Côte d’Ivoire: L’Heure de la Vérité a sonné !

Dans quelques jours la Côte d’Ivoire va être confrontée à une des épreuves les plus décisives de son Histoire. Ce samedi 31 octobre est, constitutionnellement, la date prévisionnelle de l’élection présidentielle qui aurait dû permettre aux Ivoiriens de se choisir un nouveau président. Mais c’est la perspective menaçante d’une nouvelle crise qui inquiète toute une nation qui aspire à la concorde et à la paix.

Depuis son accession à l’indépendance, le 7 août 1960, le pays n’a guère connu de véritable élection « démocratique », sinon celle d’octobre 2000 qui a permis aux Ivoiriens de mettre fin à l’épisode tragi-comique de la Transition militaire et, surtout, celle d’octobre/ novembre 2010 qui a présenté toutes les caractéristiques d’une élection libre, transparente et inclusive dans son déroulement pré-électoral et qui a été, malheureusement, transformée en crise post-électorale sanglante du fait de l’implication politico-militaire d’intervenants extérieurs où l’ancienne puissance coloniale a joué le pire rôle, Nicolas Sarkozy « achevant » ainsi un « plan » engagé dès septembre 2002 sous la présidence de Jacques Chirac, la France n’ayant pas accepté, au fond, le résultat  de 2000 qui avait vu l’arrivée au pouvoir de Laurent Gbagbo qui, pensait-elle, allait « déstabiliser » le pré-carré français en Afrique.

Dix ans se sont passé avec, en Côte d’Ivoire, un homme installé « sans complication, sans rien » !comme l’a claironné Nicolas Sarkozy. En fait Alassane Dramane Ouattara a été porté au pouvoir par la seule puissance des armes utilisées sans retenue par les autorités françaises au terme d’un processus qui, avec le recul du temps, peut être considéré comme l’un des pires storytelling de ce début de XXI ème Siècle.

Aujourd’hui la Côte d’Ivoire semble, encore une fois, au bord du gouffre et toujours avec un dénominateur commun, Alassane Dramane Ouattara. Depuis son introduction malheureuse dans la sphère du pouvoir en 1990 par un père-fondateur miné par la maladie et manipulé par une aventurière sans scrupules, Alassane Dramane Ouattara est devenu, au fil du temps et de la révélation de sa véritable nature, le pire cauchemar des Ivoiriens, de toutes origines régionales et de toutes croyances.

Dès la mort du Vieux il avait déjà tenté de violer la Constitution en essayant de se faire adouber en voulant contourner l’article 11 de la Loi fondamentale qui faisait de Bédié le successeur légitime et légal du président disparu. Ce fut le coup d’envoi d’un combat permanent de déstabilisation du pays, ponctué de sa célèbre phrase « je vais mélanger ce pays ».

L’action irréfléchie  du pouvoir français l’a conduit finalement au palais présidentiel où il s’est maintenu sans partage jusqu’à ce jour, « tripatouillant » au passage sa « réélection » en octobre 2015, falsifiant sans vergogne un scrutin boudé par l’immense des Ivoiriennes et des Ivoiriens.

ADO a été au centre de toutes les polémiques autour de sa nationalité et de sa foi religieuse, polémiques qu’il a lui-même suscitées en clamant urbi et orbi « qu’on ne voulait pas de lui parce qu’il était du Nord et musulman »…

Mais, cette fois-ci, il arrive au bout du chemin, bori bana comme on dit au pays ! Et c’est lui-même qui se sera passé la corde au cou, en réformant la Constitution dans les conditions dans lesquelles il a procédé en 2016.

En effet, la Constitution actuelle est bien celle votée par plus de 85 % des Ivoiriens en juillet 2000. À l’époque, d’ailleurs, le journal Le Patriote, que l’on peut considérer comme le bulletin d’information du RDR, le parti d’ADO, avait titré, la veille du scrutin : «  Constitution RDR à 95 %, votez OUI ».

Le referendum de 2016 n’a porté que sur la réforme de certains articles de cette Constitution et, non pas, sur l’approbation d’une nouvelle Loi fondamentale, ce qui est décisif dans le « débat » actuel. Je ne vais pas épiloguer, car, que ce soit Cissé Bacongo, un des constitutionnalistes d’ADO, Sansan Kambiré, son ministre de la Justice ou ADO lui-même, il était clair que la problématique du nombre de mandats ne souffre aucune discussion, au point même d’avoir été un argument de campagne pour faire approuver le texte par les Ivoiriens. Et, même si la participation au scrutin référendaire, à l’instar de toutes les autres consultations sous la gouvernance d’ADO, fut fantomatique, la réforme a été actée et l’article 183 verrouille à jamais pour ADO l’accès à un troisième mandat inaccessible pour lui ad vitam eternam.

