Femme d’Occident, femme du Sud et femme migrante. L’amour est politique

Les gouvernants du monde occidental (et malheureusement beaucoup d’autres) mènent des politiques « courtermistes » axées sur les services à rendre aux pouvoirs privés dominants tout en visant à leur pérennisation.

 

Tous les progrès sociaux leur sont arrachés à l’issue de longs affrontement. Souvent, dès que les rapports de force le permettent, ils sont remis en cause sous des prétextes variés, selon les circonstances. Malgré les milliers de milliards de dollars d’évasion fiscale pratiquée par les grandes firmes et les particuliers les plus fortunés, pratiquant un abus de droit systématique, les besoins sociaux, parfois les plus élémentaires, ne sont pas satisfaits.

Il n’y a jamais d’ « acquis » social : la course au profit optimal n’a ni limites ni frontières. Les pouvoirs publics tendent à n’être plus que les auxiliaires des pouvoirs privés, tout en s’approchant d’une fusion complète.

La surexploitation de la femme est l’une des conséquences de cette pathologie politique. L’État néolibéral s’auto-paralyse et s’interdit d’alourdir la charge salariale des détenteurs du pouvoir économique qui emploie toujours plus de personnel féminin permettant de réaliser des économies conséquentes.

L’homme et la femme ne subissent pas également la maltraitance au travail : la plupart des entreprises à main d’œuvre féminine ne bénéficient pas d’organisations syndicales puissantes et les moyens de pression de l’encadrement sont multiples.

Au-delà de la structure socio-économique défavorable, la femme est souvent victime de la domination masculine, qui peut aller jusqu’à la violence, dans tous les domaines de l’existence, y compris au sein de la famille et du couple.

Marx et Bourdieu apportent des réponses à ce double phénomène.

La transformation sociale du mode de production est une condition nécessaire à tout changement profond du statut de la femme. La propriété privée porte avec elle un modèle de vie de compétition, de concurrence, de séparation, de solitude et de méfiance. Elle nourrit dans les rapports humains et jusque dans l’amour lui-même le goût de la possession qui est pourtant le plus sûr moyen de le faire mourir.

Mais bien au-delà de cette détermination de nature socio-économique, la domination traditionnelle, pouvant aller jusqu’à l’appropriation de l’homme (le père, le frère ou l’amant) sur la femme exige bien d’autres révolutions à peine amorcées : nous n’en sommes qu’à la préhistoire de l’amour.

De même que l’Histoire n’en est qu’à une phase pré-démocratique, la démocratie globale n’ayant d’existence réelle nulle part, amputée le plus souvent des droits sociaux, économiques et culturels et ne connaissant que des éléments de droits civils et politiques en raison du poids de l’argent et des manipulations médiatiques, de même la libération de la femme, en dépit des apparences dans le monde occidental, n’en est qu’à ses balbutiements.

C’est le verbe consensuel sur la démocratie et la femme qui crée des illusions, voire des croyances aussi prégnantes que la religion au Moyen-Âge. La servitude volontaire fait des ravages et handicape les mutations profondes de la réalité concrète. Le sujet se croit citoyen, malgré la faiblesse de ses moyens d’action ; la femme occidentale se croit libre parce qu’elle en a les signes extérieurs !

De plus, les progrès eux-mêmes ne sont pas toujours innocents et peuvent dresser de nouvelles croix. Lorsque quelques victoires partielles sont remportées par les dominés, les dominants savent souvent les retourner en leur faveur. L’homme a souvent récupéré à son profit les conquêtes féminines !

Dans cette tragédie historique, le combat des femmes pour elles-mêmes participe de la lutte globale contre une société délirante par son absurdité, ses perversions, ses inégalités flagrantes. Le chemin contre la violence et le mépris est long, difficile et une issue proche est incertaine.

Déjà, la vague médiatique qui a touché l’Occident sur la violence faite aux femmes est retombée et « l’ordre du jour », comme à l’ordinaire, est renouvelé, sans aucun suivi.

