Après un recul des mouvements contre les dettes illégitimes entre 2016 et 2022, y aura-t-il un redémarrage en 2023 ?

La période de recul des mouvements dette entre 2016 et 2022

La période 2016-2022 a été marquée par un recul des mouvements contre les dettes illégitimes à l’échelle planétaire à quelques exceptions importantes près : Argentine depuis 2020, Puerto Rico en 2017-2019, Liban 2019-2020, Sri Lanka 2022,….
Le réseau CADTM a été touché par ce repli qui n’a pas encore pris fin. Les autres organisations agissant sur le thème des dettes illégitimes ont également été affectées.

La cause du recul des mouvements contre les dettes illégitimes peut-être résumé en trois grands évènements qui ont eu un effet différent selon les grandes régions dans lesquelles le CADTM intervient :

  1. Le très important recul en Europe est dû à la capitulation du gouvernement grec face aux créanciers à l’été 2015, au virage modéré de Podemos en Espagne et aux effets de la politique massive d’injection de liquidités réalisée par la Banque centrale européenne et la Banque d’Angleterre conjointement à une politique de taux d’intérêt zéro.
  2. Un deuxième facteur concerne quasiment l’ensemble de la planète. La majorité des pays du Sud et du Nord ont pu « facilement » refinancer leurs dettes en profitant des conséquences de la politique très active des grandes banques centrales du Nord. La politique des grandes banques centrales du Nord depuis 2008 consiste grosso modo : à appliquer un taux d’intérêt zéro, une injection massive de liquidités au profit des banques privées et des marchés financiers qui les ont recyclées en achetant de la dette publique partout dans le monde, et avec la pandémie, s’est ajouté un assouplissement maximum de la discipline « austéritaire » budgétaire. L’existence d’énormes liquidités à disposition des banques et des autres protagonistes du Grand capital (fonds d’investissements, grandes entreprises, hedge funds, fonds vautour,…) leur a servi notamment à acheter de la dette publique émise par des États qui auparavant n’avaient pas accès aux marchés financiers. Cela a créé une sorte d’euphorie typique des périodes au cours desquels les flux financiers privés vont du Nord vers le Sud jusqu’au moment où il y a un changement de situation (qui n’est pas encore arrivé mais qui pointe son nez). Bien sûr, il y a eu des exceptions et une série de pays du Sud ont éprouvé des difficultés de paiement de leurs dettes (Zambie, Venezuela, Argentine, Liban,…).
  3. La situation des pays exportateurs de matières premières s’est améliorée à partir de 2020-2021 car leurs revenus ont progressivement augmenté ce qui les a aidé à maintenir le remboursement de leurs dettes.

2022 : une année charnière ?
Nous vivons probablement en 2022 une année charnière car des changements ont lieu au Nord qui domine la planète et qui est la conséquence principalement de la nouvelle guerre qui a commencé en Europe fin février 2022 et la spéculation provoquent une augmentation très forte des prix des céréales (et par contagion spéculative d’autres aliments). Or une partie importante des pays du Sud sont devenus de plus en plus dépendants de leurs importations de céréales car ils ont suivi les recommandations des institutions comme la Banque mondiale et le FMI. Ils ont abandonné le soutien à leurs producteurs·trices locaux. Des pays qui importaient relativement peu de céréales il y a 60 à 50 ans sont devenus de plus en plus dépendants des importations de céréales et d’autres aliments vitaux pour leur population. Vu que les prix des céréales et d’autres aliments augmente fortement, la facture de leurs importations augmente également et ils commencent à manquer de devises pour à la fois payer cette facture et rembourser la dette extérieure.

Pour les pays qui comme le Sri Lanka ont perdu une grande partie de leurs recettes touristiques durant la pandémie 2020-2022 et doivent importer la quasi entièreté des combustibles et une partie de leur nourriture, la situation est purement et simplement intenable.

Par contre les pays qui exportent du pétrole et du gaz peuvent faire face avec moins de difficultés à l’augmentation de la facture d’importation de nourriture car le prix du baril de pétrole atteint ou dépasse les 100 dollars depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie. Les revenus supplémentaires générés par la vente de leur pétrole, de leur gaz et d’autres matières premières sur le marché mondial leur permet de faire face à l’augmentation de la facture de l’importation de nourriture.

