Engie pollue le nord du Chili avec d’antiques centrales à charbon

Dans le nord du Chili, la multinationale Engie (ex-GDF-Suez) possède plusieurs centrales à charbon aux conséquences néfastes pour la santé humaine et les environnements marin et terrestre. Si l’énergéticien va fermer deux d’entre elles en avril, il va en ouvrir une nouvelle en début d’année, dont la production compensera largement celle des unités arrêtées. Le quotidien de l’écologie Reporterre a enquêté sur place.

 

Au premier trimestre 2019, Engie, la multinationale française qui se présente comme leader de la transition énergétique mondiale, va ouvrir une nouvelle centrale à charbon, baptisée Red Dragon, à Mejillones, au Chili. En avril 2018, Engie annonçait la fermeture de deux unités à charbon dans la ville de Tocopilla, à 130 km au nord de Mejillones. Par conséquent, les pertes en production d’électricité des deux unités à charbon qu’Engie va fermer en avril 2019 et qui représentent 170 mégawatts vont être largement compensées par la nouvelle unité, qui atteindra plus du double : 375 mégawatts.Axel Lévêque, directeur exécutif d’Engie Chili, dit à Reporterre par téléphone : «la construction a été décidée fin 2013, début 2014 quand Engie participait aux enchères de fourniture d’électricité pour le gouvernement chilien. Pour gagner, nous devions proposer cette nouvelle unité à charbon dans un pays qui n’avait pas encore pris un virage vers les renouvelables. Nous avons gagné ces enchères. Engie a donc l’obligation légale de commercialiser cette centrale».

Cécile Marchand, chargée de campagne aux Amis de la Terre souligne l’absurdité de la situation : «Face à l’urgence climatique, il faut fermer les centrales à charbon dans les pays de l’OCDE [l’Organisation de coopération et de développement économiques] — dont le Chili fait partie — d’ici 2030, et non remplacer les anciennes par de nouvelles! Au moment même où le Chili discute de son plan de sortie du charbon, Engie envoie un très mauvais signal en mettant en service Red Dragon. C’est très loin des belles annonces du groupe sur la transition énergétique.»

 

Tocopilla est coincée entre le désert très aride d’Atacama et l’océan Pacifique. Elle a été classée par les autorités comme «zone polluée».

 

 «Le gouvernement continue avec les énergies sales,
avec le concours d’entreprises comme Engie»

 

Même si la nouvelle centrale est plus performante et émettra environ 30% de CO2 en moins, la catastrophe sanitaire pour les habitants de Mejillones risque de s’aggraver avec la pollution atmosphérique et marine provoquée par l’utilisation du charbon en grande quantité. Dans la baie de Mejillones, en 2018, ce sont 1,4 million de tonnes de charbon qui ont été importées de Colombie et des États-Unis. Claudio Andres Rojas Cavieres, habitant de Mejillones, papa d’un petit garçon et membre de Coordinadora Despierta Mejillones (Coordination Réveil Mejillones) s’inquiète : «Le gouvernement continue avec les énergies sales, avec le concours d’entreprises comme Engie. Aujourd’hui, les habitants souffrent de vivre à côté de huit centrales à charbon qui génèrent 1.800 mégawatts. Elles nous contaminent 24 h sur 24, même la nuit on voit nettement les nuages de fumée contaminés, que nous respirons. Et nous allons avoir ici la dernière centrale à charbon qui va s’inaugurer au Chili! Ça va empirer!»

Claudio déplore également que «la nouvelle unité d’Engie ne crée pas vraiment d’emplois locaux». Axel Lévêque, le patron d’Engie Chili confirme qu’«il y a eu une reconversion d’une trentaine de personnes des unités de Tocopilla, qui voyagent de Tocopilla à Mejillones. L’unité, ce sont environ 100 personnes quotidiennement puis 100 à 200 personnes en emplois indirects». Mejillones compte environ 12.700 habitants.

