Cuba : « Motivés par la solidarité, pas par l’intérêt matériel »

“D’autres étrangers qui sont allés en Afrique ont eux aussi amené les œillères du colonialisme culturel — mais pas les Cubains. Notre formation révolutionnaire, notre expérience dans le développement de la solidarité, rend impensable toute relation paternaliste ou coloniale avec les peuples qui sont affligés.” Abel Prieto, l’ancien président de l’Union des écrivains et artistes de Cuba (UNEAC) et ministre de la culture, présente l’ouvrage Zone Rouge : l’expérience cubaine avec l’Ebola écrit par Enrique Ubieta.

 

“Enrique Ubieta me dit que nous avons ici parmi nous les médecins Jorge Pérez — directeur de l’Institut Pedro Kourí de médecine tropicale, qui était responsable de la formation de la brigade à Cuba — et Félix Báez, le seul cubain qui a contracté le virus Ebola.

Jorge est allé à Genève, à l’hôpital où Félix était soigné. Il lui a parlé par téléphone, séparé par une vitre, et Félix lui a dit : « Salut prof, je vais retourner en Sierra Leone. » En fait, il était gravement malade. Mais il a récupéré et il y est bien retourné.

C’est cela l’exemple montré par nos trois frères ici et les autres compañeros de la brigade Ebola qui sont présents aujourd’hui.

Je veux commencer par avouer que lorsqu’Ubieta m’a demandé de présenter ce livre à la foire, je lui ai dit tout de suite que bien sûr je le ferais. Mais quand j’ai dit cela, c’était au cours de notre folie quotidienne, en pensant que c’était purement un livre informationnel — que ça me fournirait plus d’éléments, un rapport mieux structuré sur quelque chose que je connaissais déjà par les médias et par le biais du journalisme d’Ubieta.

Mais le livre m’a bouleversé — il y a tellement plus que ce à quoi je m’attendais. Le docteur Delgado l’a très bien dit. C’est un livre de témoignages de première main, mais c’est beaucoup plus que cela. Il présente le drame de l’Afrique. Il reprend le sujet qu’Ubieta a traité dans plusieurs de ses essais, toute la question de la colonisation culturelle. Il donne un aperçu de la bataille épique de Cuba contre l’Ebola.

 

 

Un livre à promouvoir parmi les jeunes

 

 

En le lisant, j’ai compris que Zona Roja parle des personnes, des faits, de mécanismes et de situations dont je n’avais vraiment aucune connaissance. Je crois que beaucoup d’autres lecteurs auront une réaction similaire. C’est un livre que nous devrions promouvoir en particulier chez les jeunes.

Il raconte l’altruisme, les principes et les convictions qui ont soutenu les médecins et les infirmières cubains. Il commence avec une citation d’un discours prononcé par Fidel [Castro] le 17 octobre 1962, lorsque l’école de médecine de Playa Girón a été inaugurée :

« Quand j’ai parlé aujourd’hui avec les étudiants, nous avons dit que nous avions besoin de 50 médecins volontaires pour aller en Algérie. … Et nous sommes sûrs que nous allons avoir ces volontaires. »
Nous parlons ici de 1962. Ubieta raconte comment la moitié des médecins à Cuba à ce moment — 3 000 sur 6 000 — sont partis après le triomphe de la révolution.

« Dans les huit ou 10 ans à venir, qui sait combien [nous serons en mesure d’envoyer] », a déclaré Fidel. « Nous serons capables d’aider nos pays frères. »

Dans un de ses Réflexions, le 18 octobre 2014, quand les volontaires cubains ont commencé la mission Ebola, Fidel a commenté : « Le personnel médical qui ira n’importe où pour sauver des vies, au risque de perdre la leur, sont le plus grand exemple de solidarité qu’un être humain peut offrir, par-dessus tout parce qu’ils ne sont pas motivés par l’intérêt matériel. »

Lorsqu’Enrique Ubieta et son équipe sont arrivés en Guinée et ont rencontré le fils et la veuve de Sékou Touré [premier président de l’ancienne colonie française, Ahmed], ils ont parlé de la première visite de Fidel en Guinée et sa relation avec le leader guinéen. Mohamed Touré, fils de Sékou Touré, a déclaré : « Si nous commençons à parler des grands leaders historiques de l’Afrique, nous devons commencer par Fidel Castro Ruz, qui est pour nous un Africain, un Cubain, un citoyen du monde, un héros dans la lutte pour la libération de l’Afrique. »

