Interview de Delphin Ntanyoma sur les violences à l’Est de la RDC

Ces dernières semaines de nombreuses voix se sont élevées sur le besoin de protection de populations menacées à l’Est du Congo, jusqu’aux hautes instances de l’ONU. En grande partie concernant les Banyamulenges, dont les appels à la haine et aux meurtres se multiplient, car considérés comme proches du M23, le mouvement rebelle soupçonné d’être soutenu par le Rwanda. Le Bureau conjoint des Nations Unies aux droits de l’homme (BCNUDH) a démontré que 31% des discours haineux en RDC visait les Banyamulenge. Des personnalités politiques ont incité à leur « extermination ». Comme l’écrivait Colette Braeckman il y a près de vingt ans, la question des Banyamulenges est « un éternel prétexte à la guerre. Kigali et les rebelles invoquent leur sort à chaque poussée de fièvre régionale ».

Qui sont les Banyamulenges et quelles violences subissent-ils actuellement  ?

Les Banyamulenges sont l’une de communautés ethniques qui composent la Province du Sud-Kivu et leurs membres habitent principalement les territoires du Mwenga (Itombwe), Fizi et Uvira. Comme c’est le cas de plusieurs groupes ethniques de la région de l’Est du Congo, les clans qui composent la communauté Banyamulenges sont considérés originaires de la Tanzanie, Burundi, Rwanda, et même de l’Ouganda. Toutefois, dans la région de Grands Lacs d’Afrique, la littérature assimile souvent le Banyamulenge aux Tutsis du Burundi, Rwanda, Ouganda, Tanzanie… Toutefois, au sein de Banyamulenge, cette notion d’identité Tutsi n’a pas eu de prépondérance par rapport à l’identité Banyamulenge.
La discrimination des Banyamulenges trouve son origine dans l’hypothèse « Hamite » qui avait catégorisé les « agriculteurs » de l’Afrique de Grands Lacs comme des natifs, alors que les « éleveurs » étaient considérés comme des immigrés. A la suite de cette interprétation erronée, les Banyamulenges avaient fait l’objet de discriminations de la part de l’autorité coloniale et cet héritage malheureux a servi de prétexte pour ceux qui contestent l’identité Congolaise des Banyamulenges. C’est depuis les années d’après indépendance que les membres de cette communauté font face à de multiples acharnements, violences, atrocités car « étrangers » qu’il faut chasser du territoire Congolais. Certains de Banyamulenges auraient rejoint les groupes rebelles au Rwanda et en RDC, ce qui pousse certains observateurs à croire que leur engagement au sein de ces mouvements rebelles aurait exacerbé leur marginalisation et leur discrimination.
 

Les Banyamulenges sont aussi critiqués pour s’être placés parfois du côté du pouvoir et parfois contre (avec Laurent Désiré Kabila dans les années 90). Est-ce que ce n’est pas cela aussi qui leur est reproché?
 


Les Banyamulenge ont été surtout critiqués et discriminés pour s’être alliés de Mobutu en 1964-68 pendant la période Muleliste alors que la plupart des communautés voisines étaient proches de rebelles Simba Mulele dont Laurent Désiré Kabila. Vers les années 1990, quelques jeunes Banyamulenge se sont fait enrôler au sein de l’APR/FPR et ont formé le premier groupe que Laurent Kabila et le Rwanda ont utilisé lors de la guerre de 1996. Ce rapprochement avec le Rwanda ainsi que les rébellions 1996-1998 est souvent cité comme une explication derrière les attaques ou les vengeances contre les Banyamulenges.   

Ne faut-il pas parler aussi des ressources très importantes qui existent dans les régions mêmes occupées par les banyamulenges? En quoi ces richesses importent dans leur situation?
 

