« Après les symboles il faut passer aux actes », interview de Sanchou Kiansumba, membre du Collectif Mémoire Coloniale et Lutte contre les Discriminations

Le Collectif Mémoire Colonial et Lutte contre les Discriminations participe aux mobilisations décoloniales depuis de nombreuses années : pour la place Lumumba, pour la restitution de la dent de l’ancien premier ministre congolais mais aussi pour un enseignement de qualité qui inclut l’enseignement de l’histoire coloniale. Nous tenions à les interroger sur les cérémonies tenues ces derniers jours.

Quelle est la réaction du collectif aux cérémonies en plusieurs étapes organisées pour la restitution de la dent de Patrice Lumumba ?

Tout d’abord, une chose est sure, on était dans le symbole. Il faut bien souligner que c’était un moment important d’un point de vue symbolique. Des choses que l’on dit depuis dix ans ont été dites ou reconnues et pourtant on nous prenait pour des utopistes, des hurluberlus lorsque nous en parlions à l’époque.
Que le 1er ministre dise les choses que l’on évoque depuis des années et parfois plus longtemps encore, ça reste important. Pour le roi aussi d’ailleurs, ça reste positif à entendre. Cependant, on ne souhaite pas rester dans les symboles. Il faut faire remarquer que dans le discours qui a été tenu tout n’était pas correct, il y a des choses à redire. Des excuses ont été prononcées uniquement concernant des petites périodes, uniquement sur l’assassinat de Patrice Lumumba, pas sur la colonisation en général.

Concernant l’assassinat de Lumumba, le premier ministre a encore parlé de responsabilité morale ! C’est une manière de déresponsabiliser ceux qui ont joué un rôle dans cet assassinat. Or, il faut pointer une responsabilité claire des gens, ainsi qu’une responsabilité politique, il faut pouvoir dire ce qu’il s’est passé. Le fait que la dent se retrouve en Belgique, ce n’est pas anodin. Le fait que ce soient deux gendarmes belges qui aient été chargés de découper le corps et aient possédé les restes, cela montre une responsabilité bien plus forte qu’une simple responsabilité morale. C’est important de le souligner. Nous continuerons notre mobilisation et notre travail. Le monde ne s’est pas arrêté parce que le roi a parlé de regrets, après les symboles il faut passer aux actes. Il y a eu des paroles qui consistaient à dire qu’il faut aller au-delà du passé, se projeter dans l’avenir mais pour nous, passer aux actes c’est notamment l’enseignement de l’histoire coloniale. Il faut un enseignement obligatoire de l’histoire coloniale afin de sortir de cette propagande, via l’enseignement actuel et d’autres canaux car c’est le néant pour l’instant.

Il faut aller vers plus de concret aussi avec le plan de lutte contre le racisme. Le lien a d’ailleurs été fait, dans le discours du premier ministre entre la colonisation et le racisme.

C’est un point positif, c’est quelque chose qu’on dit depuis longtemps et c’est sûrement grâce à tout le travail militant qui se fait depuis des années que ces mots ont été prononcés. Mais il faut mettre en place ce plan de lutte contre le racisme. En parler c’est bien mais ce n’est pas suffisant. Ce travail doit mener à des résultats concrets sur l’accès à l’emploi, l’accès au logement, … La Belgique s’est engagée il y a vingt et un ans à Durban, en Afrique du Sud : le gouvernement avait parlé de ce plan interfédéral de lutte contre le racisme, pourtant on attend toujours avec impatience. Ce serait pourtant une preuve que ce ne sont pas des paroles en l’air.

Il y a donc une responsabilité politique et matérielle, qui devrait être reconnue, au-delà de la responsabilité morale. Comment comptez-vous agir au niveau politique ?

On le fait depuis dix ans, on continuera à le faire, à travers nos activités axées notamment sur la pédagogie, la sensibilisation ainsi que le plaidoyer politique à différents niveaux. Il ne faut pas oublier qu’il y a aussi un procès en cours, suite à une plainte déposée par la famille de Patrice Lumumba. Ce procès va aussi révéler toute une série de choses. Notre ligne a toujours été de dire qu’il faut dépasser la responsabilité morale, prononcée en 2000 lors la commission sur l’assassinat de Patrice Lumumba qui fit suite au livre de Ludo De Witte.

Le premier ministre a aussi dit qu’il n’y avait pas que des mauvaises choses pendant la période coloniale, ce genre de choses est inconcevable à entendre. Dire que tout n’a pas été mauvais et que des Belges se sont investis corps et âmes n’est pas sérieux.

Sur la Commission Lumumba d’il y a vingt ans justement, comment se fait-il qu’elle est si peu évoquée alors que tous les faits sont connus et le travail a déjà été fait ?

En effet, seules les conclusions de cette commission sont évoquées, la responsabilité morale de la Belgique… Ce qu’on dénonce de notre côté c’est l’encommissionnement de la question décoloniale. Cela remonte à très longtemps, en 1904 par exemple, une commission devait faire la lumière sur les exactions commises par Leopold II et son régime au Congo, il y avait bien eu là aussi une commission mais c’est un moyen d’éviter de parler d’une question. Et pour éviter un débat public trop important : l’État crée une commission pour que les gens se calment. C’est une pratique que l’on peut observer facilement. Le problème de ces commissions est que rien de concret n’en sort.

Il y a trois commissions actuellement, sur le passé colonial, les restitutions et l’espace public, que pensez-vous de leurs avancées ?

Nous suivons ce qui se passe, nous faisons notre part depuis le monde militant et c’est en partie nos actions, avec celles d’autres groupes, qui ont mené à la création de ces commissions. Sur la commission passé colonial, il y a un rapport rendu par les experts, et visiblement cette commission a eu un impact sur le discours du roi.
Au niveau Bruxellois nous attendons des actes concrets de la commission de Pascal Smet. Aussi au niveau de la fédération wallonnie-Bruxelles à propos de l’enseignement. Pour l’instant il y a beaucoup de débats, on attend la fin pour donner un avis là-dessus.

Le New York Times a publié des articles à propos de la rançon imposée par la France, à Haïti, ne faudrait-il pas faire de même sur la dette que la Belgique a fait peser sur le Congo ?

Il y a des enjeux importants avec tout d’abord la table ronde économique, qui a été un véritable pillage du Congo. C’est clair qu’il doit y avoir un travail qui ne peut pas être négligé. La Belgique a refilé une dette coloniale au Congo, une dette illégitime qui a pesé sur l’économie congolaise pendant très longtemps. Il y a aussi la question du portefeuille colonial.
Ces questions économiques doivent être travaillées, creusées, il faut que la commission se penche là-dessus.

Que répondre face aux discours souvent répétés qui disent « Ça c’est du passé, occupons nous du présent »?

On ne peut pas s’occuper du présent sans se pencher sur le passé, il faut déconstruire le discours historique imposé sur le passé pour ensuite partir sur de nouvelles bases.
Les relations internationales sont encore influencées par le colonialisme : accords inégaux, accords de commerce international,…
C’est aussi le discours tenu par les officiels belges, qui ont martelé qu’il fallait désormais tourner la page et aller vers l’avenir.

Ce genre de discours peut aussi concerner ce qui se passe à l’est du Congo…

Mais justement ce qui se passe s’inscrit dans une logique du système néocolonial international dans lequel les multinationales par leur soif de profits et par les habitudes de consommation qu’on a ici au Nord, entretiennent le conflit. Ces relations inégales vont de pair avec un pillage organisé pour satisfaire les consommations du Nord engendre ces problèmes présents.