Amérique Latine en Résistance : « Méga-élections » au Venezuela

Editorial / La droite putschiste de retour dans le processus électoral

 

Les élections régionales du Venezuela, prévues pour le 21 novembre, ont été qualifiées de « méga-élections ». En jeu l’élection de 23 gouverneurs et 335 maires, ainsi que 253 législateurs d’État et 2 451 conseillers municipaux.

Les élections comptent avec la participation de 70 244 candidats. Le Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV), actuellement au pouvoir, a présenté une liste unique avec les forces alliées dans ce qu’on a appelé Grand Pôle Patriotique. 110 autres partis, 36 nationaux et le reste régional, sont en compétition contre le PSUV qui contrôle actuellement 19 gouvernorats et 310 maires.

Bien que la présidence ou le pouvoir législatif ne soient pas contestés, les élections de dimanche prochain sont significatives notamment à cause du retour de l’opposition extrémiste dans le processus électoral.

Ce secteur politique, soutenu par les États-Unis, a appelé à l’abstention lors des trois dernières élections. Par ailleurs, il a choisi de tenter un « changement de régime » par le biais d’un « gouvernement intérimaire » parallèle dirigé par Juan Guaidó. Une stratégie qui a échoué de forme spectaculaire.

Au-delà de l’échec insurrectionnel, le retour de ces forces de droite a été le fruit d’un dialogue avec le gouvernement au Mexique, dialogue désormais suspendu suite à l’extradition d’Alex Saab, envoyé diplomatique de Caracas, vers les États-Unis.

Malgré son retour à la participation électorale, en jouant la vieille carte de la Table de l’unité démocratique (MUD), l’opposition a tardé à confirmer sa participation et n’a pas appelé à des élections primaires, se contentant simplement d’imposer certains candidats.

Le MUD espère réactiver son électorat pour regagner de la place sur la carte politique vénézuélienne, notamment dans l’État de Zulia, le plus peuplé du pays. En même temps, le principal groupe anti-chaviste n’a pas fait de gros efforts pour unifier les candidats de l’opposition. Il finira ainsi par diviser le vote antigouvernemental et compliquer la tâche d’autres candidats de l’opposition comme Henri Falcón ou Laidy Gómez.

Du côté chaviste, ces élections représentent un défi plus compliqué que les précédentes. Le pays étant frappé par le blocus impérialiste, le PSUV cherche à se réaffirmer comme la principale force politique du pays et à maintenir son hégémonie dans les gouvernements régionaux et locaux. Il s’agit également de la dernière élection prévue avant la présidentielle prévue constitutionnellement en 2024.

Le processus électoral de ce dimanche compte sur la présence des Nations unies (ONU), du Centre Carter et d’une mission de l’Union européenne (la première en 15 ans), qui a commencé à déployer ses observateurs depuis le 28 octobre dernier. De la même façon, 34 nouveaux observateurs « à court terme » ont rejoint le 18 novembre la mission qui compte au total plus de 100 participants.

Si le bloc européen est loin d’inspirer la confiance, son déploiement s’écarte des diktats de Washington. Le rapport préliminaire qui sera publié deux jours après les élections donnera un signal clair sur l’avenir des relations entre Caracas et Bruxelles.

De leur côté, les États-Unis ont établi une position un peu plus ambiguë que lors d’occasions précédentes, laissant entendre dans un langage très vague que ces élections pourraient être un pas vers « le rétablissement de la démocratie ». « Démocratie » en accord avec les considérations des responsables américains.
Dans ces méga-élections, l’avenir de l’autoproclamé Juan Guaidó est également en jeu. Toujours soutenu par l’administration Biden, le leader de l’opposition a (paradoxalement) besoin d’un mauvais résultat de l’opposition pour survivre.

Si l’opposition échoue et que la carte politique demeure presque entièrement rouge, Guaidó et les médias grand public pourront relancer le récit de « fraude» selon lequel les élections n’étaient pas libres, etc. Les accusations habituelles en somme, dépourvues de preuve. Dans le cas contraire, si les partis d’opposition dépassent les attentes, il sera encore plus difficile de défendre la continuité de l’administration fictive de l’ancien député.

