George Floyd, les manifestants et la violence de l’Etat

Derek Chauvin, le policier qui a tué George Floyd, est poursuivi pour meurtre. Une première dans le Minnesota. Jonathan Cook analyse pourquoi la Justice est traditionnellement peu encline à poursuivre les policiers qui tuent des hommes noirs aux États-Unis. Il explique aussi pourquoi les autorités sont confrontées à un véritable dilemme, devant à la fois s’assurer le soutien de l’appareil de répression, mais devant également éteindre l’incendie des révoltes. Les charges contre Derek Chauvin apparaissent ainsi comme un os à ronger pour les manifestants, la violence systémique de l’État n’étant pas remise en question. À moins que la mobilisation… (IGA)


Voici une chose que je peux écrire avec un degré inhabituel de certitude et de confiance: l’officier de police de Minneapolis, Derek Chauvin, n’aurait pas été accusé du meurtre (au troisième degré)[1] de George Floyd si les États-Unis n’avaient pas vacillé sur la corde raide d’une révolte.

Si les manifestants n’étaient pas venus massivement dans les rues et s’ils n’avaient pas refusé de rentrer dans leur chaumière sous la menace des violences policières, le système juridique étasunien aurait simplement fermé les yeux sur l’acte extrêmement brutal de Chauvin, comme il l’a fait auparavant dans d’innombrables cas similaires.

Sans les manifestations de masse, le fait que le meurtre de Floyd a été filmé n’aurait rien changé. Ni même le fait que Floyd avait lui-même annoncé sa mort en criant « Je ne peux pas respirer » alors que Chauvin, pendant neuf minutes, pressait son genou contre le cou de Floyd. Pour les spectateurs qui exprimaient leur inquiétude croissante lorsque Floyd a perdu connaissance, l’issue était évidente. Mais cela n’aurait rien changé. Tout au plus, Chauvin aurait dû faire face, comme il l’avait fait à plusieurs reprises auparavant, à une enquête disciplinaire sans résultats pour « inconduite ».

Sans cette colère féroce dirigée contre la police et balayant une grande partie de la nation, Chauvin se serait trouvé à l’abri de toute responsabilité et poursuite comme bon nombre de policiers avant lui qui ont abattu ou lynché des citoyens noirs.

Au lieu de cela, il est le premier policier blanc de l’État du Minnesota à être poursuivi de charges criminelles pour la mort d’un homme noir. Après avoir initialement fait valoir qu’il y avait des facteurs atténuants à prendre en considération, les procureurs ont vite changé de cap. Ils ont déclaré que l’acte d’accusation de Chauvin était le plus rapide jamais lancé. Hier, le chef de la police de Minneapolis a été contraint de qualifier de « complices » les trois autres officiers qui se tenaient là lorsque Floyd a été assassiné devant eux.

 

La confrontation plutôt que la contrition

L’apaisant acte d’accusation contre Chauvin a été porté par les autorités sur la charge la moins grave qu’elles pouvaient imposer et sur base de preuves irréfutables qui pouvaient difficilement être mises de côté. Si cet acte d’accusation est un succès, il est à peine moins déprimant qu’un échec.

Pire encore, bien que la plupart des manifestants essaient de maintenir leurs actions non violentes, de nombreux policiers chargés de les encadrer semblent davantage disposés à la confrontation plutôt qu’à la contrition. Les violentes attaques de la police contre les manifestants, y compris l’utilisation de véhicules pour éperonner la foule, suggèrent que c’est l’accusation de meurtre de Chauvin – et non le meurtre lent et barbare de Floyd par l’un d’eux – qui a exaspéré les forces de police. Elles aspirent à une impunité continue pour leurs violences.

 

Dans la même veine, la police a infligé de mauvais traitements aux médias mainstream simplement parce qu’ils avaient signalé des faits nouveaux. Cela va de l’arrestation d’une équipe de CNN à l’agression physique de journalistes de la BBC. Et cela démontre la colère que nourrissent les policiers lorsque leur culture de la violence est exposée aux yeux de tous. Ils ne remballent pas cette violence, ils l’élargissent à  de nouveaux « ennemis ».

 

Néanmoins, il est tout à fait faux de suggérer, comme l’a fait hier un éditorial du New York Times, que l’impunité de la police peut être largement attribuée à des « syndicats puissants » protégeant les officiers des enquêtes et des sanctions. Le comité de rédaction doit retourner à l’école. Les problèmes qui sont actuellement exposés à la lumière crue du jour sont en réalité au cœur de ce que les États modernes sont censés faire. Et ces sujets sont rarement discutés en dehors de cours de théorie politique.