 

 

Un demi-siècle de solidarité en Afrique

 

 

« En Guinée, » a déclaré Ubieta, « j’ai compris que si je voulais écrire sur le grand exploit internationaliste de nos médecins dans la lutte contre le virus Ebola, je devais commencer en tenant compte du demi-siècle de solidarité Cubaine avec l’Afrique. »

Jorge Lefebre, ambassadeur de Cuba en Sierra Leone et au Libéria, qui est ici aujourd’hui, se souvient de l’appel qu’il a reçu de Raúl, « Nous avons tout évalué. Nous allons envoyer de l’aide à l’Afrique. Vous devez parler avec les présidents de Sierra Leone et du Libéria parce que demain nous allons annoncer notre décision publiquement. »

« C’était la mi-Septembre, » a indiqué Jorge Lefebre, « et au 2 octobre le premier avion atterrissait en Sierra Leone. »

Avec des comptes rendus, des histoires et des témoignages personnels convaincants, Ubieta décrit l’histoire de l’Afrique dans toute sa portée dramatique.

Quand il est arrivé au Libéria, il a écrit : « Nos esprits se remplissent de fausses images que la télévision et le cinéma, et plus récemment l’internet, qui s’infiltrent dans nos rétines et prédéterminent ce que nous voyons.

Ce n’est pas qu’ils sont totalement faux — c’est qu’ils créent des stéréotypes presque insurmontables.

« Je veux rencontrer les êtres humains qui vivent dans la ville. Pour comprendre un médecin, vous devez comprendre le patient. Dans les rues, beaucoup se plaignent quand nous essayons de sortir nos appareils photos. Les Africains n’aiment pas les photographes arrogants, les étrangers qui viennent pour enregistrer la pauvreté et pour transformer les êtres humains qui habitent le continent en paysage, pillés et humiliés encore et encore. Ils en ont assez d’être des objets exotiques pour ces voyageurs qui ne se soucient pas de leur sort. »

Plus tard, il a souligné une initiative pathétique — supposé être un acte de solidarité — par quelques musiciens célèbres d’Europe et des États-Unis. En novembre 2014, « ils ont enregistré une chanson de « solidarité » avec ceux atteints par le virus Ebola. » Mais, Ubieta a expliqué, « Ils n’ont pas fait le moindre effort pour connaître la culture des personnes qui souffrent de l’épidémie… Le titre de la chanson — « Do They Know It’s Christmas? » [Est-ce qu’ils savent que c’est Noël ?] — a été désastreux comme tentative de se lier avec une population qui est à majorité musulmane dans deux des trois pays touchés [la Sierra Leone et la Guinée]. Et les paroles, loin d’être instructives, ont donné une description inexacte de l’épidémie et a instillé la peur parmi les Européens.

En Afrique, la chanson de « solidarité » a été vue avec rejet.

Il a cité un intellectuel libérien qui dit : « Ils demandent si nous savons ce que c’est Noël. Oui nous le savons. Mais nous ne le célébrons pas. »

Cette chanson est un exemple de la philanthropie des célébrités, une approche qui mène les personnalités riches et célèbres à acheter les enfants du Tiers-Monde, de les adopter et de les déraciner de leur terre et de leur héritage culturel.

 

 

L’Obstacle du colonialisme culturel

 

 

D’autres étrangers qui sont allés à l’Afrique ont eux aussi amené les œillères du colonialisme culturel — mais pas les Cubains. Notre formation révolutionnaire, notre expérience dans le développement de la solidarité, rend impensable toute relation paternaliste ou coloniale avec les peuples qui sont affligés.

Ubieta cite un anthropologue du Sénégal : « Un conflit absurde et nuisible s’est développé entre le peuple et les autorités — le peuple a essayé de se soustraire aux mesures de santé établies par les autorités. Ils étaient en colère, frustrés et effrayés par une maladie qui les tuait et par des recommandations qui heurtaient leur système de croyance. Ils se sentaient mal compris et abandonnés par le monde entier. »

Les brigades cubaines elles aussi ont dû surmonter ces obstacles culturels. Et ce qu’Ubieta décrit montre qu’ils ont bien réussi à le faire grâce à leur dévouement. Le dévouement authentique et la solidarité qui a soutenu les efforts déployés par les brigades sont devenus évidents aux patients et aux communautés.

