“Faut-il faire de la santé un business ?” Témoignage de deux syndicalistes mis en cause

  • 04 Sep 2018

Près de cinq cents personnes se sont rassemblées le 28 août devant le Centre Hospitalier Universitaire (CHU) de Lille pour exprimer leur soutien à deux salariés syndiqués, convoqués à un entretien en vue d’une procédure disciplinaire. Un nouveau rassemblement aura lieu le 6 septembre devant la direction du CHU qui semble décidée à mettre à l’index les deux syndicalistes. Le droit à la santé devrait-il être sacrifié au profit de la “rentabilité”?  Entretien

 

Pouvez-vous nous rappeler le contexte de vos deux convocations ?

 

Isa : On a reçu une première lettre en recommandée et en courrier simple à notre domicile, nous convoquant à des entretiens. On a vite compris que Fred n’était pas convoqué en tant qu’aide soignant aux urgences, ni moi en tant qu’éducatrice spécialisée en psychiatrie, mais qu’on était convoqués parce qu’il était le secrétaire général du syndicat CGT des ouvriers et employés du CHU Lille et moi la secrétaire générale du syndicat CGT des médecins, ingénieurs, cadres et techniciens du CHU Lille, et que nous avions mené des luttes tout au long de l’année, des luttes que la direction souhaite réprimer.

 

Quel a été le motif de cette convocation à un entretien disciplinaire ?  

 

Fred : Nous pensons que cela a été à cause d’une défense des droits de nos collègues qui travaillent dans la stérilisation. Il s’agit du droit de retrait -quand on se sent en danger au travail- qui n’est pas un droit collectif comme le droit de grève. On a fait valoir le droit de retrait de ces agents de la stérilisation le 29 juin dernier. C’est arrivé en juin et bizarrement nous avons été mis en cause disciplinairement en juillet. Étonnant, n’est-ce pas?

 

Quelle était la revendication de vos collègues?

 

Fred : Ils s’occupent de tous les instruments des blocs opératoires -ou des services de soin- qui sont à stériliser pour ensuite permettre les interventions chirurgicales, les pansements, etc. Ces agents-là sont dans une structure qui a été créée en 2013 de façon très fermée. Elle a été organisée comme une sorte d’unité de production, qui est là pour produire des instruments et qui doit être rentable. On leur demande de produire dans tel temps, tel plateau opératoire… Or, ce qui devrait nous intéresser c’est la qualité et pas la productivité. Ces agents travaillent quotidiennement en dessous des effectifs qui devraient être les leurs. Et dernièrement, il y a eu deux de leurs collègues qui ont été mis en cause et qui ont été suspendus. Donc il y a encore eu deux collègues en moins sur la zone de production. Cela les a fait réagir et les a amenés à être présents le jour de l’action du 29 juin, où ils ont fait valoir collectivement leur droit de retrait. Une majorité des agents en activité étaient là, à l’exception d’une partie qui était absente. Nous les avons accompagnés syndicalement. La direction n’a pas pu entendre que les agents choisissent individuellement leur droit de retrait.

 

Comment cette action s’est-elle concrétisée par la suite?

 

Fred: Les agents ont arrêté de travailler. Ce droit de retrait, c’est un droit individuel lorsque l’agent considère qu’il y a un danger suffisamment grave et imminent devant soi et qui l’amène à se retirer du travail, pour ne pas encourir des risques.

 

Pouvez-vous décrire quels sont ces risques?

 

Isa : Lorsque le matériel sort des blocs opératoires, il y a un protocole de stérilisation du matériel, qu’il faut nettoyer et potentiellement décontaminer. Car il y a des patients avec des maladies irréversibles, avec de fortes probabilités de contamination. Quand les agents reçoivent ce matériel et qu’ils ont des protocoles de sécurité à respecter, mais qu’ils sont en dessous des effectifs minimum pour pouvoir le produire, que se passe-t-il? Eh bien, ces agents vont de plus en plus vite. Donc ils prennent de moins en moins de précautions. Donc il y a de plus en plus d’accidents de travail, et notamment des piqûres et des coupures avec du matériel potentiellement contaminé par des virus irréversibles sur la santé. Le résultat c’est qu’il y a une mise en danger de la propre santé de ces agents. Les conséquences peuvent être très longues, voire même irréversibles. Ce risque-là, la direction du CHU le connaît. Sauf qu’il est aggravé par l’absentéisme des collègues non remplacés, et aggravé plus que jamais depuis le 29 juin, avec la suspension des collègues dans le cadre d’une procédure administrative.

 

Plus concrètement, quels sont les faits que la direction vous reproche ?

 

Isa : Ce qu’on nous reproche principalement c’est l’envahissement des instances, notamment du conseil technique d’établissement et du conseil de surveillance de l’hôpital, avec des agents en lutte. Cela a été le cas des Ehpad, aussi le cas des urgences, ou encore de l’hôpital de Pierre Swynghedauw.

 

Justement, pouvez-vous revenir sur la situation dans cet hôpital?

 

Isa : Il y avait eu une annonce de suppressions de postes sur les aides-soignants de nuit dans cet hôpital. L’argument de la direction c’est qu’elle prévoyait de commander pour les patients, des couches qui absorbaient davantage d’urine, et donc qu’il faudrait en changer moins. S’il n’y avait plus de couches à changer la nuit, plus besoin d’aides-soignants non plus.

 

Quelle a été la réaction des aides-soignants concernés ?

