Histoires de Résistance : Les Héro(ïne)s Méconnu(e)s du Venezuela d’Aujourd’hui

Jessica Dos Santos est une journaliste vénézuélienne et nouvelle contributrice sur Investig’Action, co-responsable du bulletin « Amérique Latine en Résistance. » Dans cet article, publié dans Venezuelanalysis, elle parle des « héro(ïne)s méconnu(e)s » qui soutiennent le processus bolivarienne au Venezuela.

 

Il y a quelques jours, certain(e)s de mes ami(e)s, comme beaucoup d’autres vénézuélien(ne)s, se moquaient des milicien(ne)s (membres de la Milicia Bolivariana): “Ce sont eux qui vont nous défendre en cas de guerre ?” “Ils sont si vieux qu’ils peuvent à peine tenir debout”, “Ils sont tous gros” “Des sans-dents” !

En guise de réponse, comme dans d’autres occasions, j’ai évoqué le “Journal de Marquetalia” et ses récits sur une “commune” improvisée, une micro-société socialiste, écrit par un dirigeant de la guérilla colombienne, Jacobo Arenas, en 1972.

Adolescente, j’y découvris le rôle que nous avons toutes et tous à jouer dans la construction de nouvelles structures sociales: celle ou celui qui connaît et utilise correctement les médicaments, celle ou celui qui sait cuisiner sans faire de fumée (dans une guerre de guérilla) pour que le campement ne soit pas repéré, celui ou celle qui est capable de couper les cheveux pour changer totalement une apparence.

Dès lors, comment pourrais-je rabaisser celles et ceux qui, malgré leur âge ou leurs apparences, dans des conditions aussi difficiles que celles que traverse aujourd’hui le Venezuela, ont encore la force de revêtir un uniforme, de déclarer leur amour pour la patrie, et de sortir de chez eux pour accomplir un nombre infini de petites tâches sociales ?

Par exemple, les milicien(ne) ont la responsabilité de percevoir les tickets de métro, restant debout durant des heures et des heures, souvent dans une chaleur torride, tout en étant la cible de nombreuses moqueries de la part de nos médias privés, y compris internationaux. Dans un système où les tourniquets automatiques ne fonctionnent plus et où chaque réparation est extrêmement coûteuse, c’est une responsabilité importante, tout comme celle de maintenir l’ordre et le calme des files d’attente, celle d’assurer la surveillance des espaces publics, etc.

Ce n’est pas l’idéal, mais cela nous aide à « mettre de l’ordre » dans une vie quotidienne durement touchée par l’impact des sanctions états-uniennes et l’absence de réponses nécessaires.

Il en va de même pour celles et ceux qui crient leur conviction: « Peu importe la faim et le chômage, je reste fidèle à ce processus » (« con hambre y desempleo con este peo me resteo »). D’une façon ou d’une autre, ce sont des gens qui connaissent depuis longtemps les difficultés, mais qui sont prêts à tout faire pour défendre ce en quoi ils ont appris à croire.

De tels héros et héroïnes, il y en a un nombre infini, qui restent invisibles dans les reportages des médias sur le Venezuela d’aujourd’hui. Par exemple, j’ai récemment filmé un court documentaire dans le barrio La Vega (Caracas) où chaque semaine, du lundi au vendredi, quelques femmes cuisinent pour plus de cent personnes dans l’une des cantines populaires du secteur (« comedor popular »).

« Ça commence à 9h du matin, quand les gens commencent à apporter leurs bols pour qu’on les remplisse. Parfois, il n’y a qu’un seul poulet et on le coupe en petits morceaux. Tout le monde en prend un peu et on peut utiliser ce poulet dans plusieurs repas. La même chose arrive avec la viande, le riz. Nous improvisons aussi, nous faisons des arepas (galettes traditionnelles, généralement faites avec de la farine de maïs) avec des pommes de terre, du yucca, des bananes plantains. Aujourd’hui, au Venezuela, il y a de la nourriture, ce qui manque, c’est de l’argent, un salaire pour joindre les deux bouts, donc nous devons agir collectivement« , m’a dit Alicia, l’une de ces femmes.

