sont l’Atlantik-Brücke (« Pont de l’Atlantique ») présidé par l’ex-vice-chancelier et chef du parti social-démocrate Sigmar Gabriel (l’organisation regroupe « 500 personnalités du monde de la banque et de la finance, des affaires, de la politique, des médias et des sciences ») ; l’American Council on Germany (ACG) avec « 800 membres issus du monde des affaires, de la politique et des médias ainsi que des milieux juridiques et universitaires des deux côtés de l’Atlantique » ; l’Atlantische Initiative ; la Deutsche Gesellschaft für Auswärtige Politik qui compte « plus de 2 500 membres, dont des personnalités du monde de la banque et de la finance, des affaires, de la politique, des médias et des universités » et la Deutsche Atlantische Gesellschaft. De plus, il existe des structures de coordination qui fédèrent la trentaine d’organisations atlantistes : l’ Atlantic Treaty Association (ATA) et le New Traditions Network (NTN). Celui-ci se présente comme « un groupe d’institutions politiques, universitaires et culturelles, de fondations et d’entreprises en Allemagne et aux États-Unis d’Amérique qui coopèrent ensemble pour promouvoir le dialogue transatlantique. » Très officiellement, la « section des affaires publiques de l’ambassade des États-Unis à Berlin coordonne le réseau et gère le site web. » (4)

 

La France noyautée par des lobbies pro-américains

Mais qu’en est-il pour la France, apparemment plus attachée à sa souveraineté nationale et à son indépendance ?

Un article-enquête signé Nathalie Silbert et publié par Les Echos (en 2016, mis à jour en août 2019) sous le titre « Comment les Américains couvent nos talents » constate que : « Inlassablement, depuis la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis poursuivent sur notre territoire, comme dans beaucoup de pays, un objectif : détecter les talents de demain » avec pour but de « constituer un réseau d’influence. »

L’article précise que « l’objectif de l’administration américaine est le même partout : identifier très en amont des profils à ‘haut potentiel’, qui auront peut-être, un jour, des responsabilités en France, et portent les valeurs qu’elle affectionne ». (5)

Dès les années 1940, les autorités américaines lancent le programme International Visitor Leadership qui a pour but de renforcer les « liens d’amitié » franco-américains. « Dans ses radars, les leaders et les relais d’opinion : élus locaux, responsables associatifs, représentants des médias. Parmi eux, ‘Nicolas Sarkozy, repéré en 1984. Il était alors le plus jeune maire de France. Ou Lionel Jospin, encore inconnu du grand public’, raconte Pascal Dupeyrat, secrétaire général du Cercle Jefferson, l’association des anciens ‘visitors’ français. » (6)

Rappelons dans ce contexte que des documents publiés par Wikileaks révèlent que Nicolas Sarkozy « annonce sa candidature aux Américains le 1er août 2005, soit seize mois avant qu’il ne l’annonce, le 29 novembre 2006, au peuple français », et que lui « et ses conseillers fréquentent assidument l’ambassade américaine de Paris, ainsi que les dignitaires américains de passage en France ». Avant même sa déclaration de candidature, l’ambassade américaine  « écrit un long portrait dithyrambique intitulé ‘L’homme qui pourrait changer la France’ », soulignant qu’ « ‘Il est pro-américain et acquis aux principes du libre-marché. (…) Il est vigoureux sur le besoin pour la France de dépasser ses réflexes anti-américains. (…) Sarkozy est l’homme politique français qui soutient le plus le rôle des États-Unis dans le monde. (…) Son sobriquet est ‘Sarkozy l’Américain’, et son affinité avec l’Amérique est authentique et vient du fond du cœur.’ » (7)

Depuis, il y en a eu d’autres. Hollande et Macron ne sont pas moins proches des États-Unis que Sarko, au contraire. Mais revenons à l’ « International Visitor Leadership ».