Hélas, c’est contre ce mur infranchissable qu’ADO s’est lancé, sous les prétextes plus fallacieux les uns que les autres, et qui va l’emporter un coup « Chaos » le 31 octobre prochain.

Cet entêtement que certains vont jusqu’à qualifier de  révélateur d’une pathologie qui frappe certains dirigeants enivrés par la puissance apparente du pouvoir et désignés cliniquement comme le « syndrome d’Hubris », ADO le déverse sans retenue dans la presse française ces jours-ci. Déjà son « publi-reportage » aux limites de l’indécence dans le magazine Paris-Match avait donné l’alerte sur sa tendance à écrire l’Histoire au prix des mensonges les plus éculés, indignes de la fonction qu’il occupe encore pour peu de temps.

Les deux entretiens successifs qu’il vient de donner aux quotidiens Le Monde et au JDD ne font que confirmer les craintes les plus légitimes que le président ivoirien est devenu hors de contrôle. Je ne vais pas faire l’analyse exhaustive de ces deux interventions médiatiques d’ADO mais, illustrer, avec quelques exemples précis, la vertigineuse dérive d’un président qui est sorti des limites de l’épure…

Premier exemple qui dépasse l’entendement. ADO, qui avait « programmé » son héritier putatif, Amadou Gon Coulibaly (dont il nous dit avec sa légèreté habituelle qu’il aurait « été élu », faisant fi de la volonté que le peuple ivoirien aurait pu exprimer dans les urnes), s’est trouvé dans l’obligation de se sacrifier une dernière fois pour sauver la Côte d’Ivoire de la menace identitaire que Bédié, Gbagbo et les autres faisaient peser sur le pays !

On se pince pour le croire. Quelle menace ? A-t-il oublié que l’oncle biologique de son Premier ministre défunt s’appelle le docteur Issa Malick Coulibaly, qui fut en 2010 le directeur de campagne de …Laurent Gbagbo et qui, exilé depuis dix ans, demeure un des plus proches conseillers du président ? Ne sait-il pas que le premier cercle des collaborateurs du président Gbagbo est le reflet de la diversité du pays, répondant ainsi à un choix essentiel du président de s’entourer de personnes d’abord compétentes, sans s’enfermer dans des configurations douteuses comme la promotion dangereuse du « rattrapage ethnique » pratiqué par ADO depuis son accession au pouvoir ? Se rappelle-t-il de la composition du gouvernement ivoirien le 19 septembre 2002, le jour du coup d’État manqué dont on sait, par les témoignages de ses propres hommes, qu’il avait lui-même financé ?

Quelques noms de ministres de ce gouvernement pour lui rafraichir la mémoire : Achi Patrick, Ahoussou Jeannot Kouadio, Soumahoro Amadou, Kobenan Kouassi Adjoumani, Amichia François, tous membres actuels de son entourage. Il y avait également Amon Tanoh Marcel qui vient de rejoindre le camp de la légalité et Gnohité Roger, qui a tellement tourné ces dernières années qu’il ne doit plus savoir dans quel sens il se trouve aujourd’hui.

J’écris cela, non pour indexer quelques personnages dont l’Histoire fera peu de cas, mais pour illustrer la fourberie malveillante d’un homme qui n’aura jamais su prendre la mesure de sa fonction. Il aura fait illusion dans les cercles politico-financiers occidentaux, mais, comme dit le proverbe algérien « suit le menteur jusqu’à la porte de sa maison »…. Laurent Gbagbo avait prévenu : « Ouattara est un menteur, le mot n’est pas fort,  c’est ce qu’il est ! ». Nous y sommes et la vérité éclate.

Deuxième exemple : l’entretien donné au Monde est une réécriture inouïe de l’Histoire qui submerge le lecteur peu averti de mensonges, de contre-vérités flagrantes et de propos sentencieux qui se veulent définitifs. Moment surréaliste de l’entretien : le journaliste évoque le problème de la vice-présidence, vacante depuis la démission de Daniel Kablan Duncan, et lui rappelle qu’en 2015 (lors de la précédente élection présidentielle) ADO avait envisagé de céder son fauteuil à son vice-président avant le terme de son nouveau mandat. ADO répond « je souhaite le faire, mais pour le moment je n’ai pas de vice-président et je n’ai pas encore décidé d’en nommer un ». Le journaliste enchaine : «  Vous n’aurez donc pas de vice-président ? » ADO : « je ne sais pas »…

Il oublie qu’il a lui-même fait procéder à une modification constitutionnelle en ce début d’année en réunissant le Congrès à Yamoussoukro et que la Constitution lui impose d’en nommer un ! Et pourtant, quelque instants auparavant il avait affirmé que « la Côte d’Ivoire est aujourd’hui un pays moderne et que la Constitution sera appliquée intégralement ».