A certains, ces mots sembleront « conformistes », mais la vérité est que ce « conformisme » sauve cette communauté humaine, et bien d’autres, de la faim.

Parce que, d’une manière ou d’une autre, la crise économique et le blocus américain ont affecté l’accès des populations à l’alimentation et ces espaces (cantines populaires) sont devenus un moyen de prendre soin des secteurs les plus vulnérables du pays. Néanmoins, sans le courage de ces responsables féminines, rien de tout cela ne serait possible.

Je le répète : les femmes. Parce qu’au Venezuela, 70% des personnes qui dirigent les différentes organisations sociales (conseils communaux, communes, programmes alimentaires subventionnés, Comités Locaux d’Approvisionnement et de Production) sont des femmes. Ce sont elles qui, de leur sueur, soutiennent ces projets d’en bas.

De même, au Venezuela, il y a encore beaucoup de fonctionnaires honnêtes, qui non seulement essaient de faire leur travail, mais qui luttent aussi pour que les gens ne tombent pas dans les griffes de la corruption. Il y a quelques semaines, l’un d’eux m’a donné beaucoup de conseils pour que je ne tombe pas entre les mains d’un « gestionnaire » à l’heure de renouveler mon passeport.

Tou(te)s font partie d’un groupe de personnes en bonne santé qui, même au-delà de leurs penchants politiques, sont animés par une essence humaine qui surmonte toute « tentation ». Ils ou elles possèdent une honnêteté, une dignité et un dévouement à l’égard du bien-être commun qui font défaut à bon nombre de ceux qui dirigent ou dirigeraient le pays. Ils savent tous ce que signifie le sacrifice, même s’ils ne méritent pas de continuer à devoir le faire.

Cette semaine, je passais en revue un article du journaliste argentin Luis Bruschtein intitulé « Le Sacrifice ». L’un de ses paragraphes dit : « Nombreux sont ceux qui pontifient sur le sacrifice qu’exige la croissance, comme s’ils avaient jamais eu besoin de se sacrifier eux-mêmes. Mais ils le demandent aux gens, aux citoyens, au « pueblo », aux travailleurs et aux chômeurs, pour qui toute la vie n’a été qu’un sacrifice (…) Les classes moyennes et supérieures ont peut-être souffert, c’est sûr. Mais dans les secteurs les plus humbles et les plus vulnérables, l’impact de la crise est dévastateur. On le voit sur les visages, les dents, le langage corporel. Écouter des politiciens bien nourris exiger des « sacrifices » de ces gens n’engendre aucune bonne volonté. »

Et oui, la même chose s’est produite ici, des deux côtés.

La vérité est que ceux qui se sacrifient (mais jamais ceux qui exigent ces sacrifices), les héros silencieux d’aujourd’hui, celles et ceux qui possèdent une dignité que ceux d’hier n’avaient pas, devraient être la seule réponse quand quelqu’un demande : comment se fait-il que le processus politique au Venezuela reste vivant ? C’est par elles et par eux que tout reste possible.

 

 

Jessica Dos Santos est professeure d’université, journaliste et écrivaine vénézuélienne. Son travail a été publié dans des revues comme Épale CCS, 15 y Último et Desafíos et elle écrit une colonne mensuelle « Histoires de Résistance » sur Venezuelanalysis. Elle est l’auteur du livre « Caracas en espadrilles » (2018). Elle a remporté le Prix Aníbal Nazoa du Journalisme en 2014 et des mentions honorables du Prix National de Journalisme Simón Bolívar en 2016 et 2018. 

 

 

 

Traduit de l’anglais par Thierry Deronne pour Venezuela Infos.

Source : Venezuelanalysis