En Afrique du Sud, “Abahlali base Mjondolo” poursuit son combat malgré la répression brutale

5 000 membres du mouvement ont marché lundi 8 octobre à Durban pour dénoncer la répression de l’État. De nombreux militants du mouvement ont été assassinés ces dernières années.

 

Photo: 8 octobre 2018: George Bonono, membre du conseil national intérimaire d’Abahlali était à la tête de la marche dans les rues de Durban. Photo: Madelene Cronje / New Frame

 

Lundi dernier, des milliers de membres de l’organisation Abahlali baseMjondolo, le mouvement des habitants des bidonvilles, rejoints par leurs alliés du Syndicat national de la métallurgie d’Afrique du Sud ainsi que d’autres mouvements, ont défilé à Durban contre la répression de l’État et les attaques qu’a subies leur mouvement. Peoples Dispatch a eu l’occasion de parler avec Mqapheli George Bonono, un membre élu au Conseil national intérimaire d’Abahlali baseMjondolo, sur le mouvement et la répression à laquelle il est confronté.

 

Peoples Dispatch: – Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur Abahlali baseMjondolo et son histoire ?

 

Mqapheli Bonono: – Abahlali baseMjondolo est le mouvement des habitants des huttes. C’est une organisation de défense des droits de l’homme qui se bat pour les droits des habitants des bidonvilles à être dans la ville. Nous luttons aussi contre les expulsions brutales infligées à nos populations lorsqu’elles quittent les zones rurales pour gagner les villes. Le mouvement a été créé en 2005 au Kwazulu Natal et actuellement, il croît énormément grâce au travail que nous accomplissons. Aujourd’hui, nous avons 55 000 membres vérifiés et en règle.

En même temps, nous sommes confrontés à une forte répression de la part du système de la capitale, en particulier le parti dirigeant en Afrique du Sud, l’ANC elle-même. Nous avons perdu beaucoup de camarades, nous avons reçu des menaces de mort. Pendant que nous parlons, le président du mouvement, S’bu Zikode, se cache. Nous ne pouvons même pas nous organiser et nous mobiliser librement à cause des menaces qui frappent le mouvement. Un grand nombre de camarades ne peuvent pas retourner chez eux, ils doivent travailler clandestinement.

 

PD: – Pouvez-vous nous dire pourquoi, en Afrique du Sud, les gens quittent les zones rurales pour les zones urbaines et quels sont les défis auxquels ils sont confrontés dans cette transition ?

 

MB: – Tout d’abord, les régions dans lesquelles nous travaillons sont des provinces et des zones rurales qui ont été négligées par le gouvernement, sans écoles, sans hôpitaux, sans universités, sans possibilités d’emploi et sans infrastructures. Donc lorsque les enfants de ces zones grandissent et sortent de l’école, ils sont confrontés à ces défis et sont forcés de quitter les campagnes pour venir dans les villes.

La première chose qui se passe lorsqu’ils arrivent dans les zones urbaines, le premier défi, c’est qu’ils doivent trouver un emploi qui leur permette d’assurer leur subsistance, un emploi décent, et aussi trouver un endroit où vivre dans les villes. C’est pourquoi la plupart de nos membres occupent des terres. Lorsqu’ils atteignent les zones urbaines, ils se retrouvent sans abri et sans terre. Donc lorsqu’ils voient un bout de terrain inoccupé et abandonné, ils essaient d’y construire une maison.

Puis, souvent, ils sont menacés d’expulsion par la municipalité. En Afrique du Sud, il existe une force armée appelée Anti-land Invasion Unit [Unité de lutte contre l’invasion des terres]. Elle a été créée par l’État et a pour mission de s’occuper des expulsions.

En Afrique du Sud, la loi dit que si vous voulez expulser quelqu’un, vous devez d’abord aller au tribunal et obtenir une interdiction judiciaire ainsi que fournir une solution alternative de logement pour les gens. Techniquement, vous ne pouvez jamais laisser quelqu’un sans abri et sans terre.

