Coup d’oeil sur le cinéma de sécurité nationale. Préface à l’Empire vous divertit

Matthew Alford a publié en 2017 le livre National Security Cinema qu’Investig’Action est heureuse de vous proposer aujourd’hui en français. À cette occasion, l’auteur revient sur l’accueil qui fut réservé lors de la première sortie de son livre et ce qui s’est écoulé ensuite. Manifestement, la CIA porte un intérêt certain pour les grosses productions hollywoodiennes, mais elle préfère rester discrète sur son rôle…


 

En 2017, nous avons publié le livre National Security Cinema sans publicité, sans éditeur, sans graphiste, sans distributeur et même sans prendre la peine de chercher des appuis. Nous avons été inondés de demandes d’interviews et les critiques ont été excellentes – rien dans les médias de grand chemin, bien entendu – et nous avons vendu 2000 exemplaires du livre la première année. Cet accueil positif témoignait de ce que le public était avide d’informations nouvelles et fiables ainsi que d’analyses pertinentes concernant ce domaine jusqu’alors largement sous-exploré et dénaturé.

Juste après la publication, nous avons commencé à observer des changements étonnants dans la manière dont le Pentagone organisait ses dossiers sur Hollywood. C’est ainsi que le dépôt de Washington a donné libre accès au public sans le consentement de son propriétaire privé, Lawrence Suid, qui, comme on s’en souvient, avait refusé cet accès à toute personne active dans ce domaine.

En 2018, j’ai visité la bibliothèque de l’université Georgetown, à Washington. J’y ai trouvé dans treize cartons davantage de preuves encore de l’influence du gouvernement sur les films et séries télévisées, même s’il était évident qu’une énorme quantité de documents, notamment les plus controversés avaient inexplicablement été retirés.

La même année, nous avons commencé à travailler avec Roger Stahl, professeur associé d’études de la communication à l’université de Géorgie, sur un film documentaire intitulé Théâtres sur commande : la prise d’Hollywood par l’armée, distribué par la Media Education Foundation en automne 2020 pour coïncider avec la publication de ce livre. Roger a envoyé des dossiers et des entretiens réalisés à la suite de visites sur le terrain à travers les États-Unis. Pendant ce temps Tom a continué à amasser des documents concernant plus d’une centaine de demandes au titre de la loi sur l’accès à l’information.

L’armée étasunienne, qui sait que ce sujet est extrêmement délicat, a réussi de manière étonnamment efficace à éviter, grâce à une série de stratégies discrètes, que l’on s’y intéresse trop. Ce n’est que l’acharnement de Tom – qui avait déjà été qualifié avant ce projet de « demandeur contrariant » par les autorités britanniques – qui a brisé le sceau.

La Chine est, bien entendu, particulièrement terrible à cet égard, car l’État y exerce des contrôles stricts, pour imposer ses propres fadaises nationalistes dans des films tels que Loup combattant (2015). Beijing édulcore des films étrangers pour sa propre population : dans Skyfall (2012), James Bond ne tue pas un garde chinois ; les Hommes en noir (Men in Black) ne font pas usage dans le troisième épisode de leur dispositif d’effacement de la mémoire (qui ressemble trop à de la censure), alors que, dans Mission Impossible III (2006), on ne peut pas voir du linge sécher sur un fil à Shanghai. 

Toutefois l’impact de la Chine sur nos propres écrans occidentaux est négligeable (on a beaucoup glosé sur Tom Cruise contraint de retirer un drapeau de Taiwan de son uniforme dans Top Gun II [2020]) et plutôt rare (la modification la plus spectaculaire est intervenue dans Red Dawn [2012], où les soldats qui envahissent l’Amérique étaient au départ des Chinois, mais sont devenus des Nord-Coréens à la suite d’une plainte de Beijing).

En Grande-Bretagne nous avons le département de la Culture et le BBFC (British Board of Film Classification), mais aucun des deux ne s’oppose de manière explicite à des récits politiques. Il n’y a pas l’équivalent du département de la Propagande du Parti communiste chinois ni même du bureau de liaison du Pentagone en matière de divertissement, mais un certain nombre d’anciens militaires et agents de renseignements travaillent dans l’industrie du spectacle, alors que le ministère de la Défense et celui des Affaires étrangères disposent de procédures perfectionnées pour traiter les demandes d’aide à la production.

