Changement climatique : pourquoi on ne se bouge pas?

Pour faire bouger les choses, il est nécessaire d’agir collectivement. Emmanuel Wathelet le démontre en appliquant le dilemme du prisonnier à la lutte contre le changement climatique. Un article à partager auprès de ceux qui critiquent les jeunes manifestants depuis le fond de leur fauteuil… (IGA)


Il y a un dilemme que j’adore : le dilemme dit « du prisonnier ». Je l’adore parce qu’il illustre à merveille, à mon avis, des situations dans lesquelles l’intérêt individuel est opposé à l’intérêt collectif. Le dilemme met en scène l’histoire suivante : deux voleurs complices se font attraper. Les interrogeant séparément, la police fait à chacun la proposition suivante : si tu dénonces l’autre, tu seras libre ! Mais si vous vous dénoncez mutuellement, vous en prendrez pour dix ans. Enfin, dans le cas où les voleurs sont solidaires, la police manquant de preuves…ils n’en prendront que pour deux ans. Quel choix les voleurs devraient-ils faire ?

Le dilemme peut se visualiser sous la forme du tableau suivant :

prisonnier

On voit bien que collectivement les voleurs ont intérêt à être solidaires. Mais individuellement, ils ont intérêt à trahir… Aujourd’hui, je vais adapter ce dilemme du prisonnier aux actions que l’on peut entreprendre pour enrayer le changement climatique. Vous allez voir que ça permet de montrer très facilement pourquoi, en fait, on ne se bouge pas…

prisonnier2

Que comprendre ?

Le tableau montre très clairement que chacun d’entre nous a intérêt à être dans la situation 2, la situation dans laquelle on ne se bouge pas et où on attend que les autres se bougent pour nous. En effet, on tire tous les bénéfices des luttes accomplies par les autres collectivement sans devoir dépenser d’énergie ni prendre de risques pour soi-même. D’autant qu’à court terme, on reste dans son confort, on ne perd pas en pouvoir d’achat.

Le problème, évidemment, c’est que comme (ou « si », selon que vous êtes optimiste ou pas) chacun agit égoïstement de la même façon, la situation 2 n’est qu’une illusion : elle se transforme nécessairement en la situation 4 où il n’y a plus de collectif pour lutter…mais seulement des individus qui profitent des dernières miettes de pain. À ce jeu, les plus faibles trinquent les premiers : les pauvres venant d’ailleurs qui sont les premiers exposés aux cyclones et autres montées des eaux, et les pauvres d’ici qui n’ont pas les moyens de payer tous les coûts qu’impliquent le changement climatique. À moyen et à long terme, tout le monde est évidemment perdant puisque le changement climatique n’est pas enrayé. La situation 2, c’est-à-dire la meilleure individuellement, se transforme donc nécessairement en la pire collectivement.

Toutefois, les individus sentent bien qu’il y a une arnaque : s’ils n’agissent pas égoïstement et se bougent localement, à leur échelle (à l’échelle prônée par les Rabhi, les Dion et consorts), ils sentent qu’ils vont se retrouver dans la situation 3, c’est-à-dire celle qui est la pire individuellement. Je ne parle pas ici des bobos qui ont les moyens de vivre « zéro déchets » et d’acheter tout bio-local (tout en enchaînant les city-trips à Barcelone), mais je parle de la vraie classe moyenne, les gilets jaunes pour qui il en coûte vraiment de faire des efforts. Eux perdront tout. Non seulement les efforts consentis individuellement ne changeront rien au climat, mais en plus ils perdront directement leur confort, leur pouvoir d’achat et le reste ! Ce qui permet de comprendre pourquoi le mouvement des gilets jaunes a démarré sur une question comme celle du prix de l’essence : ils étaient conscients que ça les mettait, contraints et forcés, dans la situation 3, celle où l’impact sur le climat était nul mais l’impact sur leur portefeuille était énorme.

Il en résulte que seule la situation 1 est profitable. C’est la meilleure collectivement. Certes, nous perdrons tous notre confort et du pouvoir d’achat. Certes, il faudra être dans la lutte, prendre des risques, se faire violence.

Notons qu’agir collectivement signifie avant tout agir sur les structures, sur les causes du changement climatique. Ainsi, par exemple, si l’on considère que l’industrie, l’agriculture et les transports concourent à près de 80% des émissions de gaz à effets de serre en Belgique, c’est bien sur ces leviers-là qu’il faut agir. Et impossible de le faire en restant dans le système capitaliste, puisque ces secteurs en sont directement conséquents.

Ce n’est pas en vain que l’on rappelle qu’historiquement seuls les mouvements collectifs ont permis de changer les règles des systèmes défaillants. À garder en tête les prochaines fois que nous serons en colère à cause d’une grève ou d’un rond-point bloqué, alors que nous faisons partie des « traîtres » de la situation 2…ou des « naïfs » de la situation 3.

 

SOURCE: Le Blog du radis