Football, patriotisme révolutionnaire et anti-impérialisme (hier et aujourd’hui)

Loin du football industriel et dominé actuellement par l’idéologie de l’argent divinisé, voici des épisodes de la culture de la résistance dans la planète foot. 1ère partie : Hier

 

 

I

 

En 1932, dans l’Algérie colonisée par la France, un groupe de militants patriotes décident de fonder un club de football à Batna, dans la région des Aurès, région qui, tout au long de l’histoire de l’Algérie, a joué un rôle de premier plan dans toutes les insurrections populaires contre les troupes d’invasion et de colonisation. Le mouvement patriotique et indépendantiste algérien encourageait la création d’associations sportives et culturelles algériennes. L’objectif ? Résister sur les fronts sportif et culturel aux racisme et à l’oppression politico-économique et culturelle pratiqués par les autorités coloniales françaises contre les algériens. C’est ainsi que s’est créé à Batna le club de football Chabab Aures Batna (Jeunesse Auresienne de Batna) . Ses joueurs ont porté sur les terrains de foot le flambeau de la résistance nationale à l’idéologie colonialiste française qui véhiculait sur les algériens l’image d’un peuple « arriéré, barbare, fainéant et hostile au progrès et à la civilisation ».

22 ans après la fondation du club, le peuple Algérien déclenche la guerre d’indépendance contre la France colonialiste. Nombreux ont été les membres du Chabab Aures Batna dans les rangs de l’Armée de Libération Nationale Algérienne et sont tombés en martyrs (ils seront plus d’une soixantaine) pour libérer la Patrie. Parmi ces sportifs et patriotes révolutionnaires, citons les frères Kechida, les frères Seffouhi et Ali Nemer. Et c’est ainsi que la lutte sportive du Chabab Aures Batna s’est dialectiquement jointe à la lutte armée anticolonialiste et anti-impérialiste pendant la guerre de libération nationale algérienne.

Dans les Aurès sud des années 40, à Biskra précisément, un certain Mohammed Larbi Ben M’hidi est capitaine et dirigeant de l’US Biskra, club de football fondé en 1934. Tous les joueurs de l’équipe militent dans le mouvement nationaliste algérien.

En 1954, Ben M’hidi, militant sportif mais aussi imminent théoricien et stratège politique, sera parmi les six fondateurs historiques du Front de Libération Nationale, front patriotique et révolutionnaire autour duquel se rassemblera la majorité du peuple algérien, dans la lutte armée pour se libérer du joug du colonialisme (et des gros capitalistes) français.

 

II

 

Dans le Nigéria des années trente du vingtième siècle, les clubs de football étaient dirigés par les colonialistes Britanniques, qui occupaient le pays. Le sport en lui-même était entre les mains des britanniques. L’idéologie colonialiste et impérialiste des grandes puissances de l’Europe Occidentale, propageait dans tout le continent africain, l’idée que c’était aux européens de diriger les affaires des africains, parce que ces derniers « ne savaient pas gérer leurs affaires ».

Pour les autorités coloniales, l’africain serait « né pour les servir, il appartiendrait à la « race des esclaves ». Or en 1938, Nnamdi Azikiwe et M.R.B Ottun, deux patriotes nigérians, fondent à Lagos, ancien port d’esclaves, le ZAC : Zik’s Athletic Club.

Azikiwe, journaliste, ancien athlète, diplômé en sciences politiques et un des principaux théoriciens du panafricanisme, est un militant actif du Nigerian Youth Movement, premier parti nationaliste nigérian. En 1937, Azikiwe fonde le West African Pilot, journal qui deviendra rapidement une tribune politique très influente du nationalisme nigérian.

En plus du football, les fondateurs du ZAC, premier club au Nigéria dirigé entièrement par des Nigérians, travaillent à promouvoir le tennis, la boxe et la natation parmi leurs compatriotes. Le ZAC possède donc, dès sa naissance, une vocation militante anticolonialiste. Le club participe en 1941 et en 1943 à deux tournois de football et Nnamdi Azikiwe en profite pour diffuser les idées anticolonialistes et patriotiques, mobiliser ses compatriotes autour de l’idéal indépendantiste et contribuer à casser en eux le complexe du colonisé.