Ubieta décrit la dévastation précédente, le résultat de plus de 10 ans de guerre entre le Libéria et la Sierra Leone, qui a détruit les structures de soins de santé des deux pays. Il explique comment le colonialisme a créé ces soi-disant conflits ethniques :

« En Afrique, les colonialistes divisés des territoires comme s’ils étaient à découper un gâteau. Chacun à pris le morceau le plus grand ou le plus appétissant, ou autant qu’ils pouvaient, de la « nature » (s’agissant des ressources naturelles). Dans ce processus, ils ont divisés les cultures, les langues et les traditions locales.
« Pour le colon, il était plus important de protéger un diamant ou une mine d’or qu’une culture. Ça a également rendu la domination plus facile. Ils ont utilisé certains groupes ethniques contre les autres. »

Ubieta explique comment les conflits ethniques masquent la tragédie sociale, la tragédie économique, l’inégalité.

Il consacre un chapitre aux femmes cubaines. Il mentionne une femme médecin qui était déjà sur place dans le cadre du Programme de santé publique globale et qui avait envoyé une lettre [à La Havane] insistant que les médecins et les infirmières voulaient rester et se joindre à la lutte contre Ebola.

Ubieta conclut : « La pauvreté, avec toutes ses conséquences sociales et culturelles, est le plus grand facteur de production et de transmission de maladies mortelles. Et la pauvreté en Afrique est la fille de la modernité, c’est à dire, du capitalisme. Le capitalisme engendre la pauvreté, les armes biologiques, la course aux profits et les catastrophes écologiques. »

L’un des médecins interrogés par Ubieta est Graciliano Díaz de Santiago de Cuba — il est ici aujourd’hui. J’ai été submergé par tous vos témoignages oculaires, mais je ne vous ai jamais rencontré.

 

 

Le manque de soins de santé de base

 

 

Graciliano a raconté ce qui suit à Ubieta concernant la Guinée, « Il n’y a pas de statistiques, pas de données, il est donc difficile de parler de l’état de santé et d’hygiène dans le pays. Il n’y a aucune sensibilisation à la santé et à l’hygiène à aucun niveau, ce qui a contribué à propager la maladie. »

« Aujourd’hui, nous avons affaire à Ebola, dit Graciliano, mais avant, c’était le paludisme, l’encéphalite, le choléra, la typhoïde, la tuberculose et le SIDA. »

Ubieta a fourni quelques faits terrifiants. [Voir le tableau dans « Épidémie d’Ebola : créée par le pillage impérialiste »]

Comme l’Ambassadeur Jorge Lefebre l’a dit à Ubieta, lorsque la brigade médicale du Programme de santé publique globale est arrivée en Sierra Leone, le ministre de la santé a dit quelque chose qui vous arrache le coeur quand vous le lisez. « Vous ne pouvez pas imaginer combien nous apprécions l’aide médicale que Cuba nous donne », dit-elle « Partout ailleurs dans le monde, une femme qui est enceinte est une source de bonheur pour la famille. Dans mon pays, c’est une source de profonde tristesse. Cela signifie que, à la fin de la grossesse l’un des deux va mourir — la mère ou l’enfant. Vous nous apportez de l’aide afin que cela ce ne se produise pas. »

Le ministre des Affaires étrangères du Libéria a déclaré à Ubieta, « En Septembre et Octobre [2014], le Libéria semblait être l’enfer. … Notre peuple mourait en grand nombre. … Cuba a envoyé du personnel médical et ils ont partagé les risques avec nous. Ils ont dit qu’ils étaient des frères qui ont traversé l’océan pour nous aider. … Quand l’histoire sera racontée sur la manière dont nous avons vaincu cette maladie, un important chapitre sera consacré au rôle de Cuba et des médecins cubains. »

 

 

Les gens que vous aimeriez avoir à vos côtés

 

 

Zona Roja ne contient pas de rhétorique. L’héroïsme des médecins et des infirmières cubains ressort de leurs propres récits et actions. J’ai écouté le docteur Juan Carlos, qui a parlé du caractère strictement volontaire de la mission. Pour la plupart des internationalistes le moment le plus difficile n’a pas été la décision de se joindre à la mission. Ça a été quand ils ont dû le dire à leurs familles. Ubieta a recueilli plusieurs témoignages à ce sujet.

