Amérique Latine en Résistance: Victorie de la gauche en Honduras

Éditorial / Le coup d’État défait, 12 ans plus tard

 

Xiomara Castro, (62 ans), leader du parti Libertad y Refundación (LIBRE) et nouvellement élue présidente du Honduras, est devenue la candidate qui a recueilli le plus grand nombre de suffrages de toute l’histoire du Honduras. Elle a totalisé 1 409 689 voix, soit 50,63 % des votes exprimés, contre les 999 214 (35,89 %) de voix à Nasry Asfura, du Parti National (PN) lequel était jusqu’à ce jour au pouvoir.

Avec ces élections qui ont connu la plus massive participation de toute l’histoire récente, elle devient la première femme présidente de ce pays d’Amérique centrale, 12 ans après son mari, l’ex président Manuel Zelaya, renversé par un coup d’État en 2009.

Xiomara Castro est diplômée en administration d’entreprises et, pendant des années, elle a dirigé les entreprises agricoles et d’élevage de sa famille. Après le coup d’État, elle a pris la tête du mouvement pour le retour de l’ordre constitutionnel au Honduras. Bien que le retour de Zelaya à la présidence n’ait pas été obtenu, ce mouvement de contestation est devenu le parti LIBRE, dont elle est la présidente depuis 2011.

« Le peuple a rendu justice, nous avons mis fin à l’autoritarisme et la continuité; nous allons former un gouvernement de réconciliation, de paix et de justice », a déclaré Xiomara Castro, qui a bénéficié, en plus de l’appui du parti LIBRE, du soutien de l’Union Nationale de l’Opposition du Honduras (UNOH), que composent deux partis minoritaires.

La candidate de l’opposition arrivait largement en tête dans les sondages, mais le spectre de la fraude électorale était dans l’air. En 2017, l’élection de Juan Orlando Hernández s’est avérée frauduleuse, mais elle s’est imposée néanmoins au détriment de la candidature statistiquement «imbattable » du candidat de l’opposition de l’époque : Salvador Nasralla.

Au cours de la journée électorale, les délégués d’observateurs ont enregistré un nombre incalculable d’irrégularités en faveur du Parti National. Cependant, l’écart était trop grand pour menacer le résultat final.

Hernández, au pouvoir depuis 2014, n’a eu d’autre choix que de reconnaître, dans son message à la nation, le triomphe du candidat de gauche et a promis de « réaliser une transition pacifique et démocratique ». Le président sortant est pointé du doigt par les tribunaux américains pour ses liens présumés avec le trafic de drogue et la victoire de l’opposition augmente les probabilités qu’il doive faire face à une mise en examen prochaine.

De son côté, le gouvernement de Xiomara Castro n’aura pas la vie facile. Parmi les principaux problèmes qu’il devra affronter figurent l’augmentation de la pauvreté, la multiplication des emplois informels (81,4%), une dette extérieure qui tourne autour de 11 milliards de dollars, l’augmentation de la corruption et du trafic de drogue ainsi que la présence de groupes de paramilitaires.

Selon l’Université Nationale Autonome du Honduras (UNAH), en 2019, le Honduras a enregistré un taux de pauvreté de 59,3%, lequel est passé à 70% en 2020 et pourrait atteindre 75% à la fin de cette année-ci.

Dans le même temps, en ce qui concerne les résultats de l’élection des députés, en se basant sur un peu plus de 60% des procès-verbaux, les partis LIBRE, PN, Sauveur de Honduras et le Parti libéral obtiennent le plus de sièges sur les 128 du Parlement.

On attend que le Conseil National Electoral (CNE) du Honduras termine le dépouillement des votes et publie sa déclaration finale sur les élections au plus tard le 28 décembre. Une majorité législative augmenterait la «gouvernabilité », mais une question reste en suspends : quel poids auront les partis libéraux de l’opposition ?
Dans son programme de gouvernement, Xiomara Castro propose la «construction de l’État socialiste démocratique » et évoque la convocation d’une Assemblée Nationale Constituante (ANC). Cependant, l’ex-président Zelaya a déclaré que ce « n’est pas une proposition d’actualité », car lorsque les alliances ont été conclues avec des mouvements « de centre-droit et de droite », il a été convenu que les conditions n’étaient pas réunies pour la mise en place de cette assemblée.