ADO est totalement fâché avec la vérité. En fait il vit « sa » vérité et « sa » vision des réalités. Il y a quelque temps un de ses adorateurs l’a comparé sans rire à Nelson Mandela, pas moins ! Je lui conseille de méditer ce que Mandela lui-même disait à propos de la Vérité : « Une vision déformée de la réalité trompe beaucoup d’innocents parce qu’elle dissimule des faits concrets et des évènements que ceux  qui ont encore une conscience ne songeraient jamais à nier ».

 Mais Ado a-t-il encore une conscience au sens étymologique du terme ? Je crains que sa notion du Bien et du Mal ne soit altérée par un ego boursoufflé qui risque de faire courir à la Côte d’Ivoire une épreuve terrible dans les jours à venir.

Pas un Ivoirien sensé et soucieux de l’intérêt de son pays ne peut souhaiter une nouvelle crise qui dépasserait toutes les autres et risquerait de plonger la Côte d’Ivoire dans un bain de sang. Hélas les évènements les plus récents font craindre le pire. ADO n’a pas hésité à lancer des hordes de désoeuvrés contre les populations de villes et villages du pays, encadré par des forces de sécurité qui n’ont pas (encore) bien pris la mesure du châtiment qui les attend en tant que co-auteurs de ces tueries.

ADO a-t-il véritablement mesuré la détermination de tout un peuple pour dire non au viol prémédité de sa Constitution ? Il pense, peut-être, que le silence assourdissant de la « communauté internationale », malgré quelques, rares, voix qui donnent l’alerte, est un laissez-passer pour agir à sa guise ?

Il oublie qu’il a face à lui toute une Nation et qu’il a « réussi » la gageure d’unir toute la classe politique ivoirienne contre lui. Il n’est plus soutenu aujourd’hui que par un quarteron d’affairistes et de demi-sel sans foi ni loi qui vont, sans doute, faire connaissance bientôt avec les rigueurs de la Loi justement.

Il y a des moments dans la vie d’une nation où c’est sa propre survie qui est en jeu. Le rendez-vous du 31 octobre sera décisif, car, au soir de cette journée, c’est l’avenir de la Côte d’Ivoire qui se dessinera. Ou ses fils auront « relevé sa dignité » comme le proclame l’Abidjanaise, ou elle se sera soumise au diktat d’un satrape assoiffé de pouvoir et de vengeance comme il le dévoilent sans détour dans ses sorties médiatiques récentes.

Les Ivoiriens ont ainsi, une nouvelle fois, leur destin en main. Ce n’est pas à Paris, Bruxelles, New York ou Washington que cela va se décider, mais de Tabou à Bouna, d’Odienné à Aboisso, d’Abidjan à Korhogo en passant par Bouaké, en fait dans toute la Côte d’Ivoire des plus petits villages aux grands centres urbains. Baoulés, Senoufos Bétés, Gouros, Guérés, Lobi, Adjoukrou, Ebriés, Malinkés et tous leurs frères des dizaines d’ethnies qui se côtoient quotidiennement vont forger « unis dans la foi nouvelle, la patrie de la vraie fraternité ».

Ce combat n’est pas celui d’un homme, mais celui de tout un peuple. Mais, en cet instant solennel pour l’avenir, permettez-moi de conclure en citant quelques lignes de la pièce de théâtre que Laurent Gbagbo avait écrite en 1971, pendant son séjour à la prison de Seguela, Soundjata, le Lion du Mandingue :

« L’Afrique proclame à la face du monde entier

Son unité retrouvée

Et sa dignité rétablie.

Ecoutez ma parole, car elle est pure de tout mensonge.

Elle a la limpidité de l’eau de pluie

Et la violence de l’ouragan.

Le monde est malheureux

Parce que les hommes ne se souviennent pas.

Or hier n’est pas encore loin

Et demain est profond,

D’une profondeur pleine d’espoir.

Ecoutez ma parole : elle ne sait qu’avancer !

Ecoutez ma parole : l’Histoire est Vérité ! »

 

Nous avons tous rendez-vous samedi 31 octobre…

 

 

Mardi 27 octobre 2020

Bernard Houdin

Conseiller Spécial du président Laurent Gbagbo