Amérique Latine en Résistance: Nouvelle année, nouvelles luttes

Éditorial / Pandémie, luttes et élections

 

Suite à l’arrivée du coronavirus, l’Amérique latine a connu sa pire récession économique en un siècle: près de 8% en 2020, ce qui se traduit par quelques 40 millions de pauvres en plus. Et, bien que le vaccin soit déjà à l’horizon, la reprise d’économies qui n’étaient plus florissantes sera un défi.

Au milieu de cette situation de vulnérabilité et d’angoisse, des millions de latino-américains s’interrogent: qui peut bien les aider à sortir de l’abîme? Les processus électoraux que plusieurs pays vont connaître pourraient se traduire par des votes sanction, l’émergence de nouveaux dirigeants et pourraient même aller jusqu’à générer de nouvelles flambées sociales.

Le calendrier électoral de la région débute le 7 février en Équateur, où s’affrontent le banquier et homme d’affaires Guillermo Lasso, le chef indigène Yaku Pérez et l’économiste Andrés Arauz ( un des “pions” de l’ancien président Rafael Correa).

Le scénario de fond est le virage à droite de Lenín Moreno, qui a généré une crise économique profonde et la persécution politique de Rafael Correa. Mais le « corréisme » cherche à revenir au pouvoir dans la perspective de venir renforcer le rôle de l’État et de modifier le cap du pays.

Pendant ce temps, au Pérou, l’un des pays les plus durement touchés par la pandémie et avec une instabilité politique qui l’a conduit à avoir trois présidents en 2020, les élections générales auront lieu le 11 avril avec plus de 20 candidatures à la présidentielle enregistrées jusqu’à présent.

La classe politique traverse une profonde crise de légitimité dans ce pays andin, ce qui pourrait générer une grande dispersion des forces politiques, en plus d’ouvrir un espace à l’émergence de nouveaux acteurs sur la scène.

De son côté, le Chili, avec des élections prévues le 21 novembre, devra également voter pour une convention constituante en avril. Les sondages indiquent que le maire communiste Daniel Jadue, le maire conservateur Joaquín Lavín et la députée Pamela Jiles sont les principaux candidats. La modification de la Constitution de 1980, approuvée sous la dictature de Pinochet, fut le résultat de luttes intenses du peuple chilien face à un appareil répressif redoutable. Les chevaux de bataille tels que l’éducation publique et la santé seront des questions prioritaires en ce qui concerne le nouveau texte constitutionnel.

Des élections auront également lieu en novembre au Honduras et au Nicaragua, où certains analystes prédisent que le président Daniel Ortega, qui occupe la présidence depuis 2007, invitera à voter pour son épouse Rosario Murillo, actuelle vice-présidente . Le Nicaragua a été le théâtre de manifestations insurrectionnelles en 2018 et la question demeure de savoir si l’opposition s’organisera pour la bataille électorale ou pariera à nouveau sur un changement violent.

Pour sa part, le Honduras a été l’un des pays les plus instables de la région, plongé dans la violence et la corruption, avec à sa tête, le président Juan Orlando Hernández accusé de liens avec le trafic de drogue. Le pays a également été le point de départ de caravanes successives de migrants . Les États-Unis sont confrontés au défi de maintenir le contrôle de leur principal bastion en Amérique centrale.

De même, les présidents Andrés Manuel López Obrador au Mexique et Alberto Fernández en Argentine connaîtront une sorte de «mesure de popularité», respectivement, en juin et octobre lorsque se tiendront les élections législatives de mi-mandat prévues dans leur pays. D’autres gouvernements, comme le Brésil et la Colombie, cherchent à survivre dans un climat de contestation croissant.

En même temps, le contexte politique du continent sera influencé par la nouvelle administration Biden. Le démocrate vétéran aura une équipe truffée de personnalités des gouvernements d’Obama. Cependant, le Moyen-Orient ou le différend avec la Chine pourraient bien être à l’ordre du jour de la politique étrangère américaine.

En tout cas, des pays comme Cuba ou le Venezuela n’ont aucune raison de s’attendre à moins de belligérance de la part de l’empire du Nord. Les éventuels changements de discours ou de tactiques ne changeront pas l’objectif final qui consiste à éliminer les exemples gênants dans « l’arrière-cour ». La Maison Blanche tout comme le Département d’État resteront sous la houlette des faucons.

Le contexte continuera d’être celui de conflits et d’instabilité, mais l’histoire récente a montré que les modèles néolibéraux s’épuisent de plus en plus sur le continent. Pour les mouvements / gouvernements progressistes et de gauche, le défi est de renforcer les projets alternatifs pour continuer à lutter contre l’hégémonie nord-américaine.

 

Brèves

 

Venezuela / Le gouvernement défend la souveraineté sur l’Esequibo

 

Venezuela a défendu la souveraineté sur l’Esequibo (Roberto Insignares)

Le président vénézuélien, Nicolas Maduro, a demandé au secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, de servir de médiateur pour “reprendre” en “urgence” les conversations directes entre le Venezuela et la Guyane portant sur le litige territorial entre ces deux nations au sujet du territoire de l’Esequibo.