Mais, y a-t-il un autre choix, pour l’homme que de se mobiliser et de participer activement (et non en spectateur) à la reconnaissance de la personnalité féminine et pour la femme, simultanément, d’aider l’homme à grandir ?

A moins de se satisfaire de l’intoxication au quotidien (1), des croyances préfabriquées, en bref de renoncer, y compris à l’amour.

 

1. Quelques victoires tardives et limitées

 

Au fil du XX° siècle, après des siècles d’obscurantisme chrétien et de domination féodale, les femmes occidentales ont arraché à une bourgeoisie austère, conservatrice et antiféministe un certain nombre de droits et de libertés, sans être toujours accompagnées par les hommes, y compris dans les milieux progressistes (2). Elles ont ainsi obtenu certains droits civiques, en particulier le droit de vote (en France, près d’un siècle après celui des hommes!).

Avec Mai 1968 et les années 1970, elles imposent la libération de leur corps (IVG, contraception, etc.) et de ses parures.

Mais cette libération spectaculaire n’a pas de dimension économique : la femme mariée, par exemple, se voit reconnaître la capacité d’avoir un compte en banque personnel, mais celle de pouvoir le provisionner est limitée. Les salaires féminins restent en effet très inférieurs à ceux des hommes.

En réalité, la progression incontestable du statut de la femme occidentale satisfait pleinement la bourgeoisie et les couches moyennes dont les difficultés matérielles sont nettement moindre que celles des classes défavorisées urbaines et rurales. Pour la mère célibataire, par exemple, atteinte par la précarité, cette « libération-spectacle » a peu de signification. Les réalités de classe sont donc évidentes : les femmes les plus démunies restent surexploitées et dépendantes.

Dans les pays du Sud, le sous-développement frappe plus sévèrement la femme que l’homme : elle subit souvent, malgré les indépendances, dans de nombreux pays une double servitude : celle de la misère économique et celle de la domination masculine, plus ou moins légitimée par le poids du religieux (3), fortement aggravée en cas de conflit armée (4).

Le cas le plus extrême est celui de la femme migrante qui, jusqu’aux années 2000, n’avait que peu de visibilité. Le statut de l’homme émigré décidait du sort de la femme qu’il s’agisse de l’accès au titre de séjour ou de son retrait. C’était l’épouse ou la mère qui étaient prises en compte et non la femme en tant que personne autonome. D’où la stratégies des mariages « blancs », sources d’escroquerie, de chantage, de l’exploitation sexuelle dans la plus parfaite indifférence de l’administration et de la plupart des forces politiques, obsédées par ce qui est seulement électoralement rentable !

Faute d’un accueil décent et spécifique, la femme migrante, très vulnérable, est soumise sans défense à certains employeurs dans le cadre d’un travail précaire, non déclaré : son statut est une caricature du statut légal de la femme régulièrement salariée ! Pire encore, les femmes migrantes fournissent 90% des 40.000 prostituées en France (5).

Le droit de l’Union Européenne, prétendument source de toutes les solidarités, est loin d’avoir fait progresser la situation. Les recommandations des instances européennes sont restrictives : chaque État peut refuser le droit au travail durant la première années de séjour ; il peut retirer le titre de séjour à la femme en cas de disparition de son couple ; ce titre peut ne pas être attribué à la femme s’il n’y a pas de domicile commun avec l’homme ! La durée d’attente pour l’acquisition du titre de séjour permanent pour les femmes dans le cadre du regroupement familial peut durer 5 ans !

Les accords bilatéraux conclus entre certains États membres et les États d’origine de la femme migrante sont souvent très peu favorables. L’accord franco-algérien, par exemple, n’est que l’expression conjuguée de la tradition coloniale et du système patriarcal : c’est ainsi, par exemple, que la répudiation de l’épouse dans le cadre d’un mariage conforme à la tradition algérienne peut conduire à la perte du titre de séjour et à son expulsion du territoire français !