 

Le droit de porter les armes

Comme pour les anciennes monarchies, l’État moderne fait reposer son succès sur le consentement explicite ou pas du public à son monopole de la violence. En tant que citoyens, nous renonçons à ce qui était autrefois considéré comme un droit inhérent ou « naturel » de commettre nous-mêmes la violence. Nous la remplaçons par un contrat social dans lequel nos représentants édictent des lois supposées neutres et justes en notre nom. L’État est investi du pouvoir de faire appliquer ces lois par une police supposée disciplinée et bienveillante. C’est le fameux « protéger et servir ». Par ailleurs, un système judiciaire impartial juge les présumés contrevenants à ces lois.

Telle est la théorie, normalement.

Dans le cas des États-Unis, le monopole de l’État sur la violence a été rendu plus confus par le « droit constitutionnel de porter des armes ». Évidemment, à la base, l’objectif historique de ce droit était de garantir que les propriétaires de terres et d’esclaves puissent protéger leur « propriété ». Seuls les hommes blancs étaient censés avoir le droit de porter des armes.

Aujourd’hui, peu de choses ont changé. Pour s’en rendre compte, il suffit d’imaginer ce qui serait advenu si des miliciens noirs avaient protesté contre le confinement du covid-19 en prenant d’assaut le Capitole de l’État du Michigan et en passant leur colère sur des policiers blancs.

(En fait, la réaction des autorités étasuniennes au mouvement des Black Panthers à la fin des années 1960 et 1970 est suffisamment éclairante pour comprendre à quel point il est dangereux pour un homme noir de porter les armes pour se défendre contre la violence des hommes blancs.)

 

 

Violence brutale

Le monopole de la violence par l’État est justifié parce que la plupart d’entre nous y avons consenti afin d’éviter un monde hobbesien de violence brutale, un monde où les individus, les familles et les tribus appliqueraient leurs propres versions de la justice, de manière moins désintéressée.

Évidemment, le système étatique n’est pas aussi neutre ou impartial qu’il le prétend, ou du moins, pas autant que la plupart d’entre nous le supposent. Il n’y a que quelques décennies seulement que le suffrage universel a été obtenu dans les États occidentaux. Jusque-là, l’État avait pour mission explicite de défendre les intérêts d’une élite riche, une classe de nobles propriétaires terriens et d’industriels émergents, ainsi qu’une classe de professionnels qui faisait tourner la société comme sur des roulettes pour le bénéfice de cette élite.

Ce qui était concédé à la classe ouvrière, c’était le strict minimum pour l’empêcher de s’élever contre les privilèges dont jouissait le reste de la société.

C’est pourquoi, par exemple, la Grande-Bretagne n’a pas eu de soins de santé universels – le National Health Service – avant la Seconde Guerre mondiale. Soit 30 ans après que tous les hommes ont reçu le droit vote et 20 ans après que les femmes ont obtenu le même droit. C’est seulement après la guerre que l’establishment britannique a commencé à craindre la classe ouvrière alors plus consciente et redoutable. De retour du front, les ouvriers savaient porter les armes. Ils étaient soutenus par les femmes qui avaient été libérées de leurs tâches domestiques pour travailler dans les champs et dans les usines de munitions où elles remplaçaient les hommes décédés. Cette classe ouvrière n’était pas prête à accepter plus longtemps un manque de soins de santé basiques pour eux et leurs proches.

C’est dans ce contexte que la social-démocratie européenne est née. D’une part, le mouvement ouvrier était de plus en plus organisé et responsable. D’autre part, il y avait la nécessité de créer plus de consommateurs pour alimenter les profits des entreprises émergentes. (Paradoxalement, le plan Marshall étasunien de l’après-guerre a aidé à subventionner l’émergence des grandes démocraties sociales européennes, y compris leurs systèmes de soins de santé publics, alors qu’aux États-Unis, des avantages similaires ont été refusés aux citoyens.)

 

Des interprétations juridiques créatives

Pour maintenir la légitimité du monopole de l’État sur la violence, l’establishment juridique a dû suivre le même équilibre minimaliste que l’establishment politique.

Les tribunaux ne peuvent pas simplement rationaliser et justifier l’utilisation  – implicite ou parfois explicite – de la violence pour appliquer les lois sans tenir compte du sentiment public. Les lois sont modifiées, mais elles sont aussi significativement interprétées de manière créative par les juges afin de les faire correspondre aux préjugés idéologiques et moraux de l’époque. L’objectif est de s’assurer que pour le public, justice est faite.