Les modifications concrètes apportées à des scénarios sont généralement inexistantes dans le système britannique, mais les formulaires à remplir pour travailler avec des organisations telles que Landmarc Solutions posent des questions sur « tout contenu militaire quelle que soit l’époque, notamment l’éventuelle représentation de tout établissement existant du ministère de la Défense » et précise également que, « si la demande comporte quelque aspect militaire que ce soit, elle devra être soumise à l’approbation de notre département des Relations publiques ». Si l’évaluation du département en question trouve un projet suffisamment positif, une aide militaire gratuite lui sera accordée, conformément aux manuels de formation en matière de médias. 

Parmi les séries télévisées affectées par des compagnies telles que Landmarc et Military Film Services, on peut mentionner : EastEnders, Casualty, Top Gear, Doctor Who, Coast, Countryfile, Silent Witness, Midsomer Murders, Sherlock, Poirot et Miss Marple.

Parmi les longs métrages concernés, on trouve X-Men (2000), Edge of Tomorrow (2014), The Monuments Men (2014), The Man from UNCLE (2015), World War Z (2013), 24 (2014), Kick Ass 2 (2013), I Am Soldier (2014), ainsi que divers James Bonds.

Il n’est pas étonnant que des productions telles que Kingsmen (2014) (soutenue par Inmarsat et MBDA Missile Systems), Spooks (2002-2011) et la série Intelligence avec David Schwimmer (2020) ressemblent à des publicités de recrutement – c’est ce qu’elles sont.

Aucun système de divertissement de sécurité nationale ne fonctionne cependant à l’échelle de ce qui se passe aux États-Unis. À tous points de vue – taille de l’armée, taille de l’industrie cinématographique, ambitions de politique étrangère ou influence culturelle globale –, tout le monde fait figure de nain comparé aux États-Unis.  

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Certes, même le système de sécurité étasunien de divertissement-sécurité n’est pas global. Depuis la parution de notre livre, plusieurs films incroyables, si l’on prend la peine de les chercher, ont dépeint la politique occidentale d’une manière qui nous a amusés et impressionnés à la fois : Vice (2016) ; Dark Water (2019) ; The Report (2019) ; Official Secrets (2019) ; Backstabbing for Beginners (Trahison d’État) (2018) ; The Banker (Le Financier) (2020).

Dans l’ensemble, le divertissement occidental a continué à se jeter de plus en plus dans les bras de la sécurité nationale avec Godzilla (2019) ; American Made (2014) ; Top Gun II (2020) ; Avatar II et Drone Warrior. Dans certains cas, y compris s’agissant de quelques productions dont nous pensions bien connaître l’histoire – comme Megaforce (1982), Man of Steel (2013), Presidio (1988) et Ice Station Zebra (1968) – nous avons trouvé de nouveaux documents prouvant que le Pentagone avait obtenu une « réécriture totale », ou quelque chose de ce genre. Et vous vous rappelez la scène d’Independence Day dans laquelle les extra-terrestres font sauter le Pentagone lui-même ? Non ? Et pour cause : de nouveaux dossiers montrent que le bureau de liaison en matière de divertissement avait demandé sa suppression.

En ce qui concerne la série The Last Ship (2014-18) de TNT, rien de ce qui y apparaît n’a pu se faire sans la contribution de la marine militaire, qu’il s’agisse de l’intrigue, des personnages, du montage final, des messages sur les réseaux sociaux et autres promotions, et même d’un petit rôle pour le secrétaire à la Défense pour la marine. La série ne s’est pas foulée pour trouver des ennemis : la Russie, les terroristes islamiques et enfin la Chine, montrée en train d’essayer de rayer le Japon de la carte à l’aide d’un vaccin contaminé. Dans le même temps, les États-Unis appliquent « le traitement » au Vietnam par voie aérienne, dans une ignoble inversion de l’Histoire réelle. La série laisse même entendre que les États-Unis d’Amérique sont non seulement inspirés, mais guidés par Dieu lui-même…

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Bien que la CIA et le Pentagone soient les coupables les plus flagrants de cette guerre éclair de propagande, ce ne sont pas les seuls.