Le calcul stratégique de l’État français, « patrie de droits de l’homme (et de la femme) », est de simplement limiter les mouvements migratoires sans la moindre préoccupation de la condition féminine qu’il crée.

La loi du 20 juillet 2015, cependant, élargit le droit d’asile : la persécution due au genre permet à l’OFPRA d’accorder l’asile, ce que ne prévoyait pas la Convention de 1951 sur le droit d’asile.

Toutefois, dans les faits, la politique suivie ces dernières années, stimulée par l’influence raciste du Front National sur les esprits d’un grand nombre de citoyens français (le phénomène est analogue dans presque toute l’Europe à des degrés divers), constitue une régression notable : pour satisfaire l’opinion la plus xénophobe et anti-migratoire, il convient de réduire au maximum l’arrivée des hommes, des femmes et des enfants migrants.

Il est même présupposé que les migrants et les migrantes sont des terroristes potentiels ! Il convient donc de les refouler hors du territoire, aussi bien les femmes et les enfants que les hommes. Ils sont soit reconduits à la frontière, quelque soit leur état physique, leur âge et leur demande, par les forces de l’ « ordre », soit ils sont présélectionnés hors de France (en Libye, au Tchad, en Mauritanie, etc.).

Ce sont ainsi certaines autorités étrangères à qui les États européens confient la tâche de les sélectionner avant qu’ils puissent parvenir en Europe ! Le temps n’est plus à l’Humanitaire et aux droits de l’Homme, présentés par les autorités françaises comme une préoccupation majeure, au point de conduire à les ingérences « protectrices » à des milliers de kilomètres des frontières nationales !

Certains juristes de cour ont même, à cette époque, théorisé cette pratique en inventant le « droit » d’ingérence et la « responsabilité de protéger » ! Désormais, le « sécuritaire » l’emporte et une tendance politico-juridique est de concevoir une responsabilité pénale pré-délictuelle !

Adoptant les thèses des extrêmes-droites présentes dans chaque pays européen, les forces conservatrices se font les défenseurs de l’identité nationale qui serait menacée par l’ « envahissement » des réfugiés arabes et musulmans et par des femmes trop prolifiques. La France, malgré sa position favorable parmi les puissances les plus développées du monde, ne saurait accueillir « toute la misère du monde ».

Autrement dit, elle serait incapable de faire aussi bien que nombre d’États africains (6) accueillant des masses de migrants chassés de leur pays par la famine ou par les conflits armés !

Les femmes qui se noient en tentant de traverser la Méditerranée, les enfants retrouvés morts sur les plages de Grèce ou d’Italie ne suscitent qu’une passagère compassion. Par contre, le spectacle de la misère absolue dans les camps précaires, comme à Calais, ou sur les trottoirs des villes, provoque le rejet et un racisme social durable, dissimulé par une dénonciation de l’Islam (pourtant ignoré) donnant à ce rejet une « hauteur » plus digne !

Ainsi, les profondes distorsions de la condition féminine dans le monde favorisent dans les esprits l’indifférence aux nécessaires progrès du statut de la femme occidentale jugée privilégiée.

 

2. Mystification et instrumentalisation

 

La « libération de la parole » des femmes en cette fin 2017, initiée par la dénonciation du producteur américain Weinstein et facilitée par les réseaux sociaux est peut-être une étape nouvelle de progrès : en quelques mois, un fort pourcentage supplémentaire de plaintes déposées par des victimes de violence sexuelle semble en témoigner.

Au-delà de la France, le mouvement a pris une certaine ampleur dans le monde occidental tout entier : il menace l’intérêt global des employeurs, des cadres masculins, au plan financier comme au niveau de leur autorité et de leur prestige. Il met en exergue la dépendance discriminatoire des femmes dans le monde du travail, ce qui soulève plus de perturbations que la violence masculine pouvant régner dans la famille ou le couple. Aussi divers contre-feux ont été allumés par le monde de l’argent et les partisans du désordre établi.