Maduro a rejeté le fait que la Cours Internationale de Justice (CIJ) décide le 18 décembre dernier, à la demande de la Guyane, qu’elle est habilitée à traiter cette affaire en se basant sur la sentence arbitrale du 3 octobre 1899, alors que celle-ci a été déclarée nulle suite à l’accord de Genève (1966).

Le président a également signé un décret qui établit un nouveau territoire maritime pour le Venezuela dans le but de sauvegarder sa façade atlantique.

 

Colombie / 248 ex-combattants assassinés depuis l’Accord de Paix

 

La Mission de vérification de l’ONU en Colombie a informé que depuis la signature de l’Accord de Paix entre l’Etat et les FARC, 248 combattants ont été assassinés, 73 d’entre eux durant l’année 2020.

A ce sujet, le Secrétaire Général de l’ONU, Antonio Guterres, a dénoncé le fait que des groupes criminels “ont profité de la présence limitée de l’Etat” pour “menacer et attaquer des ex-combattants, en court circuitant leurs projets économiques, en sabotant leurs initiatives politiques et sociales”.

En ce sens, il demande instamment au Gouvernement d’Ivan Duque d’engager un plus grand nombre de surveillants et d’analystes pour l’Union Nationale de Protection (UNP), dans le but de protéger la vie des ex-guérilleros.

 

Cuba / Des médecins proposés pour le prix Nobel de la Paix

 

Cuba a envoyé des médecins pour combattre Covid-19 (MinRex)

Le colonel nord-américain en retraite, Laurence Wilkerson, a désigné la brigade médicale cubaine Henry Reeve pour le Prix Nobel de la Paix en 2021. Wilkerson a souligné que la brigade a voyagé dans 39 pays, “au péril de la vie de ses membres pour combattre le coronavirus”.

Différentes organisations ont soutenu la candidature de cette brigade au Nobel de la Paix.

Depuis le triomphe de la Révolution cubaine, le gouvernement cubain a donné priorité aux missions solidaires, particulièrement dans le secteur médical et dans le Tiers Monde. Les brigades cubaines se sont déployées pour renforcer les systèmes de santé, ainsi que pour apporter une réponse aux pandémies et catastrophes naturelles.

 

Brésil / Des chiffres record en ce qui concerne le Covid 19

 

Le Brésil est devenu le second pays au monde ayant le plus de décès du fait de la pandémie du coronavirus. Dans les premiers jours de 2021, le pays sud américain a dépassé les 200 000 mille morts du Covid 19, juste derrière les Etats-Unis qui totalisent plus de 350 000 décès.

Le gouvernement de Bolsonaro, contrairement aux autres pays de la région, n’a pas imposé de restrictions pour la période des fêtes, et différents analystes s’attendent à une augmentation significative des cas dans les prochaines semaines.

Bolsonaro a été également critiqué pour avoir repoussé les plans de vaccination au Brésil, sous le prétexte que les vaccins sont “expérimentaux” et qu’ils ne présentent pas de “garanties scientifiques”.

 

États-Unis / L’assaut du Capitole

 

Les partisans de Trump ont pris d’assaut le Capitole à Washington DC (AP)

Le monde a assisté à un spectacle surréaliste le 6 janvier lorsque des partisans du président Donald Trump ont pris d’assaut le Capitole à Washington DC.

Les partisans MAGA (“Make America Great Again), protestaient contre la confirmation de la victoire de Joe Biden aux élections présidentielles au Sénat nord-américain. En envahissant le bâtiment, ils ont obligé les sénateurs à évacuer alors qu’ils provoquaient le chaos.

Même si l’ordre fut rétabli en quelques heures, l’establishment fut unanime pour attribuer à Trump la responsabilité d’avoir incité ses partisans à perpétrer cet assaut. Le président, qui a vu ses comptes sur les réseaux sociaux suspendus, affronte à présent la possibilité d’une mesure de suspension quelques jours seulement avant la fin de son mandat.

 

 

Interview 

 

Cuba / Castillo: “C’est à Biden qu’il revient de revoir tout ce qui concerne Cuba”

 

Secrétaire général de la Fédération Latino-Américaine des Journalistes, (Felap), et analyste de politique internationale, Nelson del Castillo pense que Cuba avance d’un bon pas en ce qui concerne la réforme de l’ « unification monétaire » du pays et il espère que 2021, avec Joe Biden à la Maison Blanche, sera une année plus bénéfique pour l’Île.

 

Cuba a commencé l’année avec « l’unification monétaire ». Brièvement, quelles sont les principales mesures mises en œuvre ? Pourquoi cette réforme économique était-elle devenue nécessaire ?

Cette décision de Cuba a été mûrement réfléchie et longuement débattue en interne, pendant plusieurs années, car on prévoyait que « l’unification monétaire » imposerait une révision des salaires des travailleurs cubains à plusieurs niveaux et, dans une certaine mesure, une réajustement des prix.

