Bernard Tapie : Le petit chat est mort

Selon le président de la République, il fut « une source d’inspiration pour des générations de français ». Pour le Premier ministre, « La première image qui me vient, c’est celle du combattant, pour ses idées, ses convictions ». Pour Jack Lang, « “il était synonyme de combat, de courage, d’intelligence, une intelligence exceptionnelle, une capacité de répondre, d’inventer, de créer ». Anne Hidalgo se pâme : « Le courage, l’audace, la passion, les excès. Quelle incroyable vie que la sienne ! Pensées pour sa famille, ses proches et ses amis ».

Castaner : « “Il aura marqué notre région, et notre pays. Il restera, pour toujours, dans les cœurs de ceux qui l’ont connu ». Estrosi : « “Il était pour moi un exemple de dépassement de soi. Au travers de cette force incroyable, il nous aura donné, à tous, une extraordinaire leçon de vie malgré l’acharnement qu’il a subi de toute part. Un véritable phoenix (sic) ». Et même Fabien Roussel s’y met : « je salue son énergie inouïe, y compris dans son combat contre la maladie. Il fut un président de club remarquable ».

De qui parle-t-on ? D’un grand résistant qui aura combattu pour la liberté de son pays ? D’un médecin qui par ses travaux aura sauvé des milliers de vies ? D’un capitaine d’industrie qui par son intelligence et sa vision a créé de la richesse et des emplois ? D’un artiste qui aurait apporté un message universel à l’humanité ? Non. On parle d’un homme à qui son bagout hors du commun, son intelligence des situations et son égo surdimensionné qu’il a su mettre au service de sa carrière personnelle, ont permis de faire partie des « premiers de cordée », de vivre comme un prince sur l’argent des autres, d’occuper la première page des gazettes sans avoir de toute sa vie rien bâti et beaucoup détruit. Un escroc – et condamné comme tel par les tribunaux – faisant de l’argent avec la vente de services imaginaires.

Un vautour qui fit fortune sur le cadavre d’entreprises en difficulté – Wonder, Manufrance – qu’il reprenait pour un franc symbolique à la barre des tribunaux de commerce en faisant miroiter des plans de reprise mirobolants à des syndicats et des collectivités locales désespérés devant la montée du chômage de masse et que, une fois les subventions empochées, il mettait en faillite laissant les travailleurs sur le carreau. Un homme qui fit une carrière politique parce que les socialistes convertis au libéralisme ont rêvé de faire du lepénisme sans Le Pen, de capitaliser le populisme à leur avantage.

L’homme du dopage dans le cyclisme et des matchs truqués dans le foot. L’homme qui falsifia un arbitrage pour voler 400 millions – oui, quatre cent millions, on construit beaucoup d’écoles avec ça – d’argent public, et qui bénéficia – et bénéficie toujours, comme les déclarations ci-dessus en témoignent – pour cela de la bienveillance coupable de l’establishment politique et médiatique.

L’homme qui utilisa toutes les tactiques dilatoires, les méthodes les plus contestables pour retarder ses procès et continuer à jouir jusqu’au jour de sa mort des biens mal acquis au détriment de la collectivité. Voilà qui était cet homme qui reçoit aujourd’hui l’hommage ému de l’ensemble de notre classe politique, toutes tendances confondues. Même le Rassemblement National y va de sa larme. C’est drôle, n’est-ce pas, de voir l’homme qu’on nous présente comme un combattant irréductible contre le Front National recevoir les compliments de Jordan Bardella…

Pas une seule voix ne s’est levée pour dire combien ce personnage fut néfaste. Personne n’est allé interroger les anciens de Wonder – en particulier la jeune employée que Tapie avait injurié publiquement dans une émission de télévision – pour savoir comment Tapie « reste dans le cœur de ceux qui l’ont connu ». Personne n’est allé interroger Joseph Sanguedolce, maire de Saint Etienne dans les années 1980 qui racontait comment il avait refusé de recevoir Tapie à la mairie malgré le siège appuyé de ce dernier parce qu’il ne voulait pas être complice du démantèlement de Manufrance. Personne n’est allé interroger Jacques Glassmann, l’homme qui dénonça la tentative de truquage du match OM-Valenciennes et dont la droiture fut si mal récompensée alors que le corrupteur est aujourd’hui salué comme « un président de club remarquable » par Fabien Roussel.