C’est en effet une mosaïque complexe de pouvoirs publics et privés, tous complices, qui s’oppose (sans oser réagir frontalement) à ce qui pourrait être trop coûteux à l’économie libérale (avec une hausse généralisée des salaires féminins) et au mythe de la virilité, gratifiant pour tant d’hommes.

La première défense est sémantique : les autorités politiques (7) et les grands médias qui ne peuvent faire autrement que de s’associer au procès des violences faites aux femmes, physiques et sexuelles, prennent soin d’individualiser le problème, comme s’il ne s’agissait que de pulsions masculines de type pathologique.

La violence sociale permanente qui discrimine les femmes n’est pas mise en cause : il convient de « protéger » le phénomène du pouvoir autoritaire et sans partage au travail et le pouvoir exercé par l’homme (le père, le frère, le mari ou le compagnon) au sein de la sacro-sainte famille, dans le plus parfait huis-clos. La contestation des pouvoirs est dangereuse : ils constituent le fondement de l’ordre établi et doivent être écartées les accusations faisant apparaître la perversion qu’il porte en lui-même « par nature », faute de rapports démocratiques réels et de liberté citoyenne authentique.

Les violences subies par les femmes ne seraient que des cas particuliers, même s’ils sont nombreux. Elles ne sauraient être le résultat d’une exploitation et d’une domination généralisée qui frappe la majorité, mais plus cruellement les femmes.

La seconde parade est de persuader l’opinion que les remèdes sont juridiques (majoration des délais de prescription, sanctions pénales renforcées, par exemple), administratifs (meilleur accueil des victimes par la police ou la gendarmerie, dans les hôpitaux, etc.) et éducatifs (éducation sexuelle dans les écoles, contrôle des sites pornographiques pour les mineurs) (8), etc.

Pas question de combattre les racines du mal. Les réformes envisagées sont positives, mais elles n’assurent ni une redistribution des fonctions ni des salaires équivalents. Une nouvelle répartition des rôles dans la société, c’est-à-dire un nouveau partage des pouvoirs participant de leur démocratisation aidera à la neutralisation des hommes abusant de leur position hiérarchique (9).

C’est même le rapport d’égalité « classique » qui doit être mis en cause. L’égalité entendue actuellement est un accès aux droits des hommes, une intégration des femmes dans la Cité des hommes. Or, la prise en considération de la différence sexuelle conduit à la critique de l’égalité qui occulte les particularités de la femme (ne serait-ce que la capacité à procréer!) : c’est une nouvelle forme d’égalité qui s ‘impose et qui exige des droits spécifiques de la femme et l’établissement de nouveaux rapports de pouvoir.

Sans prendre en compte la tension entre égalité et différence, « l’égalité » homme-femme, c’est-à-dire le seul alignement des droits de la femme sur ceux de l’homme, ne peut suffire en effet à transformer les rapports réels de pouvoir, de même que l’égale citoyenneté politique n’a pas supprimé les discriminations sociales.

Bien en deçà de ce problème, l’égalitarisme le plus sommaire est dénoncé par tous les partisans du système existant qui cultivent au contraire la nécessité de privilégier une soi-disant élite « naturelle » déjà en position dominante et essentiellement masculine.

Une autre dérive instrumentalise les dénonciations des prédateurs sexuels en Occident. Elle consiste à détourner le procès en cours contre les ennemis du jour : les arabes et les musulmans. En France, par exemple, il ne s’agirait que de cas isolés alors qu’en terre d’Islam, ce serait une pratique généralisée conforme aux principes religieux.

La médiatisation de l’affaire Tariq Ramadan illustre cette perversité musulmane qui se manifeste même en Europe ! La maltraitance des femmes devient ainsi un argument contre l’immigration et contre les arabes et la situation de la femme migrante est totalement gommée (10) ! Autrement dit, puisque « ailleurs, c’est pire », les plaintes féminines sont excessives !