 

Isa : Les personnels se sont mobilisés : ils ont fait appel à la CGT, il y a eu des préavis de grève qui ont été déposés et des actions ont été décidées collectivement dans les assemblées générales du personnel. Il y a eu notamment celle d’envahir le conseil technique d’établissement ou le conseil de surveillance, pour alerter nos dirigeants, les représentants des usagers et les autres organisations syndicales sur les projets qui sont mis en œuvre dans cet établissement, qui selon nous, nuisent aux conditions de travail des agents, mais aussi aux conditions d’accueil et des soins des patients.

 

Comment avez-vous pris connaissance de ces projets visant à supprimer des postes? Y a-t-il eu un dialogue ou des négociations préalables avant leur concrétisation?

 

Isa : C’est fait, les licenciements sont déjà faits.

 

Fred : Il n’y a pas eu de dialogue. C’est ce qu’ils appellent la “rationalisation” du soin dans les hôpitaux, qui existe depuis 2004 avec la tarification des activités. Il y a un budget qui est établi pour l’année, où le personnel est financé selon ce qu’il fait, au détriment de tout projet politique. En gros la logique c’est “Vous faites telle activité, vous êtes financé pour telle activité”.

 

Cette logique répond-elle aux besoins des usagers ?

 

Fred : Non, car il n’y a pas de projet politique du genre : “On va répondre à tel besoin de la population”. On n’est plus dans cet ordre des choses là en France. A l’hôpital Swynghedauw la direction a essayé de gagner un peu d’argent à partir du budget existant en supprimant des postes. Mais ce n’est pas le seul cas, il y en a d’autres comme celui de l’Institut Cœur Poumon, où l’on a construit un bâtiment tout neuf. Le projet est d’augmenter l’activité de 20% d’ici à 2020. Donc, d’ici à deux ans il faut qu’on augmente l’activité avec les mêmes collègues qui sont là. Il suffit d’imaginer 20 lits qui sont déjà remplis. Alors on va ouvrir 25 lits, il va falloir gérer 25 patients mais on va laisser le même personnel…

 

Isa : Il faut savoir qu’au service de cardiologie l’objectif d’augmentation de l’activité de 20 % inclut aussi 60 suppressions de postes. Augmenter l’activité, diminuer le nombre du personnel pour continuer à accueillir et soigner les patients…ils appellent cela un “retour sur investissement”. L’hôpital public aujourd’hui, quand il y a des investissements à faire, n’a plus les financements extérieurs pour pouvoir construire un bâtiment et il doit s’autofinancer. Alors pour s’autofinancer à l’hôpital public, il faut faire des économies en interne. Cela veut dire augmenter l’activité, donc la possibilité de facturer à la sécurité sociale davantage d’actes, donc faire rentrer des recettes et faire des économies de personnel pour qu’il y ait moins de dépenses de la masse salariale.

 

Quels sont les effets de ce “manque de projet politique” ?

 

Isa: Cela oblige les personnels à se mobiliser, à s’organiser et à résister à ces politiques là, parce que leurs métiers sont saccagés et leurs vies aussi. Ce n’est plus supportable pour eux non plus d’être amenés à traiter les patients de manière dégradante. Partout on nous dit que c’est dégradé et qu’on fait le strict minimum…Voire même pas le minimum : cela a été le cas dans les Ehpad cet hiver dans les maisons de retraite du CHU de Lille. Par cette politique, ils en arrivent à parler de “maltraitance aux patients” ! Puisqu’il n’y a plus de moyens de les accueillir et les accompagner…

Être aide-soignant à l’hôpital ce n’est pas simplement changer des couches. La nuit, on a des patients qui ne vont pas bien physiquement – ou psychologiquement, parce qu’ils sont malades, ou en fin de vie. Et ils sollicitent les aides-soignants pour discuter, pour évacuer leurs angoisses…Ils sont disponibles pour cela.

 

Fred: Les soins ce n’est pas juste des actes. C’est une présence, un tas de choses. Mais on est en train de décider de l’offre des soins en fonction de sa rentabilité, et en quantifiant les actes qui sont purement physiques. L’essentiel n’est pas là, mais qu’il y ait au moins de la place pour tout le monde.

Il suffit d’interroger la population du Nord pour savoir combien de temps les gens mettent pour avoir un rendez-vous pour telle ou telle consultation, avec tel ou tel spécialiste. Vous verrez qu’il y a des spécialités qui sont devenues inabordables, et vous pouvez attendre six mois pour un rendez-vous. C’est ce qui amène les gens à aller dans le secteur privé. Il y a donc une offre de soins à proposer aux patients du secteur public, et justement la politique actuelle est menée pour que les patients aillent dans le privé, pour des raisons de rentabilité.

Est-ce qu’il faut faire de la santé un business ? Nous, on dit Non. Nous n’avons pas un regard unilatéral, juste en faveur des droits des salariés qu’il faudrait respecter. Ce que nous avons fait en tant que syndicalistes, c’est à la fois pour les agents et pour l’hôpital public. C’est aussi une réponse aux besoins de santé.

 


“La direction du CHU de Lille persiste dans sa volonté de réprimer l’expression syndicale et ainsi, de museler les personnels pourtant soumis à des décisions destructrices qui dégradent leurs conditions de travail et la qualité/sécurité des soins aux usagers. Elle convoque ce 6 septembre Isabelle, poursuivie pour l’exemple tout comme Fred!!

Toutes et Tous ensemble pour montrer à la direction et aux nombreux regards dorénavant tournés vers le CHU de Lille que ni les personnels hospitaliers, ni leurs représentants syndicaux ne se laisseront réduire au silence!!

Soyons encore plus nombreux à défendre notre droit et notre liberté de protester et de revendiquer !! Il en va de l’avenir de notre travail et de l’Hôpital Public!! Les agents du CHU doivent se mobiliser !!”