Kike [le docteur Ángel Enrique Betancourt] a dit : « On m’a appelé, et ma femme m’a dit de ne pas dire oui. … Mais j’avais un historique. Si mon père est mort comme il l’a fait, comment je n’aurais pas pu y aller ? » Le père de Kike était le docteur de Samora Machel (le président du Mozambique). Il est mort en 1986 dans l’attaque qui a fait tomber l’avion présidentiel, c’était clairement l’œuvre des Sud-Africains. « Je dois remplir mon devoir, » a déclaré Kike.

Ce sont des personnes que vous aimeriez avoir à vos côtés dans le combat, dans les combats les plus durs.
Un infirmier, Eduardo Rodríguez Almora, a été interviewé à Monrovia. Il a dit : « Ma mère était vraiment bouleversée quand elle a entendu que je partais. Elle a commencé à pleurer. « S’il te plaît sois prudent, m’a-t-elle dit encore et encore. Mais à aucun moment elle n’a dit : « Non, n’y va pas. »

L’infirmier Rogelio Labrador Alemán a été soutenu par ses frères — l’un d’eux avait été un combattant internationaliste en Angola. Mais, il a expliqué, « J’ai dit à ma mère, qui à cette époque avait 93 ans, que j’allais à Haïti pour enseigner. … À la fin de la mission, ma mère avait entendu où j’étais vraiment allé. Quand je suis rentré, elle était très enthousiaste. Elle est allée au bureau provincial du ministère de la santé pour m’attendre … Elle s’était préparée à m’accueillir plusieurs jours à l’avance. Mon vol a été retardé. Tout le monde lui disait de rentrer à la maison et d’attendre là-bas. Elle a dit « Non, mon fils le héros arrive aujourd’hui. »

Lorsque le fils du docteur Félix Báez a appris du ministère de la santé que le test de dépistage pour l’Ebola fait sur son père était revenu positif, il a envoyé un message qui sert de titre à un chapitre de ce livre, « Papa, sois fort. Tout va bien se passer. »

Alejandro — je crois que c’est le nom du fils de Félix — a envoyé un second message : « Oui, mon père est tombé malade, mais cela ne signifie pas, comme beaucoup le disent, qu’il n’aurait pas dû y aller. Je dis le contraire, mon père est allé là-bas parce qu’il a estimé que c’était son devoir d’aider ceux qui ont le plus besoin, même si cela signifiait mettre sa vie en danger. … Ce qui nous rend humain c’est de mettre l’intérêt commun au-dessus de notre bien-être personnel. C’est d’être capable de se donner entièrement afin d’aider quelqu’un qui a besoin d’un coup de main. »

Voilà ce qui a été dit par le fils d’un médecin qui a contracté le virus Ebola, un homme dont la vie était en jeu à ce moment. Et vous avez tous entendu ce que Félix Báez a dit au docteur Pérez à l’hôpital où ils essayaient de sauver sa vie, quand c’était encore difficile de savoir à quel degré il allait être affecté par la maladie.

Le docteur Iván Rodríguez Terrero, interviewé pour [le magazine mensuel populaire cubain] La Calle del Medio [La rue du milieu] par Ubieta quand il été en formation à l’Institut Pedro Kourí, a déclaré : « Nous savions que cela était une mission que nous entreprenions sans garantie de revenir. Vos enfants ressentent de la douleur, mais ils sont fiers. Votre femme est triste … mais en même temps, se sent fière. »

L’infirmier et babalawo [prêtre dans la santería] Orlando O’Farrill Martínez a expliqué : « C’était une mission pour mon pays, mais je devais consulter mes orishas [dieux de santería]. Ils m’ont donné la permission. »
Autrement dit, les orishas sont avec nous. Pas seulement le patriarche Kirill [orthodoxe russe] et le pape François — les orishas, aussi.

Lorsque le personnel cubain est arrivé, Monrovia au Libéria, était « une ville fantôme », a expliqué Ubieta. Plus tard, l’épidémie a commencé à décroître et la ville a commencé à revivre comme les habitants revenaient.
Le docteur Leonardo Fernández compare le Monrovia qu’il a vu à son arrivée à la ville qui renaissait. « Nous avons trouvé une ville déserte. Il n’y avait guère de voitures ou de personnes dans les rues, personne alentour. … Et maintenant, nous venions juste d’en parler — ça alors, quelle différence ! Donc, nous partons avec un peu de fierté : que j’ai contribué à quelque chose pour que cette ville soit à nouveau remplie d’habitants. »

Dans la ville de Kerry Town en Sierra Leone, une Unité de traitement d’Ebola a été mise en place là où des médecins et des infirmières de Cuba et d’autres pays ont travaillé ensemble.