Un argument supplémentaire contre la « libéralisation de la parole » des femmes est le risque de mise en cause d’hommes innocents. La liberté de discréditer une personnalité, par exemple, constituerait une menace, source de tous les désordres (11). Toutefois, la réplique est déterminante : la dénonciation d’une violence masculine par une femme est difficile ; elle ne peut donc qu’être rare. De plus, la crainte désormais que l’homme peut ressentir pour son passé comme pour le présent est bonne conseillère : elle est source d’une « réserve » bénéfique pour la femme et pour des relations plus équilibrées.

Enfin, et peut-être souvent, la « libération de la parole » des femmes est pervertie par l’affirmation que malgré tout, le monde occidental est le « meilleur » et le plus « civilisé » dans le domaine du traitement des femmes comme dans tous les autres. La preuve serait apportée par la féminisation croissante (presque majoritaire désormais) du mouvement migratoire vers l’Occident.

Le modèle de la femme occidentale est en effet l’un des déterminants du départ d’un certain nombre de femmes du Sud vers le Nord, lorsqu’elles sont autonomes, attirées par la « liberté » sans frontière d’une femme occidentale mythifiée. Dans de nombreux pays du Sud, s’est effectivement développé un phénomène mimétique conduisant les femmes des classes supérieures et moyennes à reproduire le style et les comportements des femmes américaines et européennes (12).

N’y a-t-il pas là la simple conséquence d’un hégémonisme qui n’a pas cessé malgré la fin du colonialisme ?

 

3. Un modèle inapproprié

 

L’attractivité de la femme occidentale dans les pays du Sud est le résultat d’une perception pervertie par la sous-information sur la réalité occidentale et le spectacle séduisant mais artificiel offert à tous les peuples du monde.

Le monde occidental (particulièrement les États-Unis) a su faire de sa propre décadence un outil déterminant de son hégémonie. Le capitalisme du monde développé est passé d’une austérité originaire fondée sur un christianisme rigide à un libertarisme des mœurs sans limites. Le spectacle de la femme « libérée » est particulièrement attractif pour les hommes de la planète entière, souvent encore frustrés par les interdits religieux, les pressions familiales et sociétales, sans que l’on s’interroge, en Occident même, sur la nature de cette « libération » féminine.

C’est essentiellement la liberté du corps de la femme qui. s’est réalisée en Occident. Elle est le résultat d’une bienfaisante révolution puisqu’elle débarrasse la femme de l’angoisse de la grossesse non désirée, des interdits qui paralysaient la libre affirmation de leur style et de leur esthétique, ainsi que, théoriquement au moins, la liberté de choix de leurs amours.

Toutefois, ces conquêtes de la femme sont aussi un cadeau pour l’homme, ce qui les explique peut-être. La libération de leur corps et leur liberté sexuelle (au moins relative) aggravent les pulsions masculines et la volonté de puissance des hommes sur les femmes, en prétendant qu’elles « s’offrent » de plus en plus !
Parce que les acquis des femmes ne sont pas complets, ils tendent souvent à se retourner contre elles. C’est ainsi, par exemple, que le modeste début (encore très limité) de leur autonomie matérielle favorise l’irresponsabilité des hommes (abandon facilité des mères et des enfants, non règlement des pensions alimentaires, etc.).

Seule la femme bourgeoise privilégiée est en mesure d’assimiler libération du corps et liberté complète : sa condition lui permet de confondre respect de son identité et égalité. Ce n’est pas le cas de la majorité des femmes matériellement maltraitée. Sans égalité effective, la femme est le plus souvent hors d’état d’imposer véritablement sa personnalité : la liberté de son corps risque même de renforcer ce que l’homme veut lui imposer !