 

Sarkozy et Bush en Novembre 2007 à Mount Vernon, États-Unis (Source : Wikimedia Commons, auteur : Chris Greenberg)

Sarkozy et Bush en Novembre 2007 à Mount Vernon, États-Unis (Source : Wikimedia Commons, auteur : Chris Greenberg)

 

Toute une armée de « Visiteurs » au service de l’Empire américain

Il s’agit d’un programme global qui est toujours d’actualité. Comme l’explique un site officiel américain, les « participants sont désignés et sélectionnés chaque année par le personnel des ambassades américaines dans le monde. » Grâce à des visites aux États-Unis, les « dirigeants étrangers actuels et émergents dans divers domaines font l’expérience directe » des USA, « cultivent des relations durables avec leurs homologues américains » et font des « rencontres professionnelles » qui « contribuent à la réalisation des objectifs de politique étrangère des États-Unis. »

L’apport de ces « visiteurs » est loin d’être négligeable, car « chaque année, près de 5 000 visiteurs internationaux viennent aux États-Unis dans le cadre du programme de leadership des visiteurs internationaux (IVLP). Plus de 200 000 visiteurs internationaux se sont engagés auprès des Américains dans le cadre du IVLP, dont plus de 500 chefs d’État ou chefs de gouvernement, actuels ou anciens. » (8)

Mais le soft power américain dispose encore de bien d’autres instruments. Dans l’après-guerre, parallèlement au plan Marshall s’établit la Commission Fulbright franco-américaine qui « offre chaque année une centaine de bourses » à des universitaires et des chercheurs français « qui souhaitent se rendre aux États-Unis » ou à des Américains qui veulent étudier en France, aux frais, entre autres, du Département d’État américain et de certaines institutions françaises. La durée du séjour peut varier entre 1 et 12 mois. » (9) Depuis 2017, ce même programme Fulbright propose plus spécialement aux « personnes ayant un poste à responsabilité au sein d’associations, de fondations, d’organisations non gouvernementales et d’entreprises de l’économie sociale et solidaire l’opportunité de faire un séjour de recherche, d’observation et/ou d’échange de bonnes pratiques de 1 à 6 mois aux États-Unis au sein de la structure d’accueil de leur choix : une université, ONG ou fondation américaine. Cette initiative est cofinancée par l’Ambassade des États-Unis d’Amérique en France et l’ex-fonds Carnegie (French Hero Fund). (10)

 

L’Ambassade américaine en France choisit les « Jeunes Dirigeants » politiques…

De plus, une French-American Foundation s’attache depuis 1975 à renforcer « l’amitié » et les échanges entre la France et les États-Unis. À partir de 1981, elle organise des « séminaires pour des jeunes dirigeants (Young Leaders) français et américains issus de la politique, de la finance, de la presse ‘à fort potentiel de leadership et appelés à jouer un rôle important dans leur pays et dans les relations franco-américaines’. » Wikipédia constate que « Ces séminaires sont un des instruments du soft power américain. » (11) Parmi les anciens Young Leaders, on trouve la plupart des politiciens français de premier plan comme Emmanuel Macron, Édouard Philippe, François Hollande, Alain Juppé, François Léotard, Pierre Moscovici, Arnaud Montebourg, Valérie Pécresse, Nathalie Kosciusko-Morizet, Najat Vallaud-Belkacem, Laurent Wauquiez, Alain Richard (ministre de la Défense, sénateur, président du conseil d’administration de l’Institut de relations internationales et stratégiques IRIS), Jacques Toubon (député, ministre de la Culture puis de la Justice, député européen) (12), et beaucoup d’autres. (13)

 