Toute la région du Kivu a des ressources naturelles que convoitent plusieurs multinationales. Ceux qui veulent les exploiter peuvent largement surfer sur ces questions d’antipathie et de confrontation récurrentes pour accéder à ces minerais. Les Banyamulenge en particulier avaient été propriétaires de bétails en grand nombre, localement considérés comme une richesse et convoités par les groupes armés. Il faut souligner que les vaches appartenant à d’autres communautés ne font pas l’objet d’attaques récurrentes comme celles des Banyamulenge. Des ressources importantes telles que minerais, bois existent aussi mais elles ne constituent pas la raison principale d’attaques contre le Bamyamulenge. 

Certains articles parlent des Banyamulenges comme liés au M23, est-ce correct?

Alors que le Banyamulenges sont principalement originaire du Sud-Kivu, leur position au sein de la société Congolaise ressemble largement à celle des Hutu et Tutsi du Nord-Kivu mais aussi la communauté Hema de l’Ituri. Ils sont largement contestés sur ces bases qui tendent à croire qu’ils ne sont pas de « vrais Congolais ». Toutefois, il existe une différence entre ces peuples, même ceux-là vivant dans une province comme le Nord-Kivu. Les Banyamulenges et le Hema de l’Ituri par exemple font partie de ces peuples qui vivaient sur le territoire qui deviendra le Congo après le partage de l’Afrique en 1885 à Berlin. Au Nord-Kivu, la seule nuance par rapport aux Banyamulenge et Hema, c’est qu’il y a une frange de population qui a immigré du Rwanda vers Masisi (Nord Kivu) vers les années 1930, une immigration qui avait été décidé par les États, principalement par le pouvoir colonial. La majorité de Hutu-Tutsi du Nord Kivu sont des peuples qui vivaient sur cette région pendant la période précoloniale, dont un grand nombre à Rutshuru mais aussi Masisi. Toutefois, Banyamulenge et Hutu-Tutsi du Nord sont souvent confondus et appelés « abusivement » Banyamulenges.
Partant de cette nuance au sein de ces peuples contestés du Nord et Sud-Kivu, et souvent affiliés à tort au Rwanda actuel, depuis le CNDP de Laurent Nkunda, actuellement le M23 (des débuts 2012-13) et le récent M23 (2022), les Banyamulenge ont pris leur distance vis-à-vis de ces insurrections-mouvements rebelles fortement critiqués comme ayant le Rwanda qui les soutient. Cela relève aussi de l’expérience des deux guerres du Congo (1996, 1998) qui ont prouvé que les relations Banyamulenge ( en tout cas les élites) et l’armée Patriotique Rwandaise (Rwanda Defense Force) ont été si difficiles. Donc, les commandants au sein du CNDP, M23, M23bis sont pour la plupart natifs de Rutshuru, Masisi au Nord-Kivu mais ça ne représente pas forcément la communauté Banyamulenge dans son ensemble.

Comment améliorer la situation des Banyamulenge?

Une bonne question. A mon avis, aussi longtemps que la question de ces groupes dits étrangers ne sera pas réglée, le Congo restera instable. Bien que le Congo aie plusieurs défis en termes de gouvernance, de faiblesses de services de sécurité, d’incapacité de protéger les personnes et leurs biens, présence des groupes armés étrangers…, la contestation des Banyamulenges du Sud-Kivu, Hutu-Tutsi du Nord-Kivu, et le Hema de l’Ituri est devenue une question de survie. Par exemple, les Banyamulenges au Sud-Kivu font face à une menace d’extermination mais c’est aussi le cas de Hema de l’Ituri. Une menace d’extermination par les groupes armés en connivence avec les groupes étrangers alors que les militaires de l’armée nationale se positionnent en « observateurs ». D’une manière spécifique, les Banyamulenges, Tutsi et Hutu du Nord-Kivu sont victimes de discours de haine qui appellent à leur épuration. Il leur faut une protection face à cette menace. Il est important aussi qu’il y ait une politique régionale, nationale travaillant sur leur acceptation au sein de la société Congolaise. Il faut des mécanismes pour juguler les discours de haine au plus haut niveau, condamnant et poursuivant les responsables politiques qui s’engagent sur cette ligne. Ils sont nombreux au sein de l’arène politique congolaise.