 

 

La brigade cubaine était au cœur de la réponse

 

 

Andy Mason, le directeur britannique du projet, a déclaré à la cérémonie d’adieu pour la brigade cubaine, « Ici, nous étions : Save the Children [Sauvez les enfants, une ONG britannique], la brigade cubaine, le ministère britannique de la santé … et nos frères et sœurs de la Sierra Leone. Mais au centre de la capacité d’intervention se trouvait la brigade cubaine. Ils étaient au cœur de la réponse ici. »

« Je suis confiant –il a poursuivi– que nos statistiques montreront … comment le taux de mortalité a chuté. Ce n’aurait pas été possible sans des soins consciencieux pour les malades. Et nos collègues cubains étaient essentiels pour administrer ces soins. »

Quarante-deux membres de la brigade ont été affectés à Maforki-Port Loko, également en Sierra Leone, rapporte Ubieta. « Pendant le séjour des Cubains, 499 patients ont été soignés … et 132 vies ont été sauvées. « Plus de trois vies sauvées pour chaque volontaire, » m’a dit fièrement le docteur Manuel Seijas Glez. Il est ici — il était le coordinateur de l’équipe cubaine dans cette unité.

Le docteur Rotceh Ríos Molina, responsable de l’équipe cubaine dans l’unité de traitement d’Ebola à l’hôpital ADRA à Waterloo, en Sierra Leone, a présenté un bilan sur la mission :

 

« D’abord et avant tout, elle m’a laissé avec l’énorme satisfaction d’avoir sauvé tant de vies. […]

La deuxième chose était notre savoir-faire et compétence, sachant que nous sommes médecins internationaux. … Vous entendrez peut-être parler d’un médecin de Harvard, ou de celui qui travaille à telle ou telle clinique britannique. Mais ces gens n’avaient rien de plus que nous. Nous sommes au même niveau. Notre formation professionnelle rivalise avec l’enseignement que reçoivent ces médecins d’autres pays.

La troisième chose était l’esprit de solidarité, de camaraderie, de fraternité. Je pense que c’est ce qui nous a tous ramené ici sains et saufs, sauf pour les deux, que nous avons perdu. »

 

Comme vous le savez tous, ces deux cas n’ont pas été dus à Ebola. Ils sont morts de paludisme.

 

Ce livre fournit un bilan extraordinaire en termes moraux aussi.

Leonardo Fernández, est-il ici ? Le docteur Leonardo Fernández, qui a 63 ans, presque ma génération. Quand j’ai lu qu’il est fan de rock and roll je me suis identifié avec lui. Nous devrions nous réunir dans un Yellow Submarine ! Mais bon …

Le docteur Fernández a servi au Nicaragua, au Pakistan, au Timor oriental, à Haïti et au Mozambique. « Quand ils disent qu’ils ont besoin de volontaires », il dit, « Je lève la main et après je demande pourquoi faire. »

 

 

« Nous avons simplement effectué notre devoir »

 

 

En ce qui concerne la lutte contre le virus Ebola, il a dit : « L’impact de la médiatisation de cette mission … a provoqué chez certains d’entre nous … à se voir comme des héros. À mon avis, nous avons simplement accompli un devoir qui correspond aux valeurs morales de la révolution et de la pratique médicale. … J’avais déjà entendu parler d’Ebola. Je connais bien l’Afrique, j’ai soigné la fièvre hémorragique au Mozambique, donc j’ai levé la main et voilà je suis là. Rien d’extraordinaire. C’est la vie, » dit-il, rejetant l’idée que cette décision héroïque avait une quelconque importance.

Le détachement avec lequel le docteur Fernández parle de sa vie d’engagements maintes fois prouvés, est quelque chose qui réapparait encore et encore dans les témoignages recueillis par Ubieta. Ce sont des héros, bien sûr, dignes de la plus grande admiration. Mais ils racontent des expériences éprouvantes avec modestie, sans s’appesantir sur les détails.