… et recrute les « Jeunes Dirigeants » du monde des affaires

À côté d’eux, on retrouve des hommes d’affaires, des industriels et la crème de la crème de la finance, avec François Henrot (banquier, bras droit de David de Rothschild à la banque d’affaires Rothschild) ; Michel Bon (Directeur général puis président de Carrefour, nommé PDG de France Télécom par Alain Juppé pour en faire une société anonyme de droit privé, Senior Advisor de la Banque Dôme-Close Brothers, Administrateur de Air liquide, d’Editis, de Banque Transatlantique, d’Orsid SAS, de Lafarge…) ; Christine Morin-Postel (administrateure déléguée et Présidente du comité de direction de la Société générale de Belgique, Administrateure de 3i Group PLC et de Pilkington en Grande-Bretagne, d’Alcan au Canada, de Royal Dutch Shell, de British American Tobacco, de Exor SpA, du groupe Bruxelles Lambert, Présidente puis Vice-présidente de la Chambre de commerce et d’industrie de Belgique, Vice-présidente de l’Union des chambres de commerce et d’industrie françaises à l’étranger) ; Alain Mérieux (industriel pharmaceutique lyonnais, milliardaire, membre du RPR, mis en cause pour évasion fiscale par Mediacités) ; Hélène Ploix (PDG de la Banque industrielle et mobilière privée BIMP, administrateure du Fonds monétaire international FMI et de la Banque mondiale, directrice générale adjointe de la Caisse des dépôts et consignations, membre des conseils d’administration de Lafarge SA et BNP Paribas) ; Bruno Lafont (PDG de Lafarge, mis en examen fin 2017 pour « financement d’une entreprise terroriste », en l’occurrence DAECH) ; Ludovic de Montille (BNP Paribas) ; Dorothée Pineau (Directrice générale adjointe du MEDEF, Conseillère d’Etat) ; Maryse Aulagnon (attachée financière à l’ambassade de France à Washington, conseillère technique au cabinet du ministre chargé du Budget puis du ministre de l’Industrie et de la Recherche, directrice des affaires internationales de la Compagnie générale d’électricité CGE devenue Alcatel, présidente du groupe Affine spécialisé dans l’immobilier d’entreprise, de la société d’investissement immobilier Finestate, Présidente de la Fédération des sociétés immobilières et foncières FSIF) ; Patricia Barbizet (bras droit du milliardaire François Pinault, directrice générale d’Artémis, vice-présidente du conseil d’administration de Kering, présidente-directrice générale de Christie’s, membre de plusieurs conseils d’administration de grands groupes français et présidente du club Le Siècle) ; Isabelle Bordry (directrice Générale de Yahoo ! France) ; Henri de La Croix de Castries (PDG du groupe d’assurance Axa, président du comité de direction du groupe Bilderberg, Administrateur de Nestlé et de HSBC) ; Nicolas Moreau (AXA France, DWS, CEO de l’activité de gestion d’actifs du groupe HSBC) ; Nicolas Dufourcq (directeur général de la Banque publique d’investissement) ; Philippe Wahl (PDG de La Poste) ; Laurent Cohen-Tanugi (Senior Vice-Président et membre du comité exécutif de Sanofi-Synthélabo) ; Jérôme Leprince-Ringuet (Total), et j’en passe.

Un certain nombre d’anciens Young leaders appartiennent au monde universitaire, comme Michel Garcin (Professeur Associé Université de Cergy, Directeur d’enseignement optionnel à l’IEP de Paris, depuis 1997 président de la French-American Foundation, Comité français), comme Philippe Askenazy (directeur de recherche au CNRS et chercheur à l’École d’économie de Paris) ou encore le sociologue Eric Fassin.

 

Les grands médias sous influence américaine

D’autres font le lien entre l’État ou le monde des affaires et celui des médias et des think tanks. Ainsi, Alain Minc, quatre fois de suite Young leader au début des années 1980, est présenté par Wikipédia comme un « conseiller politique, essayiste et dirigeant d’entreprise » ; il est connu encore pour ses condamnations pour plagiat et pour son … « ubiquité » : Président d’abord de la Société des lecteurs du journal Le Monde, puis président du conseil de surveillance de la SA Le Monde, il a été en outre animateur de télé (Canal8), président de la société autoroutière SANEF, membre du conseil d’administration de Prisa, CaixaBank, Fnac, Poweo Direct Énergie, Ingenico et Yves Saint Laurent, etc.

Un autre ancien Young leader, Pierre Richard, a été président de « Le Monde Investisseurs », la structure de financement du journal Le Monde. Il est en même temps fondateur et président de Dexia et vice-président de l’Association française des banques.

Dans ce contexte, mentionnons encore Jean-Louis Gergorin, cofondateur de la French American Foundation, membre de la RAND Corporation proche du complexe militaro-industriel américain et conseiller spécial de Jean-Luc Lagardère, Jean-Noël Jeanneney (secrétaire d’État, président de la Bibliothèque nationale de France, président de Radio France et de Radio France internationale), ainsi que Laurent Ménière, directeur de la banque d’affaires Merrill Lynch, qui fait partie du think tank néolibéral Institut Montaigne.

Comme on peut s’y attendre, les anciens Young leaders sont particulièrement bien représentés dans les médias. Citons, par exemple, Jérôme Clément (président du directoire de La Sept, fondateur d’ARTE, PDG de La Cinquième, président de la Fondation Alliance française) ; Jean-Marie Colombani (directeur du journal Le Monde, cofondateur et directeur de publication du magazine en ligne Slate.fr.) ; Laurent Joffrin (directeur de la rédaction du Nouvel Observateur et de Libération), Dominique Nora (journaliste au Nouvel Observateur et à Libération), Hedwige Chevrillon (rédactrice en chef de La Tribune, présentatrice de BFM Business et de BFM TV), Christine Ockrent (le Journal de 20 heures, L’Express, présentatrice des émissions politiques sur France 3, directrice générale de l’Audiovisuel extérieur de la France AEF) ou encore Olivier Nora, le PDG des éditions Grasset.

