Ce que l’emprisonnement de Pablo Hasel nous apprend de l’Espagne

L’arrestation du rappeur Pablo Hasel a enflammé l’Espagne. Elle a donné lieu à de nombreuses manifestations dans tout le pays, violemment réprimées. Des artistes tels que Pedro Almodovar ou Javier Bardem se sont également mobilisés pour protester contre l’arrestation du rappeur et défendre la liberté d’expression. Angeles Maestro nous explique ce que cette affaire révèle du gouvernement espagnol. (IGA)


 

Le matin du lundi 15 février 2021, Pablo Hasel s’est enfermé dans le rectorat de l’université de Lleida (Catalogne) avec un groupe de partisans. Les raisons de cette action ont été expliquées par le rappeur lui-même dans plusieurs publications sur les réseaux sociaux: « Nous avons occupé l’université principalement pour trois raisons : faire connaître ce qu’ils font, rendre l’arrestation plus difficile et lancer un appel pour organiser la lutte pour la liberté d’expression et d’autres droits et libertés. »

Dans les jours qui ont précédé son incarcération, il avait déjà annoncé qu’il ne se rendrait pas volontairement en prison, car il considérait cela comme une humiliation. Si l’État voulait l’enfermer, il devrait le chercher où qu’il soit et l’enlever de force; et c’est ce qui s’est passé.

Lorsqu’il est arrivé au rectorat, Pablo Hasel a annoncé publiquement qu’il allait y rester jusqu’à ce que la police vienne le chercher. Il n’a pas fallu longtemps pour que des journalistes arrivent en masse, mais aussi et surtout de nombreux jeunes, prêts à s’enfermer avec lui pour protéger de leurs corps Pablo Hasel et tout ce qu’il représentait.

Nous, les jeunes qui avons passé cette nuit, enfermés avec lui, nous défendions non seulement le droit de Pablo à la liberté d’expression, mais aussi notre droit à tous. Dans l’atmosphère flottaient la colère et l’indignation d’une jeunesse condamnée à la misère et qui en a assez que toutes les instances gouvernementales nous privent chaque jour davantage de nos droits.

Tout au long de la journée du lundi 15, la solidarité est arrivée de différentes manières au Rectorat. Des gens qui venaient s’amasser à la porte, des messages de soutien par centaines qu’on recevait à l’intérieur, de nombreuses personnes qui apportaient de l’eau et de la nourriture… On voyait que tout un peuple se révoltait contre ce nouvel acte répressif de l’État. Tout le monde regardait le Rectorat et ce qui se passait à l’intérieur, mais pendant les presque 24 heures où nous étions enfermés là, le gouvernement n’a pas bougé un seul doigt pour mettre fin à cette injustice. Ce gouvernement que nous avons maintenant, qui n’a cessé de se vanter de progressisme, voilà qu’il emprisonnait un rappeur pour avoir critiqué toutes les misères du régime espagnol. Un gouvernement si progressiste qu’il a fini par procéder sans rougir au premier emprisonnement d’un rappeur en Europe.

Vers 6 heures du matin, une armée entière de Mossos d’Esquadra (Police catalane) encerclait puis envahissait le Rectorat pour enlever Pablo Hasel. Mais avant cela, ils ont dû faire sortir des centaines de jeunes qui agissaient comme un bouclier humain pour essayer de leur rendre difficile l’enlèvement de Pablo. Malgré tout, l’injustice l’a emporté et  le chanteur a été arraché des bras de ses camarades. Et il est parti, comme il ne pouvait en être autrement, la tête et le poing levés, lançant des slogans de lutte et contre l’État espagnol fasciste qui l’emprisonnait pour avoir dit la vérité dans ses chansons et ses tweets.

Depuis que la défense de Hasel a reçu la notification qu’il devait entrer en prison dans les 10 jours suivants, une vague d’indignation s’est répandue dans tout l’État. Plusieurs manifestations ont été organisées dans plus de 40 villes. Après que, finalement, il ait été emmené de force le matin du 16 février, cette vague d’indignation a balayé tous les coins du pays. Presque toutes les capitales de province se sont prononcées ce jour-là ou le jour d’après, répudiant son emprisonnement.

Plusieurs dizaines de milliers de personnes sont descendues dans la rue pour demander la libération de Pablo Hasel, défendre le droit à la liberté d’expression et réclamer une amnistie totale pour les prisonniers politiques qui se trouvent dans les geôles espagnoles. Une fois de plus, le gouvernement, qui se proclame progressiste, mais nous rappelle surtout les gouvernements fascistes et réactionnaires d’antan, a répondu à toute cette vague de mobilisations par une répression brutale. Des charges policières violentes ont été menées dans diverses parties du pays (Madrid, Barcelone, Lleida, Valence, Grenade, Pampelune, etc.). Ces charges ont fait des centaines de manifestants blessés (certains grièvement blessés, comme une jeune fille de 19 ans qui a perdu un œil à cause des balles en mousse tirées par les Mossos à Barcelone), des dizaines de détenus et même certains emprisonnés à titre préventif.

Évidemment, cette répression n’a fait qu’enflammer davantage les esprits de la population qui a continué à descendre dans la rue pendant plusieurs jours consécutifs dans diverses localités. Mais cette fois, les demandes étaient plus profondes. Les slogans et les pancartes exprimaient un fait saignant : nous en avons assez de la misère qu’on nous impose jour après jour, et, en plus, lorsque nous sortons pour protester, ils répondent par des passages à tabac, des arrestations et de nouveaux emprisonnements.

En Catalogne, par exemple, à tous les problèmes politiques et sociaux qui existent en général, s’ajoute la colère contre la répression exercée contre les Catalans par l’État qui les empêche d’exercer leur droit légitime à l’autodétermination.

En résumé, l’emprisonnement de Pablo Hasel et la vague de protestations qui l’a entouré n’ont qu’une seule lecture : il y a de plus en plus de personnes qui se sentent impuissantes face aux abus du régime et aux mensonges du gouvernement. Et surtout, il y a toute une génération qui se réveille, qui se mobilise, consciente qu’elle est condamnée à la misère la plus absolue.

 

Source: Investig’Action