Ken Loach : “Oui, il y a une réelle résistance à ce qui se passe, même si les médias n’en parlent pas”

Pas facile d’obtenir un moment pour poser une ou deux questions à Ken Loach qui est venu à Fribourg pour le Festival International de films de Fribourg en mars 2018.  Du haut de ses 50 ans de carrière, le réalisateur britannique n’a rien perdu de sa vivacité. Pourtant, c’est la personne la plus aimable qui soit. Thierry Jobin, le directeur du Festival International de Films de Fribourg, lui avait donné carte blanche cette année pour proposer cinq films, choisis par Loach pour leur simplicité et leur universalité, tels “Le voleur de bicyclettes” de Vittorio de Sica ou “La bataille d’Algérie”.

 

AD: Ken Loach, un jour vous avez dit: “If you are not angry, what kind of person are you?” – si vous n’êtes pas en colère, quel type de personne êtes-vous? Cette phrase me rappelle le Che: “Si tu trembles à la moindre injustice, tu es mon camarade.”Pouvons-nous parler un peu de cette colère ?

 

K.L. Vaste question. C’est sûr, si tu es un être humain et tu vois l’injustice, comment ne pas être révolté. Et si tu ne la vois pas, tu as un problème de vue. Certes, il y a différentes raisons qui nous déterminent à faire des films, mais la colère en fait décidément partie.

Je suppose que ça commence par regarder autour de soi. La “working class”, par exemple. Pas dans le sens de “gens pauvres”, mais dans le sens de toutes ces personnes qui vendent leur force de travail pour subvenir à leur besoins pour payer leur logement, leur nourriture, etc…, donc la plupart d’entre nous – qualifiés ou semi-qualifiés, qui vendons notre force de travail en gagnant un salaire décent ou juste un salaire de survie.

Chez nous, en Grande Bretagne, depuis l’arrivée de Mme Thatcher – donc depuis 40 ans – ces attaques contre la classe ouvrière ont engendré de plus en plus de sans-abris et de personnes exploitées, et ceci jusqu’à aujourd’hui et dans toute l’Europe. Des personnes sans sécurité d’emploi, sans heures garanties, dont on peut arrêter le travail comme on tourne un robinet.

C’est ce niveau d’insécurité qui me met en colère. L’autre aspect, c’est la base de notre société, basée sur le conflit entre ceux qui possèdent et contrôlent – ce petit groupe très puissant – et ceux qui vendent leur force de travail, à savoir l’immense majorité qui doit juste s’organiser pour se maintenir.

Le grand défi historique c’est de savoir comment remplacer cette élite qui contrôle et fait fortune. Je dois dire qu’une grande partie de cette fortune se trouve dans votre pays…

 

… Dans nos banques qui ont refusé de transférer vers Cuba les dons de la solidarité après l’ouragan et boycottent un concert de Salsa parce que Cuba est un pays sur la liste rouge des USA…

 

Tout vient de ce conflit de classes: les guerres, les oppressions, l’exploitation, la violence. Tout vient de cette défense des privilèges, une bataille pour des marchés, une domination du monde. 

Symbolique est notre guerre illégale en Irak ou la guerre par procuration que nous menons avec Israël qui opprime la Palestine depuis 70 ans.

C’est toujours ce conflit de classes à la base, cette vérité non-dite que j’essaye de montrer dans mes films, les frais de ces conflits que subissent les gens ordinaires, la réalité de la pauvreté, l’oppression, du fascisme. Mais, c’est une vaste question, on ne sait pas par où commencer.

 

Le film, un moyen pour changer le monde?

 

 

Le cinéma peut aider, mais sans des mouvements politiques, rien ne va changer. Avec l’âge, tu perds la patience, tu ne veux pas t’exprimer en énigmes, il faut parler clair, tu veux nommer les choses par leur nom, tu montres les choses comme elles sont. Si le monde est morne, les films peuvent aussi être mornes.

Tu dois rester authentique, ne pas faire des films tape-à-l’œil, techniquement ceci se traduit par des choses très simples. Par exemple avec ta caméra, tu ne t’accroches pas à l’extérieur d’une voiture ou d’un balcon, mais tu filmes comme si tu étais à coté et avec la perception de l’œil humain.

N’oublie jamais que les personnes devant la caméra sont bien plus importantes que celles derrière. Ne pas faire des films pour l’argent, mais des films pour partager ses joies et ses larmes.

 

Quelle est le message que vous souhaiteriez donner au jeunes d’aujourd’hui?

 

Nous devons stopper ceux qui détruisent notre planète, cette frénésie de privatisations. Et surtout, ne jamais nous laisser diviser mais montrer notre solidarité les uns envers les autres.

A la fin, les gens se révoltent, ils résistent, c’est notre espoir et l’espoir est dans la solidarité. Oui, il y a une réelle résistance à ce qui se passe, même si les médias n’en parlent pas.

 

Andrea Duffour est professeure de cinéma,  présidente de l’Association Suisse-Cuba, section Fribourg

 

Source : Investig’Action