 

Leurs amis côté américain

Parmi les Young Leaders d’outre-Atlantique que tous ces gens rencontrent et côtoient au fil des années, il y a des noms bien connus en Europe. « Bill » (William Jefferson) Clinton en fait partie, tout comme Hillary Rodam Clinton ou, par exemple, Wesley K. Clark, le général devenu commandant de l’OTAN et commandant de l’opération Allied Force durant la guerre du Kosovo.

D’autres noms appartiennent à des personnages de premier plan, même s’ils sont moins connus en Europe, tels que Robert Zoellick (secrétaire d’État adjoint auprès de la secrétaire d’État Condoleezza Rice et Président de la Banque mondiale au temps du président George W. Bush) ; Kenneth Adelman (assistant du Ministre de la défense Donald Rumsfeld, ambassadeur adjoint des États-Unis auprès des Nations unies avec Jeane Kirkpatrick, conseiller du président Reagan) ; Michael Huffington (un oil tycoon devenu célèbre par ses campagnes électorales extrêmement coûteuses financées de sa poche ; ou Antony Blinken (conseiller de Bill Clinton, secrétaire d’État adjoint durant la présidence de Barack Obama). (14)

Robert B. Zoellick, secrétaire d'État adjoint américain, avec l’Allemand Frank Walter Steinmeier (l’actuel président de la République Fédérale) à la 42e conférence de Munich sur la sécurité en 2006 (Source : Wikimedia Commons, auteur : Kai Mörk)

Robert B. Zoellick, secrétaire d’État adjoint américain, avec l’Allemand Frank Walter Steinmeier (l’actuel président de la République Fédérale) à la 42e conférence de Munich sur la sécurité en 2006 (Source : Wikimedia Commons, auteur : Kai Mörk)

 

Pénétration en profondeur de la société française

Au cours des dernières années, plusieurs programmes supplémentaires ont été créés. Ils visent à recruter plus jeune et à étendre l’influence américaine dans les couches défavorisées de la société française.

– Le programme des « Jeunes Ambassadeurs » lancé en 2008, avec le soutien des « pouvoirs publics français », à destination « des lycéens et des acteurs associatifs issus des quartiers estampillés ‘politique de la ville’ ». Il comprend, par exemple, un « séjour de 2 semaines aux États-Unis » coordonné par « l’association américaine World Learning », avec des « visites institutionnelles et associatives à Washington D.C. » suivies d’un « séjour en famille d’accueil et dans un lycée américain, dans une seconde ville ». (15)

– L’initiative « Yes Oui Can ». Il s’agit d’un « programme créé et financé par l’Ambassade des États-Unis d’Amérique en France, et développé en partenariat avec Le Comptoir de l’Innovation. Il permet à des jeunes français âgés de 18 à 25 ans, qui, pour des raisons diverses, n’ont pas poursuivi d’études scolaires et/ou universitaires, de s’initier à l’entrepreneuriat et, surtout, de valoriser leurs savoir-faire. » (16)

Après l’oligarchie politico-financière, après les quartiers défavorisés, l’ « infiltration de l’Oncle Sam » vise « aujourd’hui les territoires ruraux délaissés, mais aussi les communautés LGBT ou les réfugiés. » C’est ce que constate l’article de Les Échos cité précédemment. L’auteure juge les méthodes américaines non seulement discrètes, mais surtout « efficaces, pragmatiques, diversifiées, très proches du terrain ». Et elle souligne que la « force de toutes ces opérations, dont le coût n’est pas divulgué, est qu’elles s’inscrivent dans la durée. Invitations à des conférences, à des projections, aux réceptions données pour Thanksgiving ou en l’honneur d’un invité prestigieux : l’ambassade américaine entretient en permanence son réseau ». Les associations d’anciens organisent des rencontres, des dîners. Chaque mois, le Cercle Jefferson qui compte 500 visitors appartenant à la politique, la haute fonction publique, la magistrature, l’université, le monde syndical et associatif et au secteur privé invite ainsi un nouveau membre à livrer son retour d’expérience. Les « Jeunes Ambassadeurs Alumni organisent aussi des interventions dans des établissements scolaires où les anciens racontent leurs parcours. » (17)