On est prié de s’incliner devant lui et de l’ériger en exemple pour la jeunesse. Un politicien dont je tairai le nom par charité a même affirmé que « Tapie est l’exemple qu’un jeune d’origine modeste peut réussir dans notre pays ». Mais « réussir » à quoi, bon dieu ? A vendre de l’air ? A escroquer ses clients, ses employés, les adhérents du club qu’on dirige – et qui, comme le cocu content de la pièce, lui rendent un hommage unanime ? C’est ça, « réussir » dans notre société ? C’est cela le modèle de « réussite » qu’on propose à notre jeunesse ?

Jerôme Cahuzac cacha au fisc quelques malheureux milliers d’euros, et pour cela fut défénestré. Condamné à l’opprobre et à une lourde peine par des juges qui ont souligné le caractère « exemplaire » qu’un homme politique doit avoir dans son comportement. Bernard Tapie aura fait infiniment plus, infiniment pire, et se trouve embaumé. Pourquoi ? Parce que Tapie savait co-mmu-ni-quer. C’est ça le secret de tout, l’alchimie qui permet de transformer le plomb en or, de faire d’un salaud un héros. Arrêtons d’enseigner à nos enfants le français, les mathématiques, l’histoire, la géographie, la physique. Enseignons-leur plutôt le culot, la ruse, le bagout. Parce que c’est cela qui vous permet de « réussir » dans le monde qui est le nôtre.

Tapie est l’incarnation d’une époque, celle des « années fric ». La gauche « libérale-libertaire » au pouvoir, fascinée par l’argent facile, avait jeté aux orties tout projet collectif, toute logique méritocratique pour se prosterner devant l’autel de la réussite individuelle mesurée en euros et en exposition médiatique. On dit que la gauche des années 1980 s’est réconciliée avec l’entreprise. On a tort : la gauche s’est réconciliée avec un type particulier d’entreprise – et d’entrepreneur. Pas avec l’entrepreneur qui construit des usines ou des laboratoires, qui développe des brevets, qui met en œuvre les dernières découvertes scientifiques et développe les technologies de l’avenir. Pas même l’entrepreneur qui prête des services utiles et crée des emplois. Non, la gauche a choisi un autre modèle d’entrepreneur, celui qui fabrique du vent, qui communique au point que la communication devient sa seule production.

Tapie incarnait parfaitement ce choix. La sienne est l’histoire d’une réussite sans mérite, acquise par la magie de la communication et la capacité parasitaire d’exploiter les « trous » du système. Tapie était un entrepreneur sans entreprises – toutes celles qu’il a fondées ou dirigées se sont lamentablement cassées la gueule lorsque l’illusion qui leur permettait de tenir s’est dissipée. Il n’a rien inventé, rien construit, en dehors de son propre personnage. Il n’a réussi que des « coups » sans lendemain, qui se sont invariablement terminés par des catastrophes à l’image de sa présidence de l’OM lorsqu’il est apparu que les succès sportifs ont été obtenus par le trucage des comptes et l’achat de matchs.

Tapie était l’incarnation d’une fiction dangereuse, celle de la toute-puissance volontariste. Tapie nous expliquait qu’on peut diriger des usines sans formation technique, qu’on peut être acteur sans passer par le conservatoire, qu’on peut être financier sans rien connaître à la finance, qu’on peut être ministre sans rien connaître à l’administration. Autrement dit, que le savoir, la discipline intellectuelle ne servent à rien, que seule importe « le courage, l’audace, la passion » pour reprendre la formule d’Anne Hidalgo. De ce point de vue, Tapie était le digne héritier de mai 68, l’alter ego d’un Cohn-Bendit.

Alors, Tapie « une source d’inspiration pour des générations de Français » ? Oui, le président a parfaitement raison. Toute une génération a été inspirée par Bernard Tapie. Et c’est peut-être pour cela que nous sommes dans l’état où nous sommes. Il est grand temps de passer à autre chose, de se trouver d’autres références.

“Nous devons des égards aux vivants. Aux morts, nous ne devons que la vérité” (Voltaire)

 

Source : Le blog de Descartes,