La société occidentale n’est pas imprégnée, comme la plupart des sociétés dans le monde, d’une « culture de la femme » : la mythologie liée à la virilité demeure, confortée par ailleurs par l’esprit de compétition imposé par un capitalisme de plus en plus concurrentiel et source de peur permanente. La qualité de « guerrier » est élevée au niveau d’une valeur fondamentale des rapports humains. A l’inverse, la femme continue à relever d’un autre monde, celui de la beauté, du plaisir ou du romantisme, des arts, de la famille et des enfants … Elle est « à part », à la fois valorisée au niveau de l’image et reléguée au second plan.

Nombreuses sont les femmes victimes de leur propre libération à peine amorcée, trop partielle : elles sont conditionnées pour se comporter comme l’homme le leur demande avec insistance, comme si le plaisir masculin était la « loi » naturelle à laquelle il « faut » se plier pour mieux s’imposer ou simplement « exister » !

Les éléments de libération deviennent alors une nouvelle forme d’enfermement. La dépendance matérielle mais aussi culturelle provoque la peur de déplaire, la crainte d’être exclue du groupe plus ou moins restreint auquel elles appartiennent. Ce « modèle » de femme apparemment « affranchie » conduit à pousser la femme dans une fuite en avant destructrice de la tendresse et de l’amour.

Dans ce climat, né dans les années 1970 et se prolongeant aujourd’hui, on conçoit les difficultés rencontrées par la femme migrante, placée au niveau extrême de vulnérabilité, y compris si elle est d’origine petite bourgeoise comme c’est de plus en plus souvent le cas, dans une société d’accueil aussi ambiguë. Elle est en effet doublement en rupture, avec sa société d’origine sur laquelle elle ne pourra plus s’appuyer, ainsi qu’avec la société d’accueil fortement perturbatrice.

Les « révélations » récentes des pratiques masculines « ordinaires » aux États-Unis et en Europe montrent que, partout, on est loin de la femme libérée égale de l’homme. Ce n’est pas une surprise malgré la lecture qu’en font les médias ; mais le pseudo-étonnement traduit un malaise masculin présent dans tous les milieux et dans toutes les structures, y compris les forces politiques les plus avancées.

Rien ne garantit que « la libération de la parole » permette enfin l’effondrement de la culture de la virilité puisque l’égalité n’est pas une réalité. La sexualité dominatrice masculine est en effet le prolongement des phénomènes de pouvoir socio-économique. Elle dévoile la substance même de la société occidentale qui s’autoproclame démocratique (13) depuis si longtemps, négligeant la réalité des rapports humains dans ses deux piliers, l’entreprise et la famille.

De plus, de multiples opérations de récupération, de « modération » et de brouillage sont en cours : la place prioritaire de cette « libération de la parole » tend à s’effacer grâce à la cascade d’informations diverses qui formate l’opinion. Les quelques mesures juridiques envisagées ne bouleverseront pas les relations hommes-femmes, enracinées dans une histoire pluri-millénaire et dans le système en vigueur.

La femme, quelle que soit son origine civilisationelle ou sociale, court le risque de se fourvoyer si elle est conduite par la logique du système socio-économique en particulier à mimer l’homme dans le domaine du travail ou à se rallier à un modèle particulier quel qu’il soit. C’est avec sa culture propre qu’elle peut efficacement tourner radicalement le dos à la fois à sa surexploitation socio-économique et à la domination qu’elle subit au plan domestique et dans tous les espaces de sa société.

Aux différentes formes de subordination ne peuvent que répondre différentes formes de résistance. L’homme, pour sa part, principal responsable de la situation, encore peu convaincu de l’importance capitale du combat en cours concernant la moitié du genre humain, ne peut demeurer spectateur ou simple soutien du mouvement féministe. C’est à lui de prendre en charge la liquidation de sa propre domination et de la persistance de son animalité.

C’est ainsi qu’il peut travailler véritablement à une autre société apte à réinventer l’ensemble des rapports humains. Les analyses de Marx et de Bourdieu qui se complètent contre la double oppression de la femme, qu’elle soit du Nord ou du Sud, peuvent l’aider.