Grâce à son militantisme sportif et journalistique entièrement dédié à la Patrie, Nnamdi Azikiwe gagnera les cœurs de ses compatriotes et deviendra un des leaders importants du mouvement nationaliste indépendantiste nigérian. L’Histoire retiendra qu’il sera le premier président du Nigéria indépendant libéré des gros capitalistes britanniques qui pillaient ses ressources et richesses naturelles.

 

III

 

Nous sommes en 1941. La Yougoslavie est dépecée et occupée par les troupes fascistes et nazies, qui terrorisent les civils et les massacrent. Les slaves font partie des «Untermenschen» (sous-hommes) dans l’idéologie criminelle nazie. Quant à l’Italie de Mussolini, elle ambitionne de faire renaître l’impérialisme romain. Un état-fantoche croate est créé, à la solde des allemands et des italiens.

L’Allemagne Hitlérienne s’octroie la Serbie et le nord de la Slovénie. l’Italie Mussolinienne annexe la Dalmatie croate, le centre et le sud de la Slovénie et occupe le Monténégro et la province du Kosovo. Toute activité des clubs de foot yougoslaves est suspendue par les occupants.

Mais il y a une exception : les autorités d’occupation italienne offrent au Hajduk Split, un des fleurons du football yougoslave, le « privilège » et la « chance » d’intégrer le championnat italien, à condition de changer de nom. Le club yougoslave deviendrait le AC Spalato (nom italien de Split). Les dirigeants et joueurs du Hajduk Split rejettent fermement l’offre. Ils refusent l’assimilation et la suppression de leur identité, s’exilent sur le territoire libéré de l’île de Vis. Là, l’équipe du Hajduk se reforme et devient, pendant toute la durée de la seconde guerre mondiale, l’équipe représentante de l’armée de libération nationale yougoslave en guerre contre les troupes d’occupation italiennes et allemandes.

Le Hajduk Split est créé en 1911 par des étudiants patriotes croates opposés à l’occupation austro-hongroise de leur pays. Les ressources naturelles de la Croatie, ainsi que celles de toute l’ancienne Yougoslavie, étaient pillées par les potentats austro-hongrois de l’industrie et de la finance. Les Autrichiens et les Hongrois considèrent les Slaves du sud comme une « race inférieure ». Le choix de nommer le club Hajduk n’est pas fortuit : dans l’histoire et la culture populaire des Balkans, les Haidoucs étaient les combattants justiciers qui prenaient le maquis pour défendre les paysans pauvres et lutter par les armes contre les aghas et beys ottomans et les seigneurs féodaux slaves qui collaboraient avec ces derniers.

C’est Josip Barač, écrivain croate et professeur des étudiants fondateurs du Hajduk Split, qui leur suggère le nom du club. Hajduk, leur dit-il, symbolise « ce qu’il y a de meilleur dans notre peuple : la bravoure, l’humanisme, l’amitié, l’amour de la liberté et la protection des faibles » .

Bibliographie :

– El Hachemi Trodi, Larbi Ben M’hidi, l’homme des grands rendez-vous, ENAG éditions, Alger, 1991.
– Hannah Arendt, L’impérialisme, traduit par Martine Leiris, Editions Seuil, Paris, 2010.
– https://africasacountry.com/2013/11/kwame-nkrumahs-team-are-going-to-the-world-cup
– https://connectnigeria.com/articles/2012/11/discover-nigeria-the-west-african-pilot/
– http://webeninnigeriaghanatogoboutsport.weebly.com/nationalist-period.html
– https://zodml.org/discover-nigeria/people/nnamdi-azikiwe#.WyXEP3tFzs0
– https://www.persee.fr/doc/globe_0398-3412_1910_num_49_1_5146
– www.blackpast.org/gah/lagos-nigeria-c-1350
– www.futbolgrad.com/hajduk-split-history-pride-dalmatia/

 

Mohamed Walid Grine, auteur algérien (né en 1985, à Alger), professeur de traduction et d’histoire de la traduction à l’Université d’Alger II, est le co-fondateur du blog algérien El Marto Sosyal

 

Source : Investig’Action