La nouvelle présidente s’est également fixée comme priorité de mettre fin aux « Zones d’Emploi et de Développement Economique », (ZEDE), arguant que ce sont des paradis néolibéraux d’exploitation qui portent atteinte à la souveraineté du pays.

La victoire de la gauche au Honduras est un nouveau coup dur pour Washington qui se retrouve avec de moins en moins d’alliés prêts à cautionner ses agressions et ses opérations de changement de régime. Les prochaines élections au Chili et en Colombie pourraient bien « ôter » aux États-Unis deux autres alliés fidèles dans la région.
Avec le discrédit sans cesse croissant dont pâtit l’Organisation des États Américains, un scénario nouveau d’intégration latino-américaine pourrait s’ouvrir. Mais avec la pandémie actuelle et un système capitaliste en crise constante, les défis à relever seront nombreux.

 

Brèves

 

Venezuela / Une élection régionale sera re-convoquée

 

Jorge Arreaza sera le candidat chaviste en Barinas. (AVN)

L’élection du gouverneur de l’État vénézuélien de Barinas sera re-convoquée le 9 janvier. La décision de la Cour suprême de justice a été entourée de controverses, avec l’inhabilitation du candidat de l’opposition Freddy Superlano alors qu’il était sur le point d’être déclaré vainqueur.

Pour ce nouveau scrutin, le chavisme a désigné l’ancien ministre des affaires étrangères Jorge Arreaza et, du côté de l’opposition radicale, Sergio Garrido, qui avait été élu député à l’Assemblée législative le 21 novembre.

Barinas a une importance symbolique car c’est l’État où est né Hugo Chávez. Le chavisme, par le biais du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV), a remporté 19 des 22 autres postes de gouverneur en lice
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Chili / Le mariage pour tous approuvé

 

La Chambre des députés du Chili a approuvé le mariage pour tous avec 82 voix pour, 20 contre et deux abstentions.

Cette décision intervient au terme d’un processus parlementaire long et complexe; celui-ci avait été lancé par le président conservateur Sebastián Piñera, à la surprise générale, alors qu’il se trouvait dans la dernière ligne droite de son mandat contesté.

En fait, la question ne faisait plus partie du débat public, l’initiative présentée par l’ancienne présidente Michelle Bachelet en 2017 ayant été paralysée par le Congrès.

Le Chili rejoint ainsi l’Argentine, le Brésil, la Colombie, le Costa Rica, l’Équateur et l’Uruguay, c’est à dire les pays d’Amérique latine qui reconnaissent déjà ce droit.

 

Brésil / Sept nouveaux projets miniers en Amazonie

 

L’exploitation minière a été dévastatrice en Amazonie (Ansalatina)

Le ministre de la présidence, le général Augusto Heleno, a autorisé sept projets d’exploration d’or, de niobium et de tantale sur le territoire de la municipalité de São Gabriel da Cachoeira, située au nord-ouest de l’État d’Amazonas, à la frontière entre la Colombie et le Venezuela.

La zone, considérée comme l’une des plus préservées de l’Amazonie, abrite quelque 23 groupes indigènes, la ville indigène la mieux conservée du pays, ainsi que le parc national du Pico da Neblina, ce qui suscite des craintes parmi les groupes de défense de l’environnement.

Heleno a autorisé 81 projets de recherche et d’exploitation minière en Amazonie à partir de 2019, et, en cette seule année, il en a approuvé 45, soit, le plus grand nombre en un an depuis 2013.

 

Colombia / La liberté de la presse sanctionnée pour avoir dénoncé la corruption

 

La Chambre des députés de Colombie a approuvé un article qui prévoit des peines pouvant aller jusqu’à dix ans de prison pour « calomnie et diffamation contre des fonctionnaires ou ex- fonctionnaires d’état ».

Dans une déclaration, l’Association colombienne des médias, ainsi que d’autres organisations signataires, ont dénoncé « une loi résolument régressive contre la liberté de la presse et le droit à l’information ».