Donc cette force armée, l’Anti-land Invasion Unit, est créée pour « défendre la municipalité » parce que lorsque des gens essaient de construire leurs maisons sur ces terrains vacants, la classe moyenne commence à s’agacer. Ils parlent de la valeur de leurs maisons. Ils prétendent que si une cabane est construite à côté de leur maison, elle va perdre de sa valeur. Alors invitent l’Anti-Land Invasion à venir, à tirer brutalement sur les gens et à s’assurer qu’ils seront débarrassés des habitants indésirables dans la zone. C’est pourquoi une grande partie de notre travail est de nous opposer aux expulsions.

En 2007, l’assemblée législative du Kwa-Zulu Natal a même publié la loi sur les bidonvilles, une loi qui cherchait à « réglementer » l’habitat insalubre mais qui, fondamentalement, préconisait l’élimination des bidonvilles et des huttes. Cette loi a été proposée avant la Coupe du monde de football, elle visait à expulser tous les gens – les pauvres – des grandes villes, pour les cacher et ne pas révéler le fait qu’en Afrique du Sud, il y a une crise faisant que des gens habitant des cabanes dans de très mauvaises conditions.

Nous avons assigné le gouvernement en justice pour faire déclarer la loi inconstitutionnelle et nous avons gagné ! Nous sommes donc devenus une grande menace pour eux. Chaque fois que nous les citons au tribunal, nous gagnons. Actuellement, deux anciens conseillers de quartier de l’ANC, Mduduzi Ngcobo et Velile Lutsheko, ainsi que le tueur à gages, purgent une peine de prison à perpétuité pour l’assassinat de Thulisile Ndlovu, une jeune femme présidente d’une section d’Abahlali. Ils l’ont assassinée parce qu’elle dénonçait la corruption.

 

PD: – Pourquoi n’y a-t-il pas de logements dignes pour les gens qui quittent les zones rurales ?

 

MB: – Dans Abahlali baseMjondolo, nous savons parfaitement qu’on ne nous accordera aucune maison. Il est impossible d’obtenir un logement abordable en Afrique du Sud. Ils construisent des maisons, mais elles ne vont pas directement aux gens qui en ont besoin. Même les maisons qu’ils construisent n’assurent pas la dignité des gens. Nous leur demandons par conséquent de nous donner la terre où nos gens peuvent construire leurs propres maisons et ne pas être menacés d’expulsion, mais le gouvernement dit que c’est une grande ville et que c’est le genre de structure qu’il faut construire en ville. En même temps, nos membres n’ont pas non plus accès à des emplois convenables pour être en mesure de construire des maisons décentes.

 

PD: – Quelles sont les principales revendications du mouvement ?

 

MB: – Nous luttons pour de meilleures conditions en faveur de ceux qui vivent dans des huttes. Nous cherchons Umhlaba Izindlu neSithunzi, Terre, Logement et Dignité, parce que nous croyons que la terre est un bien nécessaire à tous, parce que nous croyons en la terre pour vivre, pour produire la nourriture. Sans terre, il est très difficile de vivre. Nous luttons aussi pour le logement, parce qu’en Afrique du Sud, il y a un budget du logement, et que le logement est supposé être accordé aux gens, mais on ne leur donne pas ces maisons. Nous exigeons d’être traités avec respect et dignité, d’être traités comme des êtres humains et non comme des animaux.

Lorsqu’il est temps de penser à ce qui devrait être fait dans nos communautés, ne pensez pas à notre place. Venez vous asseoir avec nous, parlez avec nous. Laissez-nous participer à la planification, à la discussion. C’est le genre de respect que nous voulons. N’embauchez pas des gens en pensant que parce qu’ils sortent de l’université, ils peuvent mieux planifier et ainsi de suite. Il y a aussi des gens vivant dans des huttes qui sont allés à l’université, parce qu’il y a une crise du chômage en Afrique du Sud. Donc les gens ne doivent pas croire que nous sommes incapables de penser par nous-mêmes parce que nous vivons dans une hutte.