La situation est inégale mais elle est aussi combinée

La situation est inégale mais elle est aussi combinée car va commencer à avoir des effets l’augmentation des taux d’intérêts sur le plan mondial en conséquence du tournant de politique financière prise par les grandes banques centrales du Nord. La Réserve fédérale des États-Unis (Fed) a lancé puissamment le mouvement vers la hausse, la Banque d’Angleterre a suivi et la Banque centrale européenne se prépare elle aussi à commencer à hausser les taux d’intérêt, la Banque de Chine a elle aussi élevé les taux,….

La prévision de l’évolution du taux d’intérêt pratiqué par la Fed donne un taux directeur de 3,4 % fin 2022 et de 3,8 % en 2023, alors que la prévision datant de mars 2022 le situait à 1,9 % pour la fin de cette année

La Fed s’était engagée à augmenter le taux de 0,25 % par mois pour atteindre un taux de plus de 1 % d’ici la fin de l’année 2022 ; avec une inflation à un niveau élevé, la Fed augmente plus rapidement qu’initialement prévu le taux d’intérêt. La prévision médiane des membres du comité de politique monétaire de la Fed (le FOMC, Federal Open Market Committee) donne désormais un taux directeur de 3,4 % fin 2022 et de 3,8 % en 2023, alors que leur prévision datant de mars 2022 le situait à 1,9 % pour la fin de cette année. Le risque d’une nouvelle crise existe, car un taux d’intérêt plus élevé favoriserait un rapatriement des capitaux vers les États-Unis – et vers l’Europe si la Banque centrale européenne va dans ce sens – et augmenterait la prime de risque que les pays endettés devraient payer. Il n’y a donc pas de crise généralisée de la dette aujourd’hui, mais les conditions sont réunies pour qu’il y en ait une.

Pas de crise généralisée de la dette aujourd’hui, mais les conditions sont réunies pour qu’il y en ait une dans le futur. Comme toute prévision il faut la prendre avec prudence

Donc nous vivons probablement une année charnière qui peut déboucher fin 2022 ou en 2023 sur une forte augmentation des difficultés de remboursement des dettes pour toute une série de pays à l’échelle planétaire mais surtout dans le Sud global. Ce qui précède est une prévision et comme toute prévision il faut la prendre avec prudence.

Il est également important de comprendre d’où l’on vient. Un regard dans le rétroviseur est nécessaire

Rappelons qu’une crise des dettes publiques a affecté l’économie mondiale au cours des années 1980. Elle a été principalement le résultat de la décision de la réserve fédérale des États-Unis d’augmenter, à partir d’octobre 1979, de manière unilatérale, brutale et dans des proportions énormes les taux d’intérêts. Les effets négatifs de cette décision combinée à la chute du prix du pétrole à partir de 1981 et à la récession mondiale de 1982-1983 ont été ravageurs. Toute cela s’inscrivait également dans le grand tournant néolibéral 1979-1980 pris par la Grande Bretagne de Margaret Thatcher et les États-Unis sous la présidence de Ronald Reagan. A partir de 1985, grâce notamment à des leaders comme Fidel Castro et Thomas Sankara des initiatives ont été prises pour dénoncer le paiement des dettes réclamées au Tiers Monde, appelé aujourd’hui le Sud Global. Cuba a suspendu le paiement de sa dette extérieure à l ‘égard du Club de Pais à partir de 1986 (et ce jusqu’en 2014). De puissantes mobilisations ont eu lieu tant au Sud qu’au Nord de la planète. Ce puissant mouvement arrivait à mobiliser chaque fois des dizaines de milliers voire des centaines de milliers de manifestants lors des réunions annuelles de la Banque mondiale, du FMI, du G7. Une grande campagne pour l’annulation des dettes des pays pauvres a culminé en 1999 avec une mobilisation massive à Cologne (Allemagne) lors d’une réunion du G7 avec la remise d’une pétition soutenue par 17 millions de signatures. C’est au cours des années 1990 que sont nés les différents réseaux internationaux luttant contre les dettes illégitimes, le CADTM en 1990, ensuite Eurodad-Afrodad et Latindadd, la campagne Jubilé 2000 en 1998-1999, Jubilé Sud en 1999,… Des convergences se sont produites avec d’autres campagnes sur d’autres thèmes et le Forum social mondial est né en 2001. De nombreuses organisations contre les dettes illégitimes sont nées dans de nombreux pays tout autour de la planète.