Pour sa part, Transparencia Colombia a souligné que l’entrée en vigueur de cet article signifiera « un recul dans la lutte contre la corruption ». Cet article controversé doit encore être approuvé par le Sénat.

 

Équateur / Le président fait l’objet d’une enquête sur les « Pandora Papers »

 

Lasso fait l’objet d’une enquête (EFE)

L’Assemblée nationale d’Equateur a approuvé par 82 voix pour, 33 contre et 20 abstentions, une motion exhortant le président, Guillermo Lasso, à s’expliquer sur ses liens apparemment existants avec des paradis fiscaux.

Il a également été approuvé que le Bureau du Contrôleur, le Bureau du Procureur général, la Surintendance des banques et l’Unité d’analyse financière et économique examinent les comptes de Lasso, ses avoirs fiduciaires, ses propriétés et ses déclarations fiscales.

Selon les « Pandora Papers », Lasso a des liens avec dix sociétés et des fiducies offshore au Panama et dans les États américains du Dakota du Sud et du Delaware.

 

 

Interview

 

Pérou / Victor Torres: “Castillo doit procéder à l’épuration totale de l’État”

 

Pedro Castillo a remporté les élections présidentielles au Pérou en juin dernier avec une marge minimale. Ce fut une victoire surprenante et très célébrée pour cet instituteur et dirigeant syndical de l’intérieur du pays. Cependant, la réponse des élites ne s’est pas faite attendre et le nouveau gouvernement fait face à de graves menaces. Víctor Torres, politologue péruvien, fait le point sur la situation actuelle.

Le président Pedro Castillo, à peine 4 mois après sa victoire, se retrouve coincé, avec une crise permanente et des menaces de destitution. Comment en sommes-nous arrivés là ?

La victoire de Castillo constitue un fait véritablement historique: c’est la première fois que les régions intérieures du pays battent le centralisme de Lima. Ce triomphe rompt aussi avec la continuité du néolibéralisme. C’est pourquoi, depuis juin, les groupes au pouvoir ont juré qu’ils ne laisseraient pas Castillo gouverner en demandant l’annulation des élections, l’intervention des Forces armées et en cherchant maintenant à l’empêcher de gouverner au moyen d’un processus de vacance.

Vient alors la première erreur politique de Castillo : mettre Guido Bellido comme président de son Conseil des ministres, celui-là même qui a dit que son premier objectif était de fermer le Congrès et de tenir l’Assemblée constituante, ce qui était un non-sens car cela ne correspondait pas au rapport de forces. Bien que la présidence ait été remportée, la droite a du pouvoir, de la force, de l’argent, des mafias retranchées dans l’État lui-même, etc.. En outre, le peuple voulait que ses problèmes les plus urgents soient traités en premier, principalement ceux dérivés de la pandémie. Puis, il y a eu un tournant favorable : Castillo a nommé Mirtha Vásquez, ancienne présidente du Congrès, comme première ministre, une femme ouverte au dialogue, qui a pris également la décision de se doter d’un plan gouvernemental avec 10 mesures politiques obligatoires, ce qui était très important , mais on l’a empêchée de gouverner.

A quoi faites-vous référence lorsque vous dites qu’on l’a empêchée de gouverner ? Qu’est-ce qui a pu être fait ou pas?

Suite à la nomination de Mirtha Vásquez, 4 problèmes majeurs ont éclaté et ont été utilisés pour entraver davantage la capacité de manœuvre de Castillo :

1-Dans la zone d’Ayacucho, les communautés paysannes et rurales s’affrontent avec 4 entreprises minières en raison de la contamination de l’eau. La première ministre prend la décision de rencontrer la population et demande une nouvelle étude d’impact environnemental. Le lobby minier l’accuse alors de vouloir fermer des mines et d’être opposée aux investissements.