Si le Chili, membre de l’OCDE, respecte l’impératif climatique de sortie du charbon d’ici 2030, la nouvelle unité qui représente un investissement de 1.100 millions de dollars et qui va être mise en service début 2019 devrait donc être fermée dans 11 ans.

À Tocopilla et Mejillones, deux villes côtières situées en plein désert d’Atacama, dans le nord du Chili, il fait très chaud, l’océan Pacifique est tranquille et la brise marine très agréable. La vie quotidienne est paisible. Les familles avec leurs enfants, les groupes d’adolescents, les jeunes couples ont l’habitude de passer leur temps libre sur les plages. Dans les rues des deux «pueblos», tout le monde se salue, tout le monde se connaît, il fait bon vivre. Du moins, en apparence : car ces habitants vivent dans une «zone sacrifiée», un territoire où l’air et l’océan sont très pollués et où l’industrie prime sur la santé des gens et l’environnement.

 

Graciela, 67 ans, est atteinte d’un cancer du sein. Un des fléaux qui touche Mejillones est la consommation de crack. Sa fille en est morte en 2014. Elle a élevé seule son petit-fils, Jonathan : « Ici, chacun vit sa vie. Personne ne se préoccupe vraiment de la santé des gens. »

 

Tocopilla et Mejillones comptent respectivement environ 25.000 et 13.000 habitants. Historiquement, les villes sont des ports de pêche, mais aujourd’hui, elles sont surtout des zones industrielles. Leur région, celle d’Antofagasta, a le triste record du taux de cancer le plus élevé du Chili. Il n’y a pas d’étude spécifique sur le taux de cancer par ville, mais Marcelo, le directeur de l’hôpital de Mejillones, a mené sa propre enquête : «La première cause de consultation à l’hôpital, ce sont les problèmes respiratoires […] nous n’avons malheureusement pas les moyens d’étudier en profondeur les causes, mais il est clair que le facteur environnemental est un des facteurs qui provoquent des maladies respiratoires.»

Engie (anciennement GDF-Suez, détenu à près de 25% par l’État français) y possède des centrales à charbon (cinq unités à Tocopilla et quatre unités à Mejillones). Dans une des deux villes, à Tocopilla, la multinationale de l’énergie exploite les quatre plus vieilles unités du parc charbonnier chilien. À Mejillones, elle construit une nouvelle centrale à charbon, nommée «Red Dragon» («dragon rouge»).

Le 2 avril 2018, la filiale chilienne du groupe français a annoncé la fermeture de deux des unités de Tocopilla. Elles représentent environ 12% des capacités charbon que possède Engie au Chili. Par ailleurs, les deux unités qu’Engie a annoncé fermer ont une capacité de 170 mégawatts quand Red Dragon, la nouvelle unité en cours de construction à Mejillones, à 130 kilomètres au sud, atteindrait 375 mégawatts.

 

Engie construit à Mejillones une nouvelle centrale à charbon. Dans la famille des énergies fossiles, le charbon est celui aux pires impacts sur l’environnement et le climat. Lors de la création d’une Alliance mondiale pour la sortie du charbon, à la COP23, en novembre 2017, la ministre canadienne de l’Environnement a rappelé qu’«environ un million de personnes meurent tous les ans dans le monde à cause de la pollution de l’air provoquée par la combustion du charbon». Engie fait partie de cette Alliance.

 

Dans sa charte éthique, Engie «s’engage auprès des communautés dans lesquelles il exerce son activité à respecter l’environnement […] et à minimiser son impact écologique». L’article 19 (alinéa 8) de la Constitution chilienne affirme que «toute personne a le droit de vivre dans un environnement non pollué». Sebastián Piñera, le président du Chili, dit lui-même que «les tragédies environnementales et sanitaires de Mejillones parlent davantage que mille mots». En janvier 2018, le gouvernement chilien a abouti à un accord avec les énergéticiens du pays pour stopper la construction de toute nouvelle centrale et mettre en place un groupe de travail pour planifier la sortie du charbon. Pour l’instant, Engie n’a pas donné de plan précis de fermeture de toutes ses unités.

 

 

Source : Reporterre

 


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