 

PD: – Vous avez dit plus tôt que 16 militants du mouvement ont été tués ces dernières années. Pouvez-vous nous parler des attaques actuelles contre le mouvement ?

 

MB: – En 2014 et en 2015, à Cato Crest, nous avons vécu des moments vraiment difficiles lorsqu’ils ont tué notre président Nkululeko Gwala, et Thembinkosi Qumbela. Ils ont aussi tué une jeune fille de 17 ans, Nqobile Nzuza. Elle a été abattue par un policier pour avoir simplement manifesté dans la rue. Une force armée de la municipalité est allés démolir sa maison et elle a commencé à protester, demandant comment ils pouvaient venir et violer ses droits. Parce qu’en tant qu’habitants de huttes, nous aussi nous avons des droits.

L’an dernier, le 29 mai, la police a tué un bébé de deux semaines, Jayden. Les gens manifestaient dans la rue, demandant des services de base qu’on leur avait promis, comme l’eau et l’électricité. Pendant qu’ils manifestaient, la police a repoussé les gens dans leurs maisons et leurs huttes, ils ont lancé une bombe lacrymogène dans une des huttes, et ce jeune enfant de deux semaines n’a plus pu respirer et il est mort.  

Une semaine plus tard, lors d’une nouvelle occupation de terres à iKukhanyeni, Samuel Hloele, 28 ans, a été abattu par l’Anti-Land Invasion Unit armée. À ce jour, personne n’a été arrêté pour ce meurtre. En novembre 2017, Sibonelo Mpeku, notre président dans l’occupation des terres à Lamontville, a été tué brutalement. Ils sont venus et l’ont enlevé, personne n’a été arrêté dans aucun de ces cas. Mais nous savons que les conseillers de l’ANC et d’autres fonctionnaires de l’ANC sont derrière ces morts.

 

 

Betty Patosi a manifesté en mémoire de son fils Samuel Hlole, tué l’an dernier par l’Unité contre l’invasion des terres au cours d’une tentative d’expulsion. Photo: Madelene Cronje / New Frame

 

Cette année, le 22 mai, S’fiso Ngcobo a été abattu devant sa famille pour avoir dénoncé la corruption qui régne dans cette zone. Ngcobo était le président de la section locale d’Abahlali à iKukhayeni, à Marianhill près de Durban.

Voilà pourquoi nous disons que nous ne savons pas pourquoi ils continent comme ça. Maintenant, on nous a dit qu’il y a une liste de nos camarades qui sont visés. Nous avons donc envoyé notre dirigeant S’bu Zikode dans la clandestinité. Les services secrets de l’État l’ont approché et lui ont dit qu’ils voulaient le mettre sous protection. Mais nous avons dit que si l’État lui-même projette de nous tuer, comment pourront-ils nous protéger aussi avec leur sécurité privée ?

Pour nous, il est clair que l’État est derrière les assassinats et les meurtres. C’est pourquoi nous avons manifesté le 8 octobre. Nous avons envoyé une lettre au président du pays et au ministre de la Police leur demandant de venir et de répondre à nos revendications. Nous leur avons demandé de former une commission qui puisse effectivement s’occuper des meurtres de militants, non seulement d’Abahlali, mais de tous les militants pour les droits de l’homme. En Afrique du Sud, c’est maintenant une norme de les tuer, et ensuite rien ne se passe. Personne ne s’en soucie et personne n’enquête sur les suspects ni ne les arrête. Nous nous dressons donc pour dire non à ce système capitaliste, non aux meurtres des défenseurs des droits de l’homme.

Nous appelons le monde à être solidaire de notre mouvement, à publier une déclaration et à dire à tout le monde ce qui nous arrive, parce que nous croyons que si le monde peut parler et être solidaire de notre mouvement, peut-être que ces menaces et ce harcèlement finiront.

 

 

Traduit de l’anglais par Diane Gilliard pour Investig’Action

Source : People Dispatch