Un bilan critique doit aussi être clairement établi, y compris au sein des mouvements progressistes qui n’échappent pas à certaines pratiques attentatoires à la dignité de la femme.

L’élévation du niveau des luttes par la libération de la parole conduit au dépassement d’une série de contradictions de plus en plus visibles par tous.

La contradiction, en premier lieu, entre le discours officiel faisant des droits de l’homme et de la femme une question juridiquement réglée en Occident et des pratiques politiques et sociales profondément contraires, comme celles des « forces de l’ordre » à l’occasion de l’accueil des victimes de violences ou des refoulements des migrants aux frontières, sans respect de la légalité, particulièrement du droit d’asile (14) !

La contradiction, en second lieu, entre la complaisance officielle d’une opinion se proclamant « chrétienne » (malgré la distance de fait prise entre les Catholiques français et le Pape François) et les pratiques de l’ « élite » dominante pour laquelle la femme occidentale est toujours un objet de luxe (15) et la femme migrante une intruse inutile. Une autre morale collective doit pouvoir naître d’une Renaissance fondée sur la responsabilité citoyenne de chacun vis-à-vis de tous.

Plus globalement, tous les pouvoirs, depuis l’État et l’entreprise jusqu’au couple, via les partis, les syndicats et les associations doivent se démocratiser réellement afin de ne pas desservir la cause des femmes, ce qui est très loin d’être le cas.

L’Occident, co-responsable du mal-développement des pays du Sud, dont la subordination coloniale et post-coloniale a tué l’imaginaire et l’authenticité (16), doit être contraint de réorienter sa politique et permettre à chaque peuple, placé dans une situation enfin souveraine, de créer les conditions appropriées à la promotion de la femme, conjuguant tradition progressiste (après inventaire) et modernité spécifique. Le phénomène migratoire sera alors tari à sa source.

Dans l’attente de ces révolutions ne pouvant résulter que de nouveaux rapports de force et d’une guerre culturelle, les mutations ne seront que modestes.

Les conditions actuelles, en France par exemple, exigent que les femmes, avec leurs associations, mais aussi et surtout avec les syndicats et les partis dans toutes leurs composantes, mènent des actions groupées. Le mouvement féministe doit bénéficier non de la sympathie mais de la participation active des hommes préoccupés de progrès, depuis le simple citoyen jusqu’aux personnalités bénéficiant de notoriété, curieusement discrètes jusque-là.

Comme si nombre d’hommes ne parvenaient pas à concevoir une société véritablement égalitaire dans la différence, comme s’il était périlleux de s’auto-analyser et de faire l’autocritique de leur passé et de leur présent ! C’est à l’homme de s’associer à la libération de la femme qui permettrait à la femme d’aider l’homme à se réinventer !

Un autre imaginaire doit se construire en vue d’un autre État, d’une autre société, d’un autre couple où ne seraient pas dissociés l’affect et le sexe, où les partenaires feraient reculer leurs aliénations et frustrations pour que l’amour puisse s’identifier au bonheur.

 

Notes :

1On peut par exemple s’étonner de la complaisance quasi admirative des médias pour les « progrès » du statut de la femme en Arabie Saoudite : « Désormais, la femme peut conduire une automobile ! ». On ne prête qu’aux riches …

2Le vote conservateur majoritaire des femmes lors des premières consultations électorales auxquelles elles ont pu participer n’a pas favorisé une solidarité très actives des hommes. Mais ce vote était lui-même le fruit d’une pression masculine (celle du « chef » de famille, celle du curé et de l’Église catholique, en France, par exemple). Il est significatif que le vote féminin ait évolué en même temps que l’autonomie de la femme s’est développée pour être actuellement légèrement plus progressiste.

