Élections ou pas, l’AP intensifie son pouvoir autoritaire sur le net

Le préambule aux élections de l’AP a montré de façon alarmante ce à quoi est confronté l’activisme politique palestinien à l’ère digitale : davantage de surveillance, davantage de répression.

Quand le président palestinien Mahmoud Abbas a appelé aux élections en janvier, la nouvelle a été accueillie avec un scepticisme profond. Abbas a déjà proclamé les élections auparavant, sans toutefois y recourir et, au cours de ses 16 années de pouvoir, l’Autorité palestinienne (AP) est devenue de plus en plus corrompue et autoritaire, ce qui permet de se demander si les élections seront libres, honnêtes ou démocratiques. En effet, avec la menace qui guette de perdre des sièges, on s’attend à ce qu’Abbas annonce le report à l’infini des élections législatives, censées au départ avoir lieu le 22 mai.

Même si les élections sont reportées une nouvelle fois, l’organisation politique limitée qui a eu lieu depuis qu’elles ont été décrétées souligne précisément à quel point l’espace politique palestinien s’est rétréci ces deux dernières décennies. Cela résulte surtout des restrictions et abus de l’AP sur le terrain, dont les intimidations et le harcèlement des journalistes et des activistes, ainsi que de la détention arbitraire et de la torture systématique des Palestiniens qui osent critiquer leur gouvernement.

Plus récemment, l’AP s’est acharnée inlassablement sur les voix dissidentes se faisant entendre dans un autre espace : internet.  

Mercredi dernier, Facebook a fait savoir qu’il avait bloqué un groupe de hackers associés au Service de sécurité préventive (PSS) de l’AP, l’unité de renseignement interne mise en place par Yasser Arafat en 1994 et qui ciblait des Palestiniens des territoires occupés, dont des activistes, des journalistes et des gens opposés à la direction du Fatah. Selon une analyse détaillée du réseau effectuée par Facebook, le PSS s’appuyait sur toute une ingénierie sociale recourant à des

« comptes bidon et compromis pour créer des personnes fictives se faisant passer surtout pour des jeunes femmes, ainsi que pour des partisans du Hamas, du Fatah ou de divers groupes militaires, des journalistes et des activistes, et ce, en vue de gagner la confiance des gens qu’ils ciblaient et de les piéger via l’installation de softwares malveillants ».

Cette opération nous donne un aperçu alarmant de ce que la participation politique palestinienne signifie dans l’ère digitale : une surveillance accrue du peuple palestinien et un contrôle accru des factions déjà au pouvoir.

Dans un autre rapport publié par Facebook en janvier, sur les réseaux de comptes non authentiques – qu’il définit comme des « efforts coordonnés pour manipuler le débat public dans un but stratégique où les comptes bidon jouent un rôle central dans l’opération » – le géant des médias sociaux a déclaré qu’il avait supprimé plus de 206 comptes, 78 pages, trois groupes et 14 comptes Instagram ciblant principalement des Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza. Le document ne spécifiait pas les individus ou groupes liés à l’opération, mais le contenu diffusé était critique à l’égard d’Abbas et soutenait son opposant, l’ancien ministre de la Sécurité aujourd’hui en exil, Mohammad Dahlan, qui vit dans les Émirats arabes unis.

Un puissant instrument de censure

La dernière fois que les Palestiniens se sont rendus aux urnes, c’était en 2006, avant l’âge des médias sociaux et des écosystèmes en ligne tels que nous les connaissons aujourd’hui. Depuis lors, les plates-formes digitales sont devenues de plus en plus populaires parmi les Palestiniens, leur procurant un espace en vue d’exercer leur droit à la liberté d’expression et d’opinion, de s’organiser politiquement et de critiquer non seulement l’oppression exercée par le régime israélien, mais aussi celle provenant de la direction palestinienne.

Inspiré par les soulèvements arabes de 2011, l’une des toutes premières utilisations des médias sociaux à des fins d’organisation politique fut initiée par le Mouvement du 15 mars, dont l’existence fut brève et qui appela aux protestations de masse dans les territoires palestiniens et dans les camps de réfugiés de Jordanie, Syrie et Liban afin d’unir les Palestiniens et de mettre fin à la division politique entre le Fatah et le Hamas. Bien d’autres blogs d’activistes et de pages Facebook virent ensuite le jour.

Avec l’avènement de cette critique, toutefois, l’AP chercha des moyens de censurer et de museler les dissensions en ligne. Le premier acte de censure en ligne eut lieu en 2008, quand l’AP bloqua un site d’information installé à Gaza et appelé Donia al-Watan, parce qu’il avait publié un rapport sur la corruption régnant au sein de l’AP. En 2012, l’AP commanda aux fournisseurs de services internet (ISP) de Cisjordanie de bloquer huit sites internet, dont la plupart étaient liés à Dahlan, l’opposant à Abbas. Puis, en 2017, deux semaines après qu’Abbas avait décrété secrètement sa très controversée loi sur les cybercrimes, l’AP fit fermer 29 autres sites internet. Plus récemment encore, en octobre 2019, un tribunal de Ramallah ordonna le blocage de 59 autres sites palestiniens opposés à l’AP et à Abbas.