Un cas classique est celui du Premier ministre britannique David Lloyd George, qui a empêché en 1918 la sortie d’un film sur sa propre vie, déjà approuvé et annoncé, en payant la somme de 20 000 livres sterling en liquide pour le négatif et l’unique copie, qui ont ensuite passé plus de septante [soixante-dix] ans dans un coffre-fort. 

De nos jours, de tels objectifs sont atteints par des manières moins brutales, mais pas moins efficaces. Les studios de cinéma eux-mêmes assurent le contrôle le plus immédiat et le plus évident de l’expression politique. Dans le cas du film Greed (2019), le générique de fin comportait des statistiques permettant de comparer les salaires misérables des ouvriers des usines avec l’insolente richesse de magnats du commerce de détail tels que Stefan Persson, de H&M (dix-huit milliards de dollars étasuniens) et Amancio Ortega, de Zara (soixante-sept milliards). Sony a insisté pour qu’elles soient retirées.

Le film Atlas Shrugged : Part II (2012) célèbre le culte ultra-capitaliste d’Ayn Rand. Le film original a connu un succès commercial mitigé et a été largement ignoré par la critique, mais la suite – dont la sortie a coïncidé avec les élections de novembre 2012 – a rapporté seize millions de dollars grâce à une dette privée. Cette série est soutenue par l’une des plus puissantes organisations conservatrices étasuniennes, « Americans for Prosperity », qui a déclaré : « Nous l’avons soutenue, nous avions organisé des projections dans tout le pays… nous aimions l’idée d’en être. »

D’autres personnages puissants se cachent aussi dans l’ombre. Richard Klein a fait office de conseiller officieux pour des films tels que The Kingdom (2007) et 13 Hours (2016). Une foule de prestataires privés travaillent sur des produits de divertissement, mais Klein est particulièrement intéressant, car au fur et à mesure que son rôle dans la série Designated Survivor (Survivant désigné) (2015-19) prenait de l’importance, ont commencé à apparaître à l’écran tous les signes des relations publiques de la CIA – vues aériennes de Langley, décor recréant complètement le hall d’entrée de la CIA, avec son emblème bien visible de même que le mur commémoratif, sans oublier un dialogue maladroit nous rappelant que la CIA est censée respecter scrupuleusement la règle voulant qu’elle ne mène pas d’opération sur le sol étasunien. Klein est-il un agent de la CIA infiltré à Hollywood ? L’un des documents de la CIA en notre possession en parle comme d’un « contact de longue date » de son bureau des affaires publiques. Compte tenu de ses liens professionnels avec Henry Kissinger, a-t-il aussi représenté cette tumeur d’État encore moins transparente ?

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Les retouches apportées à toute une culture médiatisée sont mises à nu dans notre travail, mais j’espère qu’il a toujours été clair que notre propos n’a jamais été de dire ce que les sociétés de production cinématographique devaient faire. Il s’agissait toujours de ce qu’elles ne devaient pas faire. Le principal problème que nous avons identifié – et qui prend des proportions démesurées aux États-Unis – est le cinéma de sécurité nationale, c’est-à-dire les productions typiquement réalisées avec le soutien d’organismes militarisés et qui font la promotion du point de vue de la superpuissance en matière de politique internationale.

Au moment de mettre la dernière main à cette nouvelle édition, certains signes indiquent que le Pentagone recommence à trouver le moyen de s’intéresser de près à ces productions. L’armée s’est mise à expurger davantage nos demandes au titre de la loi sur la liberté d’information en invoquant des excuses jusqu’alors inusitées – le droit d’auteur et la confidentialité commerciale – et nous entendons dire que tous les dossiers doivent être retournés par la bibliothèque de Georgetown au Pentagone lui-même.

Il peut paraître futile de penser que ces dossiers seront placés dans une pièce sombre pleine de casiers sur lesquels seront écrit « Ne pas ouvrir ». Or, nous avons vu très clairement que, lorsqu’Hollywood se mêle des affaires des puissants, nous sommes tous cloisonnés dans un monde qui n’est pas seulement un monde de divertissement, mais aussi un monde de mensonges.

 

Matthew Alford

Grande-Bretagne – été 2020.

Note: Ce fut un plaisir de collaborer avec Investig’Action à cette édition augmentée de notre livre – seulement disponible en français, avec cette nouvelle préface (rédigée essentiellement par moi-même) et quatre nouvelles études de cas (dues essentiellement à Tom).

 

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