3Étrangement, l’Occident accuse avec plus de violence les États du Sud qui tentent une certaine séparation du religieux et du social, source de « respiration » pour la femme, que les États les plus totalitaires vis-à-vis des femmes (Qatar, Arabie Saoudite, Émirats, par exemple). Les alliances politiques et les capacités financières expliquent évidemment cette indulgence contre-nature.

4Il est significatif que le guerrier conjugue son plaisir et sa victoire par le viol des femmes de l’ennemi. Cette pratique, dénoncée en Afrique, a été le fait de toutes les armées du monde, allemande, américaine, russe et française (en Algérie, notamment).

5La prostitution est un phénomène qui mériterait à elle seule de long développement. Tolérée par tous les systèmes politiques, souvent institutionnalisée (pour accompagner les soldats au combat, fiscalisée par les administrations étatiques), elle exprime de manière caricaturale la violence dominatrice de l’homme : la volonté de puissance et le plaisir masculin sont à l’œuvre dans une démarche quasi-esclavagiste bien que rémunérée. A chaque époque, ce sont les catégories sociales les plus démunies qui ont fourni le plus grand nombre de femmes à la prostitution. Cette exploitation optimale du corps de le femme est aujourd’hui parfaitement admise alors que l’esclavage masculin suscite des réactions scandalisées, comme en attestent les réactions à la vente d’Africains en Libye, révélée en novembre 2017.

6Un petit pays comme la Jordanie (10 millions d’habitants) a accueilli, par exemple, 3 millions de réfugiés palestiniens!V

7Le comble est atteint par Mme Boutin, ex-ministre et responsable du « parti démocrate-chrétien » français qui ose assimiler le traitement masculin le plus commun imposé aux femmes aux « gauloiseries » traditionnelles.

8Le Figaro, le grand quotidien de la droite française (25-26/11/2017) consacre deux pleines pages à la lutte contre la pornographie. Mais étrangement, l’industrie du film pornographique n’est pas citée, leur programmation sur les chaînes TV privées non plus. Un article va jusqu’à poser la question : « bloquer les sites réservés aux adultes est-il protéger », comme si seuls les enfants étaient concernés. Il ne faut pas trop demander au pouvoir macroniste qui prétend faire de l’égalité homme-femme « la grande cause du quinquennat » !

9Qui peut nier que le sexisme au travail est avant tout le fruit d’une domination menaçante des cadres (petits ou grands) sur le personnel féminin en toutes occasions (par exemple, lors des stages de formation qui ont leurs « à-côtés »!) ?

10La tendance française est notamment la sélection parmi les femmes demandeuses d’asile de celles « utiles » à l’économie, ce qui participe de la traditionnelle « fuite des cerveaux » du Sud vers le Nord entretenue par l’Occident, mais jusque-là essentiellement masculine.

11Voir les péripéties du procès de l’ex-ministre « socialiste » Tron.

12Ce mimétisme féminin n’a rien de spécifique. Les classes dirigeantes des pays du Sud, de nature de plus en plus cosmopolites, se sont fortement occidentalisées ainsi que les institutions qu’elles imposent à leurs pays (voir, par exemple, les Constitutions des États d’Afrique francophone calquées sur la Constitution de la V° République française).

13Le « mérite » des autres sociétés dont les acquis démocratiques sont souvent encore plus limités, c’est au moins de ne pas avoir les mêmes prétentions : intéressant par son relativisme est la formule de la R.P de Chine, celle de « dictature démocratique ».

14On peut citer la répression frappant les membres d’associations de solidarité (par exemple, celle de la Roya à la frontière franco-italienne) condamnés au pénal pour avoir bénévolement assistés des femmes et des enfants migrants en détresse.

15La femme n’est parfois qu’un « cadeau d’entreprise » offert par les grandes firmes aux bons clients en remerciement de leurs commandes !

16Cf. Aminata Traoré. Le viol de l’imaginaire. Fayard. 2012.

 

Source : Investig’Action 


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Source : Investig’Action