Dans l’ensemble, cependant, nous, le public, avons une compréhension très conservatrice du bien et du mal, de la justice et de l’injustice. Cette compréhension a été façonnée pour nous par l’industrie médiatique qui crée et répond aux modes et tendances pour permettre au système actuel de continuer à fonctionner sans accrocs, garantissant ainsi à l’élite d’accumuler toujours plus de richesses.

Cela explique pourquoi tant d’entre nous sont viscéralement consternés lorsque des pauvres commettent des pillages dans la rue. Tout en acceptant à contrecœur comme une évidence de la vie que l’État pille de manière intermittente, mais beaucoup plus conséquente nos impôts, nos banques et nos maisons pour renflouer l’élite des entreprises qui est incapable de gérer le système économique qu’elle a créé.

 

Encore une fois, la déférence envers le système est entretenue pour s’assurer que le public ne proteste pas.

 

Des gros bras dans la rue

Mais le système juridique n’a pas seulement un esprit; il a aussi des bras. Ses hommes de main de première ligne, dans la rue, décident qui est un suspect criminel, qui est dangereux ou subversif, qui doit être privé de liberté et qui va subir des violences. Ce sont les policiers qui déterminent en premier lieu qui passe du temps dans une cellule de prison et qui se présente devant un tribunal. Dans certains cas, comme pour George Floyd, ce sont les policiers qui décident qui va être exécuté sommairement, sans procès ni jury.

Évidemment, l’État préférerait que les policiers ne tuent pas des citoyens non armés dans la rue – et plus encore qu’ils ne commettent pas de tels actes à la vue des témoins et devant la caméra, comme l’a fait Chauvin. Les objections de l’État ne sont pas essentiellement éthiques. À la base, les bureaucraties de l’État ne sont pas trop investies dans les domaines qui dépassent la nécessité de maintenir la sécurité extérieure et intérieure: défendre les frontières contre les menaces extérieures et garantir la légitimité intérieure par la culture du consentement des citoyens.

Mais la question de savoir pour qui et pour quoi l’État protège son territoire est devenue plus difficile à cacher avec le temps. De nos jours, les processus politiques de l’État ainsi que ses structures ont été presque entièrement accaparés par les entreprises. En conséquence, le maintien de la sécurité intérieure et extérieure ne consiste pas surtout à assurer une existence ordonnée et sûre pour les citoyens. Il s’agit principalement de créer une plate-forme territoriale stable pour les entreprises mondialisées afin qu’elles puissent piller les ressources locales, exploiter les forces de travail locales et générer des profits plus importants en transformant les travailleurs en consommateurs.

De plus en plus, l’État ressemble à un navire qui prend l’eau et à travers lequel les entreprises donnent leurs instructions pour poursuivre leur business. Aujourd’hui, les États se livrent principalement à la concurrence dans une bataille visant à minimiser les obstacles auxquels sont confrontées les entreprises mondialisées tandis qu’elles cherchent à maximiser leurs richesses et leurs profits sur le territoire de chaque État. Le rôle de l’État est d’éviter de gêner les entreprises lorsqu’elles extraient des ressources. C’est la déréglementation. Le rôle de l’État consiste également, à chaque fois que ce modèle capitaliste s’effondre, de venir en aide aux entreprises avec des plans de sauvetage plus généreux que les États rivaux.

 

Le meurtre pourrait être une étincelle

Voilà le contexte politique qui permet de comprendre pourquoi Chauvin est un exemple très rare de policier poursuivi pour le meurtre d’un homme noir.

Le meurtre gratuit et incendiaire de Floyd a pu être vu par n’importe quel Américain sur écran et donne écho à tant d’autres cas récents de brutalités policières injustifiables contre des hommes, des femmes et des enfants noirs. Le meurtre de Floyd est la dernière étincelle qui risque d’entrainer une conflagration.

Dans les calculs impitoyables et amoraux de l’État, l’acte de barbarie très médiatisé de Chauvin n’aurait pas pu tomber à pire moment. Il y avait déjà des grondements de mécontentement concernant la gestion du nouveau virus par les autorités; des craintes quant aux conséquences catastrophiques pour l’économie US; l’indignation face à l’iniquité – encore une fois – entre les sauvetages massifs pour les plus grandes entreprises d’une part, et l’aide dérisoire pour les travailleurs ordinaires d’autre part; et enfin toutes les frustrations sociales et personnelles causées par le confinement.