Le docteur Rotceh Ríos Molina, que j’ai mentionné plus tôt, a dit : « Quand nous sommes arrivés en Sierra Leone, le 9 octobre [2014] et que nous sommes entrés dans un service hospitalier Ebola, ça ressemblait à un entrepôt pour les malades, pas à un hôpital. Beaucoup étaient couchés sur le sol, sans perfusion, sans médicament. Nous devions changer l’idée que vous ne pouviez pas toucher les malades. Nous avons commencé à les traiter, et plus de malades ont commencé à survivre. »

L’infirmier Juan Carlos Curbelo, de cette même unité ADRA à Waterloo, parle d’ « une femme enceinte diagnostiquée avec le virus Ebola qui avait besoin d’une transfusion. Mais l’hôpital n’avait pas d’argent pour acheter du sang. » Les Cubains ont fait une collecte sur place pour l’acheter. Tout le monde a donné ce qu’ils pouvaient à ce moment.

« L’infirmière en chef nous a dit que c’était sans espoir, que quoi que nous fassions la femme allait mourir. Mais nous ne pouvions pas nous empêcher de faire tout ce que nous pouvions pour la sauver. Après quelques jours, la femme est décédée, mais nous étions en paix avec notre conscience, », a dit le camarade.

Un autre infirmier, Víctor Lázaro Guerra, « le plus jeune membre des brigades qui ont servi dans les trois pays, » a célébré son 26e anniversaire au cours de la mission. Il parle d’ « un enfant qui avait besoin en urgence d’une perfusion et d’une transfusion. Aucun membre de sa famille n’a voulu donner du sang, et ils n’avaient pas d’argent pour se payer une transfusion. Alors, nous avons récolté un peu d’argent … et nous avons obtenu une poche de sang. Grace à ça nous l’avons sauvé. »

Ubieta résume brièvement tous ces héros, « Sans les combinaisons de protection, ils ne se distinguent pas des autres mortels. Ils touchent la mort avec leurs mains, mais ils arrivent en racontant des blagues qui rendent les choses plus faciles pour eux, les malades et les collègues d’autres pays. Ils ont peur, mais ils la surmontent, l’oublient même et deviennent intrépides. »

Ils — vous qui êtes ici aujourd’hui — ont toujours eu cette importante composante de la capacité de Cuba à résister : l’humour. Et cela ne pouvait pas être autrement. Dans de nombreuses pages de Zona Roja, au milieu des horreurs de l’épidémie, au milieu de la mort, il y a aussi beaucoup de plaisanteries, de blagues, du rire cubain. Les volontaires de provinces rivales au baseball, plaisantent entre eux. Certains jouent de la musique sur un téléphone portable pour les patients qui ont été sauvé et qui sont renvoyés chez eux, et ces malades dansent avec leurs sauveurs. D’autres parlent d’experts qui étaient censés les former à Freetown, mais qui étaient comme ces professionnels de karaté ceinture noire cinquième dan qui n’ont jamais mis les pieds sur le tatami.

La conduite éthique et morale des Cubains qui ont fait face à l’épidémie d’Ebola présente un contraste saisissant dans ce monde dégradé du XXIè siècle. Leur lutte, malade par malade, pour vaincre la mort et sauver des êtres humains sans défense est à l’opposé du traitement des migrants qui naviguent jour après jour vers les côtes de l’Europe pour être accueillis seulement par des barbelés, des murs, des troupes armées et l’égoïsme cruel.

Aujourd’hui, quand, au milieu de toutes les difficultés quotidiennes nous parlons beaucoup du fléchissement des valeurs parmi nous, il est bon de se rappeler les exploits inscrits dans Zona Roja. Ce n’est pas un livre au sujet d’histoire ancienne. Ça ne remonte pas aux événements épiques des années 1960. Ceux qui ont participé à cette mission sont à Cuba ici et maintenant, certains dans cette salle. D’autres effectuent ailleurs des missions internationalistes.

Certains ont moins de 30 ans, d’autres ont 10 ou 20 ans de plus. Malgré les avancées et les revers que nous y avons vécus, malgré les défauts et les contradictions, il y a, sans aucun doute au sein d’eux une préfiguration de « l’homme nouveau » dont le Che parlait. Ils illustrent les idéaux les plus purs de la Révolution cubaine. Que notre admiration et notre hommage leur parviennent, et aussi à vous qui êtes parmi nous.

 

 

Traduit de l’espagnol par The Militant, Année 80, no 17

Source : Cubaperiodistas