Face à cette emprise américaine sur l’administration, la politique, l’économie, les médias et la société française, une emprise qu’on retrouve d’ailleurs dans les autres pays d’Europe, on ne peut guère prendre au sérieux ceux qui se disent alarmés par une prétendue mainmise chinoise. Il faut se souvenir, au contraire, des mots de François Mitterrand qui, « au crépuscule de son mandat », a confié à Georges-Marc Benamou : « La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort. » (18)

 

Souce: TibetDoc

 

Voir la partie 1: La Chine dans le collimateur du « soft power » américain (1/3): Les « bons » et les mauvais espions

Voir la partie 3: La Chine dans le collimateur du « soft power » américain (3/3) : les ONG sous influence

 

Notes :

1) https://www.lequotidien.lu/economie/le-portugal-trop-dependant-de-la-chine-tancent-les-etats-unis/

2) https://www.la-croix.com/Economie/Monde/Le-miracle-economique-Portugal-essai-transformer-2019-10-06-1201052404

3) https://www.lesechos.fr/monde/europe/des-relations-economiques-entre-leurope-et-les-etats-unis-pas-si-desequilibrees-1007846

4) https://de.wikipedia.org/wiki/Atlantik-Br%C3%BCcke ; https://de.wikipedia.org/wiki/American_Council_on_Germany ; https://de.wikipedia.org/wiki/Atlantische_Initiative#Mitglieder ; https://de.wikipedia.org/wiki/Deutsche_Gesellschaft_f%C3%BCr_Ausw%C3%A4rtige_Politik ; http://www.newtraditions.de/

5) https://www.lesechos.fr/2016/10/comment-les-americains-couvent-nos-talents-1113100

6) https://www.lesechos.fr/2016/10/comment-les-americains-couvent-nos-talents-1113100

7) https://www.lemonde.fr/international/article/2010/11/30/wikileaks-nicolas-sarkozy-l-americain_1447153_3210.html

8) https://exchanges.state.gov/non-us/program/international-visitor-leadership-program-ivlp (Notre mise en évidence; traduit à l’aide de www.DeepL.com/Translator)

9) https://fulbright-france.org/fr/bourses-fulbright-partenaires/programmes

10) https://fulbright-france.org/fr/bourses-fulbright-partenaires/programmes/special-fulbright-ngo-leaders

11) https://fr.wikipedia.org/wiki/French-American_Foundation ; voir aussi : https://www.lefigaro.fr/international/2017/12/01/01003-20171201ARTFIG00292-la-french-american-foundation-un-pont-entre-deux-rives.php

12) Selon Le Canard enchaîné, Jacques Toubon cumule en janvier 2019, à l’âge de 77 ans, des revenus qui pourraient « avoisiner les 30 000 euros mensuels ».

13) Nicolas Dupont-Aignan, Eric Raoult (RPR, UMP, député, ministre, président de l’Association des élus amis d’Israël), Frédérique Bredin (députée européenne, ministre de la Jeunesse et des Sports), Philippe Auberger (député RPR, puis UMP), Gilles de Margerie (directeur de cabinet du ministre de la Santé, Commissaire Général de France Stratégie), Philippe Langenieux-Villard (UMP), Sophie-Caroline de Margerie (ministère des Affaires étrangères, Conseil d’État), etc.

14) https://french-american.org/programmes/young-leaders/historique-des-promotions-young-leaders/ et les articles sur Wikipédia au sujet des différents personnages mentionnés

15) https://fr.usembassy.gov/fr/education-culture-fr/youth-ambassadors-fr/ et https://www.lesechos.fr/2016/10/comment-les-americains-couvent-nos-talents-1113100

16) https://fr.usembassy.gov/fr/le-programme-yes-oui-can/

17) https://www.lesechos.fr/2016/10/comment-les-americains-couvent-nos-talents-1113100 et https://www.cerclejefferson.org/page/37740-presentation

18) Cité d’après Frédéric Pierucci (avec Matthieu Aron), Le piège américain, L’otage de la plus grande entreprise de déstabilisation économique raconte, Témoignage, Éditions Jean-Claude Lattès, 2019, p. 391