Il y a également un sentiment croissant que la classe politique, tant républicaine que démocrate, est devenue sclérotique et sourde à la détresse des Américains ordinaires – une impression déjà présente et seulement accentuée par les retombées de la pandémie du Covid-19.

Pour toutes ces raisons, et bien d’autres encore, les gens étaient déjà prêts à descendre dans la rue. Le meurtre de Floyd leur a donné l’impulsion.

 

La nécessité d’une police loyale

Dans ces circonstances, Chauvin a dû être inculpé, ne serait-ce que dans l’espoir d’atténuer cette colère et de fournir une soupape de sécurité libérant une partie du mécontentement.

Mais charger Chauvin n’est pas simple non plus. Pour assurer sa survie, l’État doit monopoliser la violence et la sécurité intérieure, maintenir sa définition exclusive de ce qui constitue l’ordre et maintenir l’État comme une plate-forme territoriale sûre pour les entreprises. L’alternative est l’érosion de l’autorité de l’État-nation et sa possible disparition.

C’est ce qui permet de comprendre le tweet notoire de Donald Trump la semaine dernière, censuré par Twitter pour « glorification de la violence ». Trump a averti: « Lorsque le pillage commence, les tirs commencent ». Sans surprise, il a invoqué les mots d’un chef de police raciste de Miami, Walter Headley, qui a menacé de violence la communauté afro-américaine à la fin des années 1960. À l’époque, Headley avait en outre déclaré: « Il n’y a pas de communication possible avec eux, à part la force. »

Trump est peut-être en train faire revenir cette époque répugnante qu’on appelait autrefois les « relations raciales ». Mais en vérité, ce sentiment est enraciné au cœur de la mission de l’État.

L’État a besoin de ses forces de police loyales et prêtes à user de la violence. Il ne peut se permettre de voir le mécontentement gagner les rangs de la police, ou de voir des sections de corps policiers ne plus identifier leurs propres intérêts à ceux de l’État. L’État n’ose pas s’aliéner les policiers, car il craint que lorsqu’ils seront plus nécessaires que jamais, comme maintenant, en période d’extrême dissidence, les policiers puissent ne plus répondre présent – ou pire encore, se joindre aux dissidents.

 

On a pu le voir, des éléments de la police manifestent déjà leur désenchantement à l’égard de l’acte d’accusation de Chauvin ainsi que leur sentiment de grief contre les médias – un sentiment renforcé par les agressions verbales régulières de Donald Trump contre des journalistes. Ce sentiment contribue à expliquer les attaques sans précédent de la police contre les principaux médias pourtant dociles qui couvrent les manifestations.

 

Jumeaux idéologiques

La nécessité de préserver la loyauté des forces de sécurité est la raison pour laquelle l’État entretient un sentiment de division entre la police d’une part et des segments de la population présentés comme des menaces potentielles pour l’ordre d’autre part. L’État unit ainsi dans la peur et l’hostilité des segments plus privilégiés de la société.

L’État cultive au sein de la police et dans une grande partie de l’opinion publique l’idée que la violence policière est par définition légitime lorsqu’elle vise des individus ou des groupes qu’elle décrit comme menaçants ou subversifs. L’État encourage également l’idée selon laquelle la police jouit a priori de l’impunité dans de tels cas, car elle seule peut décider de ce qui constitue une menace pour la société (ce jugement étant évidemment façonné par les discours populaires que promeuvent l’État et l’industrie médiatique).

La « menace » est définie comme toute forme de dissidence contre l’ordre établi. Cela peut être un homme noir qui ose répondre et manifester une « attitude ». Ou encore des manifestations de masse contre le système, y compris contre les violences policières. De cette façon, la police et l’État sont des jumeaux idéologiques. L’État approuve tout ce que fait la police; tandis que la police réprime tout ce que l’État définit comme une menace. Si elle fonctionne efficacement, la violence de la police d’État devient un système circulaire et autorationalisé.

 

Un os à ronger pour les protestations

Accuser Chauvin risque de perturber ce système, créant une ligne de fracture entre l’État et la police, l’une des agences les plus essentielles à l’État. C’est pourquoi l’inculpation d’un officier de police dans ces circonstances est un événement particulièrement exceptionnel qui a été dicté par une effusion exceptionnelle de colère.

Les procureurs tentent de trouver un compromis délicat entre deux exigences contradictoires: d’un côté, il faut rassurer les policiers sur le fait que leur violence est toujours légitime (menée « dans l’exercice de leur fonction »); de l’autre côté, il faut stopper la vague de colère populaire qui pourrait dégénérer en un point tel que l’ordre établi pourrait tomber en panne. Dans ces circonstances, Chauvin devrait être inculpé. Mais l’acte d’accusation doit être le moins grave possible. Il faut évidemment tenir compte des preuves irréfutables présentées dans la vidéo, tout en espérant qu’une fois la colère passée, il pourra être déclaré non-coupable; ou tout du moins, condamné à une peine clémente; ou même, dans l’éventualité d’une peine plus sévère, obtenir la grâce.