A partir de 2001, l’Argentine sous la pression populaire est entrée en suspension de paiement d’une grande partie de sa dette extérieure. A partir de 1999-2000 la revendication de l’audit citoyen de la dette pour favoriser la dénonciation et le non paiement du paiement de la dette a gagné du terrain avec comme mouvements phares ceux d’Espagne (le Réseau citoyen pour l’abolition de la dette extérieure RCADE) et du Brésil avec le plébiscite pour l’audit de la dette en 2000 (auquel 6 millions de personnes avaient participé) et la naissance de l’audit citoyen de la dette du Brésil. La proposition d’audit citoyen de la dette a gagné de plus en plus terrain et en 2007 l’Équateur donnait l’exemple de la création par le gouvernement d’une commission d’audit intégral de la dette (la CAIC). Sur la base de l’audit, l’Équateur a ensuite suspendu le paiement de la dette et a remporté une grande victoire contre ses créanciers en 2009. L’exemple équatorien a connu une répercussion internationale dans des milieux limités mais très actifs.

La crise financière internationale de 2008 suivie d’une crise économique mondiale en 2009 suivie elle-même d’une crise des dettes en Europe à partir de 2010 a amené les mouvements anti dettes illégitimes à connaître un très grand développement dans le Nord global. Cela a été amplifié en 2011 par le printemps arabe d’une part, et d’autre part par le mouvement des indignés en Espagne, le mouvement d’occupation des places en Grèce, Occupy Wall Street aux États-Unis et des mouvements similaires dans d’autres pays du Nord.

Entre 2011 et 2015 dans de nombreux pays d’Europe se sont développés des collectifs importants pour l’audit citoyen des dettes et la dénonciation du paiement des dettes illégitimes.

2015 avec la victoire de Syriza en Grèce et l’élection en Espagne d’une centaine de mairies du changement a constitué le point culminant d’une vague puissante des mouvements dette en Europe.

2015 a aussi été le début du déclin des mouvements anti dettes.

La capitulation du gouvernement grec dirigé par Alexis Tsipras face aux créanciers à l’été 2015 a initié le début du recul. Il a été suivi par le tournant modéré de Podemos en Espagne et l’incapacité des gouvernements municipaux de gauche en Espagne de constituer une véritable stratégie par rapport au gouvernement central notamment sur la question de la dette. En Tunisie, le replis a aussi commencé avec l’incapacité des députés du Front Populaire d’avancer une stratégie cohérente et offensive sur la dette et d’autres sujets de première importance.

Le repli n’a pas eu lieu partout en même temps. Par exemple en Italie il a commencé deux ou trois ans plus tard vers 2018.

Le repli n’a pas été généralisé car il y a eu un grand soulèvement populaire au Liban en 2019-2020 au cours duquel le thème de la dette a pris une place non négligeable. Il y a eu également de grandes mobilisations anti dettes à Puerto Rico entre 2016 et 2019. Et puis il y a eu les énormes mobilisations en Argentine à partir de 2019-2020 jusqu’à aujourd’hui.

En 2022, les énormes mobilisations en Argentine et au Sri Lanka liées directement à la dette préfigurent peut-être ce qui pourrait arriver dans les années à venir à différents endroits de la planète. Le refus des politiques néolibérales imposées pour rembourser la dette ne constituera pas le seul motif des mobilisations car les différents aspects de la crise globale du système capitaliste sont interconnectés : crise alimentaire, crise sanitaire, crise écologique, crise migratoire, crise énergétique, crise politique, crise économique,…

En conclusion il est possible qu’à l’échelle internationale les mouvements remettant en cause le système dette reprennent de l’ampleur à partir de 2023. Il faut s’y préparer et y contribuer.

Aux États-Unis la dette étudiante a atteint 1 700 milliards de dollars US. Dans les mesures prises pour faire face à la pandémie du coronavirus, un moratoire a été mis en place par Trump en 2020, mesure prolongée par Joe Biden à plusieurs reprises. La Fed avertit d’un risque de défaut lorsque les remboursements reprendront.

Source : CADTM