2-Le problème de la réforme fiscale se pose pour répondre aux demandes du FMI et à la réalité même puisque le pays a besoin de plus de ressources pour faire face à la pandémie. Alors, le ministre de l’économie a souligné le fait que les sociétés minières ont réalisé un bénéfice supplémentaire de 13.500 millions de dollars suite à l’augmentation des prix des minerais et a demandé que celui-ci soit partagé. Cela a eu pour effet de renforcer les arguments de cette campagne: le gouvernement est contre l’entreprise privée.

3-L’Etat péruvien compte 1 million 500 mille travailleurs. Ces salariés sont soumis à des négociations collectives mais, depuis 30 ans, à chaque fois que le budget de la nation était approuvé, on ajoutait un article qui les empêchait de négocier leur statut. Il y a une quinzaine de jours, cette interdiction a été levée et ils ont eu la possibilité d’améliorer leurs conditions de travail, ce qui a également déclenché la fureur des secteurs de pouvoir.

4-Une campagne médiatique acharnée commence dès 6 heures du matin et se prolonge jusqu’à minuit pour tenter de lier Castillo à des faits de corruption présumés afin de préparer le terrain pour le poste vacant.

Sur quoi reposent ces accusations contre Castillo ? Y a-t-il vraiment des preuves solides contre lui ?

Les chaînes de télévision ont annoncé qu’elles diffuseraient des enregistrements audio qui constitueraient une preuve évidente. Tout le pays était attentif mais il s’avère que les enregistrements sonores ont été qualifiés d’arnaque journalistique y compris par des journalistes pro-coup d’état. Ces enregistrements ne montrent aucun lien entre Castillo et des faits de corruption.

Cependant, il y a certaines erreurs de la part de Castillo que nous devons mentionner. Non seulement sa première ministre s’est focalisée sur la confrontation mais elle s’est montrée permissive et a apporté des réponses tardives parce que la structure en place est imprégnée de corruption, de gangs retranchés, et qu’il faut faire très attention lorsqu’il s’agit d’attaquer quelqu’un.

Par exemple, lorsque le parquet a trouvé 20.000 dollars en liquide dans les toilettes du bureau de Bruno Pacheco, secrétaire de la présidence, Castillo a mis 10 jours pour le démettre de ses fonctions et l’opposition en a profité. Cela amène les gens à se demander « pourquoi cela a-t-il pris si longtemps ? “ »J’ai pensé que ce serait différent avec lui » et la déception commence à s’installer.

Le président doit procéder au nettoyage total de l’État, même si cela ne sera pas facile.

Au milieu de cette déception, que demandent les gens et les mouvements sociaux en premier lieu?

Essentiellement, réussir à surmonter la pandémie, avancer dans le processus de vaccination, mais aussi se doter d’un meilleur système de santé publique. Ensuite, garantir la sécurité alimentaire, nourrir la population péruvienne, lui assurer une bonne nutrition. Le troisième enjeu consiste à résoudre le problème de l’eau potable et du réseau d’assainissement car entre 7 et 8 millions de Péruviens n’ont pas accès à l’eau potable alors que nous sommes l’un des pays les plus riches au monde en eau. Et enfin, avancer dans le processus de réforme fiscale.

 

La bataille d’Ayacucho, représente par l’artiste vénézuélien Tovar y Tovar.

 

Veines ouvertes / La bataille d’Ayacucho

 

La bataille d’Ayacucho, le 9 décembre 1824, a été un moment décisif dans la lutte pour l’indépendance de l’Amérique latine, en particulier pour l’indépendance du Pérou.

Vaincu par Bolívar dans ce qui s’appelait alors la Grande Colombie, et dans le sud par San Martín et ses alliés, l’empire espagnol conservait son dernier bastion dans la vice-royauté du Pérou.

Cependant, la campagne menée par Antonio José de Sucre a progressé régulièrement jusqu’à ce que les forces indépendantistes soient victorieuses à Ayacucho. Cette défaite est considérée comme la fin de la domination espagnole en Amérique du Sud.

 

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Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne correspondent pas forcément à celle des membres de l’équipe de rédaction d’Investig’Action.

Traduit par Ines Mahjoubi, Manuel Colinas Balbona et Sylvie Carrasco. Relecture par Sylvie Carrasco.

 

Source : Investig’Action