Les deux monnaies en circulation, c’est-à-dire le peso cubain (CUP) qu’utilisaient la majorité de la population et le peso cubain convertible (CUC), compliquaient de nombreux aspects de la vie de la population, ce à quoi le gouvernement et le Parti communiste de Cuba étaient également confrontés d’autant plus que s’y ajoutait le problème des subventions aux entreprises importatrices qui ne pouvaient pas utiliser le dollar américain du fait du blocus criminel imposé par les États-Unis.

Toutes les mesures prises à Cuba ne visent que le bien-être collectif du peuple, dans le respect des principes du socialisme, mais leur mise en œuvre n’exclut pas d’indispensables ajustements ainsi que d’en finir avec l’égalitarisme qui, dans certains cas, est devenu le bouillon de culture de l’improductivité.

Les autorités ont tenu à affirmer que ce processus serait réalisé dans le respect de la justice sociale. Il est prévu un budget de 30 millions de pesos et un taux de change de 24 pesos cubains pour un dollar US pour venir en aide aux personnes les plus vulnérables, ceci en accord avec le système de sécurité sociale.

Le pays a douloureusement ressenti l’impact de la pandémie en raison de la crise du tourisme. Quelles sont les perspectives de relancer l’économie dans ce secteur ?

La crise du tourisme est mondiale, mais en ce qui concerne Cuba, elle est encore plus douloureuse du fait du blocus criminel que nous imposent les États-Unis rejoints, au fil du temps, par de nombreux pays, notamment l’Union Européenne, avec la prétention de faire plier la volonté du peuple cubain.

Le tourisme est un secteur d’activité important et la politique du président Donald J. Trump a consisté à resserrer encore plus le nœud pour étrangler l’économie cubaine. Il est par conséquent possible que l’arrivée du démocrate Joe Biden se traduise par un changement dans cette politique.

Cuba est certainement l’une des principales destinations touristiques de la zone des Caraïbes, à la fois en raison de ses atouts naturels et culturels, mais aussi en raison des conditions de sécurité offertes aux visiteurs. Cela dit, dans la mesure où la pandémie de Covid-19 sera maitrisée et où le tourisme international pourra reprendre son activité, nous espérons que Cuba puisse rapidement se récupérer d’autant plus que Cuba a été en capacité de garder le contrôle du virus avec un taux de mortalité insignifiant si on compare avec d’autres pays de la zone.

L’administration Trump a intensifié le blocus contre Cuba, notamment avec l’application du titre III de la loi Helms Burton. Que peut-on attendre du gouvernement Biden ?

Tant que la loi Helms Burton ne sera pas abrogée, les relations entre les États-Unis et Cuba ne pourront pas être complètement normalisées. Cette loi a toujours de nombreux partisans au Congrès des États-Unis, et le mandat désastreux de Trump n’a visé qu’à faire du mal partout, comme nous venons de le voir dans l’antichambre de son départ, avec cette tentative de coup d’Etat pour se maintenir à la tête de la nation. Ainsi Joe Biden aura-t-il du mal à procéder rapidement à une ouverture, mais dans bien des secteurs on peut mettre en œuvre des changements, tel que laisser sans effet certaines directives qui ne requièrent pas de loi, et permettre à nouveau les croisières, rétablir le trafic aérien à destination de Cuba, au niveau où nous en étions avant que Trump ne s’en aille à la pêche aux voix en Floride.

Vu la perte de prestige incontestable subie par Washington au cours de ces quatre dernières années avec Trump comme Président, il revient à Biden de commencer à revoir tout ce qui peut être revu en ce qui concerne l’Amérique Latine et les Caraïbes, et en particulier Cuba qui affronte un blocus criminel depuis 60 ans.

 

Fidel Castro à la Conférence Tricontinentale

 

Venas abiertas / La Conférence Tricontinentale

 

La Havane, janvier 1966. Plus de 200 délégués de gouvernements et mouvements révolutionnaires d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine se réunirent à la Havane pour élaborer un calendrier à la fois anti-colonial et anti-impérialiste.

Le contexte est celui de la guerre froide, avec des luttes de libération qui avaient surgi un peu partout, depuis les mouvements africains qui luttaient pour l’indépendance aux guérillas latino-américaines qui résistaient contre des dictatures militaires.

Cependant, l’épicentre était la guerre du Vietnam. Selon les mots du Che, il fallait créer “un, deux, trois, de nombreux Vietnams” pour disperser et affaiblir les forces impérialistes. De cette conférence sont nés l’Organisation de Solidarité des Peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine (OSPAAAL) et un nouvel élan dans les luttes populaires.

 

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Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne correspondent pas forcément à celle des membres de l’équipe de rédaction d’Investig’Action.

Traduit par Manuel Colinas Balbona, Ines Mahjoubi et Sylvie Carrasco. Relecture par Sylvie Carrasco.

 

Source : Investig’Action