Avec Mario Draghi, 22, v’là la destruction créatrice

La figure du gouvernement Draghi représente un saut qualitatif  des pouvoirs financiers dans le but d’imposer trois directions : drainer toutes les ressources publiques au profit d’entreprises compétitives sur les marchés internationaux, créer les conditions d’un rétablissement aussi rapide que possible de la cage de la dette et des politiques d’austérité, approfondir l’expropriation de la démocratie.

 

Figures mythologiques anciennes, les dragons ont toujours suscité la peur, qu’ils symbolisent la sagesse et la noblesse, comme dans les cultures orientales, ou qu’ils représentent les dévoreurs du monde, comme dans les cultures occidentales. Il n’est donc pas surprenant que même le contemporain Mario Draghi [= Dragons] ramène une peur ancestrale, paradoxalement exprimée la cohorte de ses adulateurs : comment expliquer autrement l’accent constant mis sur le côté humain de la personne « qui a eu un instant d’émotion au moment de sa nomination » ou « qui, au lycée, passait ses devoirs à ses camarades de classe » ?

Le même mécanisme est reproduit autour du dilemme de ce que Draghi fera à la tête du gouvernement. Cela ne devrait pas être difficile à imaginer, étant donné le curriculum du « nôtre » et une carrière linéaire au service de l’expansion des marchés financiers dans la société, mais ici aussi, nous assistons à la recherche spasmodique du détail de la discontinuité, entre ceux qui soulignent le diplôme de jeunesse avec Federico Caffè [économiste keynésien, 1914-1987, NdT] et ceux qui, s’improvisant archéologues, retracent les lignes de tel article, reflétant une attention au sort des pauvres. Pour comprendre ce qui nous attend, il peut être utile de se référer au dernier rapport – de décembre 2020 – du « Groupe des Trente », une organisation privée formée par les principaux économistes et financiers internationaux, dont Mario Draghi.

Le rapport part de l’augmentation de l’endettement des entreprises, rendu exponentiel par les effets de la pandémie, et des difficultés qui en découlent pour le système bancaire, qui se retrouve plein à ras bord par de crédits détériorés. Que faire alors, seloncette usine à idées ? La tâche du public doit être de soutenir le système financier, par la création d’institutions ad hoc [bad banks, banques-poubelle, ou banques-hôpital, NdT], vers lesquelles canaliser les créances douteuses des banques, afin qu’elles puissent soutenir la reprise de l’économie. Cette reprise ne doit pas se faire sans discernement, mais être confiée à la « destruction créatrice »  du capitalisme, sur la base de laquelle seules les entreprises rentables doivent être soutenues, en abandonnant les autres à leur sort. Qui sera chargé de juger de leur rentabilité ? Le marché, ça va sans dire. Et que deviendront les centaines de milliers de personnes qui perdront leur emploi ? Le rapport leur consacre une ligne (pour le plus grand plaisir des archéologues adulateurs) pour proposer des interventions génériques de requalification.

Essayons en quelques lignes d’imaginer un autre scénario, à partir de la crise historique provoquée par le changement climatique et les inégalités sociales : il faudrait révolutionner tout le système de production pour mettre l’agriculture, l’industrie et le secteur tertiaire au service de la planète, de la société et des personnes. Ce scénario entraînerait également une destruction créatrice (fermeture des activités nocives et ouverture des activités à vocation écologique et sociale), mais d’un type diamétralement opposé : ce seraient les collectivités et non le marché qui décideraient « quoi, comment, où et pourquoi » produire, tandis que le système bancaire et financier, socialisé, serait mis au service de l’intérêt général et la garantie d’un revenu de base pour toutes les personnes permettrait une transition rapide et partagée.

Juste des fantasmes ? La figure du gouvernement Draghi représente un saut qualitatif des pouvoirs financiers dans le but d’imposer trois directions de marche : drainer toutes les ressources publiques au profit d’entreprises compétitives sur les marchés internationaux, créer les conditions pour le rétablissement de la cage de la dette et des politiques d’austérité dans les plus brefs délais, approfondir l’expropriation de la démocratie. Si le réalisme est une invitation cordiale à prendre son violon et à s’asseoir sur le pont du Titanic, c’est le moment d’imaginer et d’agir pour la vie et sa dignité.

 

Source: Tlaxcala