Bien que Guaidó soit un acteur qui manque actuellement de pertinence politique, il continue de contrôler d’importants actifs vénézuéliens à l’étranger en raison de la « reconnaissance » nord-américaine. Ces actifs, comme la filiale pétrolière américaine CITGO, sont actuellement menacés par les créanciers en raison des pratiques (corrompues) de Guaidó et de ses partenaires.

Ainsi, les votes des élus locaux, même dans les coins les plus reculés du pays, revêtent plus d’importance que par le passé. La configuration de l’échiquier politique dimanche prochain déterminera la prochaine étape de la politique au Venezuela.

 

Brèves

 

Argentina / Alberto Fernández perd les élections législatives

 

Fernández a perdu les élections législatives (Wikimedia)

Le gouvernement d’Alberto Fernández (Frente de Todos / Front de Tous) a perdu les élections de mi-mandat, en Argentine, avec 33,03 % des voix contre 41,89 % pour l’alliance de l’opposition : « Unis pour le changement ».

Sur la totalité des 257 sièges que compte la Chambre des Députés, le macrismo aurait 116 sièges et le parti actuellement au pouvoir 118, ce qui lui permet de rester le parti minoritaire le plus important.

Au Sénat, le camp gouvernemental aurait 35 sénateurs et le macrismo 31 sur un total de 72 sièges. Le reste, (soit 4 sièges), sera attribué aux partis moins importants.
Ce qui retient désormais l’attention de la classe politique c’est le « Programme économique pluriannuel » que le Gouvernement doit présenter devant l’Assemblée en décembre .

 

Bolivie / L’opposition cherche la déstabilisation

 

Après d’importantes manifestations, le gouvernement de Bolivie a accepté d’abroger la loi : « Lutte contre la Légitimation des Gains Illicites », plus connue sous le nom de « Loi mère ».

Selon le Gouvernement, cette législation visait à lutter contre les mouvements illégaux de capitaux de la part des secteurs les plus fortunés. Cependant, ses détracteurs — principalement les comités de citoyens — soutenaient qu’elle a pour but d’imposer les travailleurs et l’économie non déclarée.

En dépit de cette concession, l’opposition menace de poursuivre les manifestations jusqu’à obtention, en plus, de la restitution des deux tiers des voix à l’Assemblée Législative Plurinationale et l’abrogation de cinq autres lois.

Face à ces prétentions, le président Luis Arce a publiquement accusé les leaders de l’opposition de vouloir répéter le scénario du coup d’État de 2019.

 

Nicaragua / Daniel Ortega est réélu et les États-Unis appliquent de nouvelles sanctions

 

Ortega a été réélu pour un quatrième mandat. (La Patria)

Daniel Ortega a été élu pour poursuivre un quatrième mandat consécutif en remportant les élections présidentielles au Nicaragua avec plus de 74% des voix.

Le Conseil Suprême Electoral a déclaré que le taux de participation avait dépassé 65 %. Et néanmoins, l’Union Européenne et l’OEA ont ignoré ces résultats et les ont déclarés « dépourvus de légitimité ».

Quant aux États-Unis, ils ont imposé des sanctions contre le Ministère public et neuf hauts fonctionnaires du gouvernement, dont le Ministre de l’Énergie et des Mines, Salvador Mansell Castrillo, et plusieurs maires, en réponse à ce qu’ils ont qualifié de «farce électorale».

 

Bréesil / Lula se dit est « préparé » et « motivé »

 

Lula da Silva, président du Brésil de 2003 à 2010, a déclaré depuis l’Europe qu’il se sentait préparé et motivé pour être à nouveau candidat à l’élection présidentielle de 2022 et gagner la présidence de ce pays d’Amérique du Sud.