Du point de vue des autorités de l’État, l’acte d’accusation de Chauvin, c’est comme jeter un os à ronger à un chien affamé. Il s’agit d’un acte d’apaisement parcimonieux, conçu pour enrayer la violence non étatique ou la menace d’une telle violence.

L’acte d’accusation ne vise pas à changer une culture policière – ou une culture de l’establishment – qui présente les hommes noirs comme une menace inhérente à l’ordre établi. Cela ne perturbera pas les systèmes réglementaires et juridiques qui sont attachés à l’idée que les policiers (blancs, conservateurs) sont en première ligne pour défendre les valeurs civilisationnelles contre les «contrevenants» (noirs ou militants de gauche). Cet acte d’accusation ne va pas limiter l’engagement de l’État à faire en sorte que la police continue à jouir de l’impunité lorsqu’elle a recours à la violence.

 

Le changement est inévitable

Un État sain – lié au contrat social – serait capable de trouver des moyens de faire face au mécontentement avant qu’il n’atteigne le niveau de violence populaire et de révolte. Les scènes qui se déroulent aux États-Unis prouvent que les institutions publiques, dépendantes de l’argent des entreprises, sont de plus en plus incapables de répondre aux demandes de changement. L’État vidé de sa substance ne représente pas ses citoyens, lesquels sont capables de compromis. L’État représente les intérêts des forces mondiales du capital qui se soucient peu de ce qui se passe dans les rues de Minneapolis ou de New York tant que les entreprises peuvent continuer à accumuler richesse et pouvoir.

Pourquoi s’attendre à ce que ces forces mondiales montrent une certaine sensibilité aux troubles populaires des États-Unis? Ces forces se révèlent déjà totalement insensibles aux signaux croissants de détresse de la planète, planète dont les écosystèmes sont recalibrés pour être pillés de telle sorte que nous devrons combattre pour survivre en tant qu’espèce.

Pourquoi l’État ne barrerait-il pas la route à un changement pacifique, sachant qu’il excelle dans l’usage de la violence? Après tout, il bloque déjà la voie aux réformes qui pourraient freiner l’assaut des entreprises contre l’environnement.

Ces politiciens et responsables asservis – tant à « gauche » qu’à droite – continueront d’attiser les flammes et de raviver les incendies. C’est ce qu’a fait cette semaine Susan Rice, l’ancienne conseillère pour la sécurité nationale de Barack Obama. Elle a nié les preuves de la violence policière dévoilées sur YouTube et la détresse bien réelle d’une sous-classe abandonnée par la classe politique. Comment? En suggérant que les manifestations étaient dirigées depuis le Kremlin.

 

Ce genre de déni bipartite de la réalité ne fait que souligner la rapidité avec laquelle nous entrons dans une période de crise et de révolte. Les manifestations du G8, le mouvement Occupy, Extinction Rebellion, les manifestations dans les écoles, les Gilets jaunes, la fureur actuelle dans les rues US… Partout se manifestent les preuves que le centre bataille pour maintenir son emprise. Le projet impérial des États-Unis souffre de surexpansion; trop étendue, l’élite mondiale des entreprises vit à crédit; les ressources s’épuisent, la planète se réajuste. Quelque chose va finir par arriver.

Le défi pour les manifestants – ceux qui sont aujourd’hui dans la rue et ceux qui les suivront – est de pouvoir surmonter la violence de l’État et de trouver la vision d’un avenir différent, plus porteur d’espoir et capable de rétablir le contrat social.

Les enseignements s’apprendront dans la protestation, à travers la défiance et la désobéissance. Certainement pas dans la salle d’audience où un officier de police sera jugé. Car au-delà de cet éventuel procès, c’est tout un système politique et économique qui est autorisé à poursuivre ses crimes.

Les leçons seront tirées de la protestation, de la méfiance et de la désobéissance, pas dans une salle d’audience où un officier de police est jugé, car tout un système politique et économique est autorisé à poursuivre ses crimes.

 

Source originale: Jonathan Cook

Traduit de l’anglais par Investig’Action

 

Note:

[1] Le policier a été depuis la publication de l’article original poursuivi pour meurtre au deuxième degré. (NDT)