Au Pérou, l’espoir se lève à gauche

Le 6 juin sera organisé le second tour des élections au Pérou. Avec un candidat surprise en lice, Pedro Castillo, issu de la gauche radicale. Signe qu’après la chute de Velasco, les forces progressistes reprennent des couleurs? (IGA)


« Pérou,

Poitrine du monde,

Couronne des aigles,

Existes-tu ? »

Pablo Neruda, « Canto General; 1938

 

Persécuté par la police chilienne, puis exilé, le poète chilien faisait un inventaire des histoires, des luttes, des espoirs et des désespérances des peuples de l’Amérique latine dans son « Canto general« , ce fabuleux poème épique de presque vingt mille vers et en ‘arrivant’ au Pérou il se pose une question. Il avait raison de se la poser. Il avait raison de questionner ce pays après nous avoir raconté les révolutions du Mexique, l’épopée de la guérilla au Nicaragua qui se battait contre les marines yankees sous la direction d’Augusto Sandino, « le commandant des pauvres », assassiné à 37 ans sur ordre exprès de l’ambassadeur étatsunien. Après nous avoir décrit les grèves des mineurs chiliens, les révoltes des gauchos et des étudiants argentins, des paysans colombiens. Dans ce cadre, une absence remarquable : le Pérou des Incas, des rebelles de Tupac Amaru, des « Hauteurs de Machupicchu » (un des poèmes composant ce Canto), semblait faire exception. D’où l’interrogation du poète et militant communiste.

Ce fut en 1968, avec trente ans de retard, que le général péruvien Juan Velasco Alvarado s’est permis de répondre « présent » à l’appel du poète. Témoin du fait que l’International Petroleum Company, filiale de la Standard Oil, était en train de s’approprier frauduleusement les réserves de pétrole péruviennes, il prit le pouvoir à la tête d’une poignée de ses camarades de l’armée. Velasco décida sans hésiter de nationaliser le pétrole et de mettre en œuvre une réforme agraire radicale mettant fin aux latifundios et transférant la propriété des terres à des coopératives de paysans. Il alla encore plus loin dans le domaine de l’économie nationale, en touchant la propriété des industries où les actionnaires devront partager la gestion et les résultats avec les travailleurs organisés en copropriétés.

La ligne rouge franchie

C’est lorsque Velasco décida de désobéir aux diktats de Washington et établit des relations diplomatiques avec Cuba après avoir reçu Fidel, que les choses commencèrent à prendre une autre allure et que les Etats-Unis se mirent à organiser sa chute. Et ce, d’autant plus que Velasco s’était lancé avec le président en exercice du Chili, Salvador Allende, dans un projet d’intégration régionale appelé « Pacte andin ». Ce pacte visait, en particulier, à mettre sous contrôle les investissements étrangers et touchait donc directement le capital. Et surtout collectivement, pour éviter la concurrence qui fait que le pays qui résiste peut avoir comme voisin un pays qui s’incline et qu’alors le capital choisira ce « maillon faible ». La ligne rouge était franchie et les Etats-Unis organisèrent un coup d’Etat avec un militaire félon, le général Morales. L’expérience « velasquiste » se termina ainsi en 1975.

Il convient de noter à propos de cette expérience un phénomène hélas fréquent dans les luttes politiques du tiers-monde. Un facteur qui joua contre le renforcement de l’expérience de Velasco vint du comportement de secteurs gauchistes qui estimaient que le changement n’allait pas assez loin ni assez vite, et ce sans tenir compte du rapport des forces réel et de la viabilité ou non de leurs propositions radicalistes. Tout indique que ces groupes, dont personne ne peut douter de la sincérité de la majorité de leurs membres, étaient infiltrés par des provocateurs qui avaient compris qu’il fallait tout faire pour affaiblir cette expérience révolutionnaire. Velasco tombé, la dictature de Morales installée au pouvoir, les dirigeants de ces groupes eurent l’honnêteté de reconnaître leur erreur. Mais il était trop tard.

Velasco décédé, l’oligarchie péruvienne, probablement la plus pourrie et la plus réactionnaire de toute l’Amérique latine, ne l’oublia pas. C’est ainsi qu’un de ses commandos fit exploser ses restes dans le cimentière de Lima où ils reposaient. Lutte des classes post-mortem…

Aujourd’hui, la promesse Castillo

Instituteur forgé dans le syndicalisme militant, engagé dans la mouvance de la gauche radicale, Pedro Castillo a été propulsé, presqu’à son corps défendant, en tête pour le deuxième tour des élections présidentielles qui aura lieu ce 6 juin. Presqu’à son corps défendant parce que lui-même ne s’attendait nullement à ce résultat. Pour lui, ces élections étaient une bonne occasion de faire campagne politique. La « gauche » avait sa candidate en la personne de Veronica Mendoza qui n’arrêtait pas de qualifier le Venezuela de « dictature ». Et voilà donc que Castillo, qui ne cache pas son soutien à la révolution bolivarienne, est en train de défier les vieilles castes, ce qui a provoqué l’hystérie, le mot n’est pas excessif, de la droite péruvienne à l’instar du prix Nobel de littérature Mario Vargas Llosa. Ce dernier, après avoir vitupéré pendant des décennies contre la famille Fujimori, implore aujourd’hui les électeurs de voter pour Keiko, la candidate de la droite et de la Maison Blanche. Keiko, fille d’Alberto Fujimori, en prison pour corruption et crimes contre l’humanité, est elle-même également poursuivie par la justice, accusée d’avoir reçu des pots de vin de la multinationale Odebrecht. Vargas Llosa, jeune communiste pendant ses années d’étudiant, semble avoir opté pour la pratique d’un anticommunisme aussi féroce qu’obsessif comme manière de se faire pardonner ses péchés de jeunesse.

Les chances de succès du candidat Pedro Castillo semblent très faibles. L’armée, l’église, la finance ont déjà commencé une violente campagne de calomnies contre sa candidature. Et même s’il réussissait, la durée de son maintien au pouvoir sera sujet à caution. Qu’à cela ne tienne, son bel exploit, cette esquisse de réponse de l’instituteur au poète, laissera des traces qui nourriront les luttes du peuple péruvien.

 

Source: Le Drapeau Rouge