Gideon Levy : “Oui, les évadés de prison palestiniens sont des combattants de la liberté “

Les six prisonniers palestiniens évadés sont les plus téméraires des combattants de la liberté qu’on puisse imaginer. Les Israéliens qui ont du mal à admettre la chose feraient bien de se rappeler les nombreux films et séries de télévision qu’ils ont vus : S’évader de prison est ce qui s’appelle un « happy end » parfait.

L’évasion de la prison d’Acre, en 1949, au cours de laquelle des membres de l’Irgoun, la milice clandestine d’avant la création de l’État et dirigée par Menahem Begin, avaient fait irruption dans la prison de la ville pour libérer d’autres membres de la milice détenus par le gouvernement du Mandat britannique, a été fixée à jamais dans la mémoire collective comme un summum d’héroïsme.

Mais ce qui convient au cinéma et aux juifs n’est jamais applicable aux Palestiniens. Les six évadés ne sont que des terroristes et le sentiment national veut les voir morts. Pendant ce temps, les médias sociaux débordent de traits d’esprit et de blagues sur l’évasion, peut-être afin d’éviter de traiter de sa signification ou de se soustraire à l’embarras qu’elle provoque.

Les six réfractaires ont choisi la voie de la résistance cruelle et violente à l’occupation. On pourrait discuter de son efficacité face à un État israélien puissant et bien armé, mais sa légitimité ne peut être mise en doute. Ils ont le droit de recourir à la violence afin de résister à une occupation plus cruelle et plus violente encore que toute terreur palestinienne.

Après leur arrestation, ils avaient été condamnés à des peines draconiennes, hors de toute proportion, surtout si on les compare aux normes en vigueur en Israël pour d’autres condamnés. Leurs conditions de détention sont également une honte, défiant tout test d’humanité et de droits humains, et même une comparaison avec les conditions dans lesquelles les pires criminels sont détenus. Ignorez cette propagande minable et fallacieuse à propos de leurs conditions, accompagnée d’une photo de baklava prise en prison même : Aucun détenu en Israël ne bénéficie de telles conditions. Des décennies sans congé, sans appel téléphonique pourtant légal avec la famille, et parfois même sans visite de la famille, voilà des conditions de vie tellement pénibles que même la Haute Cour de justice a jugé nécessaire d’intervenir.

La plupart des six évadés ont déjà purgé une vingtaine d’années de prison, sans le moindre espoir de futur ; chacun d’eux a écopé de plusieurs fois la perpétuité plus vingt ou trente ans. Pourquoi ne tenteraient-ils pas de s’évader ? Pourquoi ne devrait-il pas y avoir un petit peu de compréhension pour leur acte et même un espoir secret, après leur évasion, de les voir disparaître et entamer une nouvelle vie, comme au cinéma ?

Je connais très bien Zakaria Zubeidi, je pourrais même me dire son ami. À l’instar d’une poignée d’autres journalistes israéliens, je l’ai rencontré souvent au fil des années, en particulier lorsqu’il était recherché. Jusqu’à il y a environ trois ans, je lui envoyais encore des articles d’opinion provenant des archives Haaretz et qu’il désirait pour terminer sa thèse de maîtrise. Toutefois, il est resté un peu une énigme pour moi, et le micmac qui a débouché sur sa nouvelle arrestation il y a deux ans est toujours un mystère aussi ; Zakaria n’est pas un gamin, c’est un père maintenant, alors pourquoi ?

Mais son histoire est l’histoire classique d’une victime et d’un héros. « Je n’ai jamais vécu comme un être humain », m’a-t-il expliqué un jour. Jeune garçon, il transportait déjà des sacs de sable sur un chantier de la rue Abbas à Haïfa, tandis que des juifs de son âge étaient à la maison avec leurs parents. Son père est mort quand il était jeune ; il était adolescent lorsque sa mère fut abattue par l’armée israélienne à la fenêtre de sa maison et, quelques semaines plus tard, c’était son frère qui se faisait tuer, alors que sa maison était démolie par l’armée. De tous ses amis du camp de réfugiés de Jénine qui ont été immortalisés dans le merveilleux documentaire de 2004, « Les enfants d’Arna », (*)  il est le seul survivant. En 2004, il m’a dit : « Je suis mort. Je sais que je suis mort », mais la chance, ou autre chose, était de son côté.

Comme Marwan Barghouti et d’autres héros palestiniens, il voulait la paix avec Israël, mais dans des conditions de justice et d’honneur pour son peuple, et lui aussi estimait que la seule option qui lui restait était celle de la résistance violente. Jamais je ne l’ai vu sans arme.

Je pense à Zakaria aujourd’hui et j’espère qu’il s’échappera vers la liberté, de même que j’espère que Barghouti sera libéré un jour lui aussi. Ces personnes méritent d’être punies pour leurs actes, mais elles méritent également de la compréhension et de l’appréciation pour leur courage et leur droiture. Israël a décidé de les garder en prison à jamais et ils essaient, chacun à sa manière, d’annuler le décret inique et malsain. Ils sont exactement ce que j’appellerais des combattants de la liberté. Des combattants pour la liberté de la Palestine. Comment pourrait-on les définir autrement ?

 

Source originale: Haaretz

Traduit de l’anglais par Jean-Marie Flémal pour Charleroi pour la Palestine