Fidel Castro et les jalons de conscience

Suivre quasiment au jour le jour ce que j’ai appelé des « jalons de conscience » : c’était l’un des objectifs de mon livre « L’Empire U.S. contre Cuba. Du mépris au respect ». Après avoir analysé son discours du 21 janvier 1959 qui lançait l’ « Opération Vérité », autrement dit la décision de la Révolution cubaine de dénoncer et de démentir les mensonges répandues par certains législateurs et sénateurs étasuniens et par la presse sur ses faits et gestes, j’y écrivais …


 

Aucun historien de profession, que je sache, ne s’est penché sérieusement sur ce discours du 21 janvier 1959 et sur les précédents, et c’est à peine si on les mentionne. Or, ils projettent une lumière tout à fait éclairante sur la pensée politique de Fidel au début de la révolution. La première chose qu’il semble falloir y relever, c’est cette allusion à la volonté du peuple cubain de se libérer « non seulement politiquement mais aussi économiquement ».

Comment glisser, comme si de rien n’était, sur cette expression qui en dit pourtant si long quand on en tire toutes les conséquences dans le cadre d’une société néo-colonisée et dépendante, ainsi qu’à la lumière des analyses sommaires que nous avons faites dans notre Introduction ? Comment Cuba pourrait-elle y parvenir sans se heurter aux intérêts étasuniens ? Il paraît superflu d’épiloguer ou de gloser : la vision de Fidel indique nettement une direction à suivre. C’est là, déjà, tout un programme politique !

Et pour bien indiquer qu’il ne s’agit pas d’une expression lancée à la légère, Fidel la reprendra dans un discours du 3 février à Guantánamo. Ces discours – mais surtout celui du 21 janvier – prouvent aussi autre chose que, là encore, bien peu d’observateurs et historiens de métier semblent avoir noté : l’attitude et le ton de Fidel ne reflètent pas seulement une exaspération devant le fait concret des attaques et des critiques, mais aussi, et surtout, un refus générique de ce que les États-Unis représentent en soi comme système de gouvernement, comme porteurs de l’idéologie « monde libre ».

On ne saurait passer sous silence, sans pécher contre la vérité, ces attaques mordantes, sarcastiques, de la « démocratie » telle qu’elle est pratiquée dans les systèmes dits représentatifs qui gouvernent censément, selon l’étymologie, pour et par le peuple. Autrement dit, dès ses premières manifestations publiques en tant que dirigeant de la Révolution cubaine, Fidel tient – et ce n’est pas un hasard – à se démarquer d’un certain mode de concevoir et de penser le politique, à signifier son refus de certains « fétiches » devant lesquels le « monde libre » se prosterne, en premier lieu cette prétendue démocratie qui a cours en Occident, dont Cuba était d’ailleurs affublée et dont plus de deux siècles de pratique ont révélé tout le clinquant.

C’est là un point qui indique mieux que beaucoup d’autres pourquoi Fidel se heurtera rapidement aux États-Unis : il ne critique et ne critiquera pas un point de détail – l’attitude concrète de la Maison-Blanche envers Cuba – mais l’essentiel, à savoir les États-Unis comme incarnation de l’impérialisme et de l’idéologie capitaliste, et non par phobie antiyankee, mais parce que le voisin du Nord s’estime en droit, au nom de cette idéologie, de décider de ce qui convient et ne convient pas à Cuba. Qu’on se rappelle par ailleurs l’ironie cinglante dont Fidel avait fait preuve sur ce même thème dans sa plaidoirie d’octobre 1953, et l’on se rendra compte aisément que, six ans après, il n’a pas modifié d’un iota ses conceptions !

Vingt-huit ans de révolution cubaine nous ayant sans doute trop familiarisés avec les philippiques de Fidel contre les États-Unis, il est donc indispensable de faire un saut en arrière dans le temps et de se replacer dans le contexte de l’époque : en 1959, aucun homme politique en Amérique latine – et vraisemblablement ailleurs dans le « monde libre » – n’avait jamais encore osé parler sur ce ton à la Maison-Blanche et à son establishment, dénuder aussi crûment leur politique, briser de la sorte les idoles sur lesquelles ils fondent leur existence.

Le rappel de l’abomination d’Hiroshima et de Nagasaki a dû faire grincer bien des dents à Washington. Et c’est là qu’apparaît un autre jalon : il n’est pas besoin de beaucoup de perspicacité pour saisir dans quel courant de pensée, qui n’est évidemment pas celui du « monde libre », se situe implicitement Fidel en matière d’interprétation de l’histoire contemporaine, et ceci, joint au mépris qu’il affiche pour les attributs extérieurs de la démocratie représentative, permet de définir plus nettement les contours de l’homme politique. Par ailleurs, parler d’égal à égal avec les administrations étasuniennes sans se confondre en courbettes était, au plein sens du mot, tout bonnement inouï dans l’Amérique latine de 1959 !