10 décembre 2020, Hébron, Cisjordanie. Les forces palestiniennes de sécurité gardent un check-point à l’entrée de la ville. (Photo : Wisam Hashlamoun / Flash90)

 

La très sévère loi de 2017 contre les cybercrimes a servi à légitimer ces actes de censure. Ses stipulations vagues permettent à l’AP de surveiller les citoyens, de bloquer des sites internet dans les 24 heures et de forcer les ISP à conserver les données des personnes. La loi criminalise également les discours en ligne qui menacent la « sécurité nationale », qui portant atteinte à la « décence publique » et aux « valeurs familiales », qui nuisent à « l’unité nationale » ou qui incitent aux « dissensions civiles ». Ces termes ambigus et de portée trop générale confèrent au Ministère public palestinien un pouvoir incroyable et la liberté de poursuivre n’importe quien raison de ses propos en ligne, et les cas sont légion.

Même si la loi a été amendée en 2018 suite à de fortes pressions émanant de la société civile palestinienne et internationale, elle reste un outil de censure puissant que l’AP peut utiliser comme bon lui semble. Dans la seule période s’étendant de janvier 2018 à mars 2019, l’AP a arrêté 752 Palestiniens en raison de leurs messages sur les médias sociaux et, de son côté, le Hamas en a arrêté 66 pour les mêmes raisons.

Des niveaux multiples dans la surveillance

Outre le monopole du Fatah en Cisjordanie et l’emprise du Hamas sur Gaza, les réseaux sociaux prêtent leur concours à la restriction de l’espace civique et politique disponible aux Palestiniens.

Par ailleurs, le Hamas et le Front populaire pour la libération de la Palestine (FPLP) sont tous deux repris sur la liste des organisations terroristes étrangères du département d’État américain. De ce fait, dans le cadre de sa politique concernant les « organisations et individus dangereux », Facebook ne permet ni au Hamas ni au FPLP d’être présents sur sa plate-forme et la société supprimera activement tout contenu soutenant ou encensant des factions ou individus liés à ces deux organisations. Cela implique que, si des élections législatives devaient avoir lieu, il serait impossible pour des candidats affilés au Hamas ou au FPLP de mener leur campagne sur les médias sociaux.

L’interdiction l’an dernier par la plate-forme d’un événement au cours duquel la membre du FPLP Leila Khaled devait prendre la parole n’est qu’un exemple récent de ce qui précède. Depuis des années, Facebook censure de façon disproportionnée et systématique le discours palestinien par le biais de mesures adaptées de modération de contenu et ce, au nom du gouvernement israélien.  

Tel-Aviv, 26 février 2021. Des activistes israéliens remettent une pétition signée par 50 000 personnes à la responsable de Facebook concernant la politique israélienne, Jordana Cutler, demandant que la société s’abstienne de modifier sa politique sur le discours haineux en y incluant le mot « sioniste » comme étant antisémite. (Photo : Heidi Motola / Activestills.org)

Tel-Aviv, 26 février 2021. Des activistes israéliens remettent une pétition signée par 50 000 personnes à la responsable de Facebook concernant la politique israélienne, Jordana Cutler, demandant que la société s’abstienne de modifier sa politique sur le discours haineux en y incluant le mot « sioniste » comme étant antisémite. (Photo : Heidi Motola / Activestills.org)

 

Sa « politique concernant le concept du shahid », par exemple, considère l’usage du mot shahid (« martyr », en arabe) comme une glorification ou une louange du terrorisme, qui déconsidère et déprécie l’usage politique, social et religieux de ce terme en Palestine et dans le monde arabe en   général. Très récemment, Facebook a envisagé d’ajouter le mot « sioniste » au groupe de mots protégés dans le cadre de sa politique sur le discours haineux, et cela allait réduire davantage encore au silence les Palestiniens et leurs alliés quand ils discutent des réalités qu’ils vivent et qu’ils tiennent le régime israélien responsable de violations de leurs droits humains.

Les Palestiniens vivant sous le pouvoir militaire d’Israël sont donc soumis à divers niveaux de surveillance. Israël, un ténor mondial des technologies de la cybersécurité et de la surveillance, n’épargne aucun effort en vue de déployer ses outils invasifs pour espionner les détails les plus intimes de la vie des Palestiniens, y compris leurs relations, leurs tendances sexuelles, leur statut financier et leurs conditions de santé, et il n’a jamais cessé de le faire depuis sa création. Aujourd’hui, les dirigeants palestiniens essaient de contrôler leurs sujets en recourant à des technologies invasives similaires, même si elles sont un tantinet plus primitives.

Face à cette censure d’entreprise et à la surveillance omniprésente d’Israël, il est absurde que l’AP consacre ses ressources limitées à espionner et réduire au silence ses sujets au lieu de les protéger. Si Abbas et l’AP étaient un tant soit peu sérieux dans leur intention d’organiser des élections vraiment démocratiques et représentatives, y compris de tous les Palestiniens disséminés dans le monde, ils pourraient utiliser la technologie de façon créative dans le but de surmonter la séparation géographique des Palestiniens. Toutefois, en ce moment, l’AP prouve une fois de plus qu’elle ne voit aucun intérêt à servir le peuple, mais uniquement à bien asseoir son pouvoir.

 

Publié le 29 avril 2021 sur +972 Magazine
Traductions : Jean-Marie Flémal, Charleroi pour la Palestine

Marwa Fatafta

Marwa Fatafta

Marwa Fatafta dirige le travail d’Access Now sur les droits digitaux dans la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) en tant que directrice politique. Elle est également membre du bureau de consultance de l’organisation palestinienne des droits digitaux, 7amleh, et analyste politique à Al-Shabaka, le Réseau de la politique palestinienne