En ce sens, il a répété qu’il devra décider s’il lance sa campagne en février ou en mars de l’année prochaine.

Le leader brésilien s’est rendu en Allemagne, en Belgique, en France et en Espagne, pour renforcer les liens avec la gauche européenne. Il a également eu une réunion informelle avec le chef de la diplomatie européenne, Josep Borrell, et avec Joseph Stigliz, prix Nobel d’économie.

 

Haïti / Un suspect du meurtre de Moïse arrêté

 

Samir Handa a été arrêté en Turquie..

Samir Handal, un homme d’affaires accusé par les autorités de Haïti d’être impliqué dans l’assassinat de l’ancien président Jovenel Moïse le 7 juillet 2021, a été arrêté en Turquie.

Handal avait fui de Port-au-Prince au cours de la nuit du meurtre, direction Miami, et il a été arrêté à sa descente d’avion à Istanbul. Le ministre haïtien des Affaires Etrangères a qualifié cette arrestation d’« étape gigantesque dans l’enquête ».

Un autre suspect, Mario Palacios, un ex militaire colombien, a été arrêté à la Jamaïque le mois dernier. Cependant, Haïti et la Jamaïque n’ayant pas de traité d’extradition, on attend que Palacios soit renvoyé en Colombie.

 

Interview

 

Chili / Esteban Silva Cuadra: “Nous vivons un processus constituant et en même temps déconstituant.”

 

Dimanche 21 novembre, au Chili, aura lieu le premier tour des élections présidentielles. Nous avons interrogé Esteban Silva Cuadra, analyste politique et membre d’« Unité Sociale du Chili » et de « Le Chili Sans Accords de Libre-Echange », pour faire le point sur le paysage politique dans ce pays des Andes.

Après des manifestations massives et la mise en place d’une Convention Constituante, les Chiliens sont appelés aux urnes le 21 novembre. Quel est actuellement, selon vous, le contexte politique du pays ?

A la veille de ces élections, le Chili est en train de vivre un processus constituant et en même temps «déconstituant ». D’un côté, il y a une Convention Constituante qui a été élue démocratiquement et qui a pour mandat de rédiger une nouvelle Constitution qui soit plus progressiste que notre actuelle Constitution néolibérale. C’est un grand pas en avant qui a demandé et qui demande encore une énorme mobilisation et organisation sociale et populaire. Mais cette Convention est confrontée à certaines limitations parce qu’elle n’est pas une Assemblée Constituante vierge. En effet, elle n’a que le mandat de modifier l’actuelle Constitution. Et voilà qu’au même moment ont lieu les élections conformément à l’ordre ancien. Nous sommes donc dans deux scénarios, à la fois constituants et déconstituants dans un sens plus profond.

En outre, c’est un calendrier électoral qui ne tient pas compte du processus de changements, de restructuration et de refondation qui prendra son essor à partir du moment où sera proposée et ratifiée par le peuple la nouvelle Constitution. C’est pourquoi, nous avons assisté à une offensive des classes dirigeantes, des secteurs conservateurs, économiques, politiques, sociaux, culturels, pour essayer de discréditer et d’épuiser la mobilisation populaire pour le changement de la Constitution et pour essayer, en même temps, d’imposer des sujets à contre-courant du programme des forces populaires, en réaction, des propositions de retour en arrière, pour défendre le modèle néolibéral moribond, mais qui ne finit pas de tomber. Ces classes sociales s’efforcent de sauver leur modèle économique néolibéral hégémonique et cela va s’exprimer le 21 novembre.

Après une rapide ascension, Juan Antonio Kast, candidat de l’extrême droite, est en tête des sondages pour le premier tour. Qui est ce personnage et comment expliquer sa popularité ?