Ainsi donc, dès les premiers jours de la Révolution, Fidel s’inscrit en faux contre le « plattisme », ce rejeton bâtard du « fatalisme géographique » selon lequel les États-Unis sont inévitablement liés, pour le meilleur mais surtout pour le pire, au destin de l’Amérique latine, à plus forte raison de Cuba, à cause de leur proximité et de leur puissance. Et il s’y emploie en bon pédagogue, non en partant de la théorie, mais en prenant comme exemple un fait que tout le peuple cubain est à même de constater : les criailleries qui se sont élevées aux États-Unis, la mauvaise foi des détracteurs, leurs exagérations scandalisées et scandaleuses, la conception colonialiste qui s’y est fait jour.

Que les dévots des États-Unis, les admirateurs de leur puissance se rendent bien compte de quelle manière ceux-ci nous traitent, alors que nous n’avons rien fait qui puisse justifier qu’on nous parle sur ce ton, voilà ce sur quoi insiste Fidel. Déjà, donc, il s’attache à réécrire l’histoire, à remettre les choses dans le bon sens, tant il est vrai qu’un processus de libération nationale implique que le peuple en question cesse de se voir à travers les yeux du dominateur, se débarrasse des œillères que celui-ci lui a imposées et se regarde tel qu’il est.

Fidel pose là les premières pierres de la pensée anti-impérialiste au sein du peuple cubain, mais avec suffisamment d’art pour ne jamais prononcer le mot pour l’instant. Premiers jalons d’un retournement de conscience qui conduira, sans solution de continuité, à l’acceptation du socialisme en un peu moins de deux ans et demi. Le ton oratoire de Fidel mérite enfin qu’on s’y arrête un instant. À quoi se doivent, par exemple, les exagérations manifestes qui apparaissent çà et là dans son discours, notamment dans le cas des derniers extraits cités ? Il est bien évident, en effet, que le peuple cubain, en ce 21 janvier 1959, est loin d’être libre et pleinement souverain, le renversement de Batista n’étant pas synonyme de ce concept.

Par ailleurs, la Révolution n’ayant encore pris aucune mesure pour se libérer économiquement, il est douteux que les intérêts étasuniens éventuellement concernés soient directement au départ de la campagne d’accusations déclenchée aux États-Unis. On pourrait donc très aisément reprocher à Fidel de « forcer la note », d’inventer pour les besoins de la cause, voire, à la limite, de mentir purement et simplement.

Ce sera d’ailleurs là un motif de malentendu entre les États-Unis et Cuba. Parce qu’il y aura constamment un décalage entre le temps concret où s’inscrivent les événements courants et le temps pour lequel parle Fidel : tandis que les cercles dirigeants nord-américains voient dans ses arguments une exagération manifeste – qui ne peut que l’être effectivement de leur point de vue – Fidel doit parler pour l’avenir, autrement, dit mettre en garde sans tarder le peuple cubain contre ce qui devra survenir inexorablement entre les deux gouvernements et les deux pays. (« Quand nous diminuerons les tarifs des téléphones, vous verrez comme la campagne contre nous va s’intensifier », précisera-t-il.)

L’éloquence de Fidel ne relève pas du beau style, mais d’une technique pédagogique révolutionnaire consistant à se situer toujours au-delà de l’événement pour tracer une voie et orienter les masses, afin que celles-ci ne soient jamais prises de court. Fidel sait que les agressions et représailles viendront un jour, et il en avertit d’avance. Quel meilleur démenti, soit dit en passant, ceci n’apporte-t-il pas aux partisans du « butinage idéologique et politique » de Fidel : ne voit-on pas là la preuve que celui-ci avait bel et bien en tête un type de révolution qui ne pourrait jamais être « digestible » – laquelle pourrait-elle l’être, d’ailleurs ? – pour les États-Unis ?

On n’apprécie bien les discours de Fidel que quand on saisit pleinement leur fonction-clé de conscientisation révolutionnaire, ce qui explique pourquoi il parlera à en perdre la voix – au sens littéral du terme – dans les premières années de la Révolution.

 

Source : L’Empire U.S. contre Cuba. Du mépris au respect. Paris, 1888-1889, L’Harmattan, 2 tomes.

Cet extrait appartient au tête de chapitre intitulée Les « jalons de conscience » (pp. 121-124), reproduit également dans l’ouvrage Cuba ou l’intelligence politique (Le Grand Soir, disponible en ligne dans www.legrandsoir.info)