José Antonio Kast est donné en tête par certains sondages, pour le premier tour, mais en vérité ces sondages sont utilisés et manipulés par la classe dirigeante comme armes dans la joute électorale. L’objectif est de construire le sentiment que Kast représente l’ordre face à la crise de la séquence Constituante/déconstituante. Nous sommes dans ce que Gramsci appellerait l’heure des monstres, lorsqu’il écrivait que quand l’ancien ne finit pas de mourir et que le nouveau ne finit pas de naître, c’est alors, que dans cet intervalle, les monstres apparaissent. Eh bien, José Antonio Kast pourrait être la représentation de ce phénomène dans une société qui s’est mobilisée massivement et avec ténacité contre le modèle néolibéral et contre le gouvernement qui le porte, avec, à sa tête, Sebastián Piñera, une société qui a réussi à imposer à la classe politique un ordre du jour avec passage impératif par la Constitution, mais qui ne parvient pas encore à s’imposer comme l’élément dominant.

Dans ce contexte, José Antonio Kast représente les forces de la restauration de la contre-offensive libérale en guerre contre le processus de changements et, tout compte fait, il est un mélange de Bolsonaro, Trump, Le Pen ; il est le véritable visage du pinochetisme, celui de la droite authentique qui a dominé l’économie du pays.

Gabriel Boric, le candidat du « Front Elargi », est toujours donné gagnant au second tour. Boric a battu le candidat le plus radical, Daniel Jadue, du Parti communiste, lors des primaires, et s’est efforcé d’afficher une position plus « conciliante » sur certains sujets. Avec Boric, dans quels domaines le programme des forces populaires pourra-t-il progresser et dans quels domaines sera-t-il freiné ?

En effet, Gabriel Boric est toujours donné gagnant du second tour parce qu’il a bâti sa popularité grâce aux primaires de la gauche et en particulier grâce à ce que la candidature de Daniel Jadue a représenté comme liens avec les masses populaires Après sa victoire lors des primaires, ce sont ces liens avec le peuple qui ont permis à Boric d’apparaître comme l’option ayant la plus grande possibilité de gagner au second tour. Mais son programme est un programme minimal. Il a privilégié un glissement vers le centre, et je pense que cela lui fait gagner des voix d’un côté, mais en lui en fait perdre aussi dans les couches populaires ou l’adhésion des secteurs les plus inflexibles de la gauche.

Par la suite il lui appartiendra de récupérer et d’inclure ces sympathies dans un programme qui devra s’amplifier en direction d’autres secteurs pour le second tour, qui intègre les propositions et les principales aspirations des mouvements sociaux, syndicaux et populaires qui se sont exprimées dans les mobilisations de masse autour du combat pour la Constituante. Ces électeurs-là demandent la fin du fonds des pensions, la révision et l’abrogation des accords de libre-échange et d’investissement bilatéraux qui reproduisent avec plus de vigueur le modèle néolibéral d’accumulation de capital, la renationalisation de l’industrie du cuivre et la nationalisation de l’eau, du lithium. En bref, une redéfinition du rapport travail-capital et des droits économiques et sociaux des travailleurs, ainsi que la conception d’un État plurinational, multiculturel et multilingue qui soit présent dans la nouvelle Constitution et aussi dans toutes les institutions qu’il faudra refonder.

 

Manuela Sáenz

 

Veines ouvertes / Décès de Manuela Sáenz

 

Manuela Sáenz de Vergara y Aizpuru était l’une des figures les plus marquantes des luttes pour l’indépendance en Amérique latine.

Née en 1797 à Quito, située à l’époque du vice-royaume de la Nouvelle-Grenade, Sáenz rejoint très tôt les mouvements indépendantistes. Plus tard, elle a été la compagne du « Libérateur » Simón Bolívar, participant à la défense des républiques émergentes sur le continent.

Fervente défenseuse des droits de la femme, Manuela Sáenz s’est retrouvée en exil après la mort de Bolívar et la trahison par la nouvelle oligarchie créole du projet qu’elle portait.

 

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Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne correspondent pas forcément à celle des membres de l’équipe de rédaction d’Investig’Action.

Traduit par Ines Mahjoubi et Manuel Colinas Balbona.

 

Source : Investig’Action