Amérique Latine en Résistance: l’impérialisme au temps du coronavirus

Editorial / Agression redoublée contre le Venezuela

 

Le 26 mars, le ministère de la Justice des États-Unis a ouvert un nouveau chapitre dans l’opération de « changement de régime »: accusations de « narco-terrorisme » contre le président Nicolás Maduro et 14 autres anciens et actuels hauts responsables.

Selon Washington, le gouvernement vénézuélien gère un cartel qui collabore avec les FARC pour «inonder» les États-Unis de cocaïne. Les allégations souffrent d’un manque de crédibilité pour plusieurs raisons:

  1. Les États-Unis n’ont présenté aucun élément de preuve à l’appui des accusations qui sont très similaires aux accusations antérieures portées contre le gouvernement de Hugo Chávez.
  2. Personne n’avait jamais entendu parler du cartel présumé dirigé par le gouvernement vénézuélien jusqu’à ce qu’un déserteur arrive aux États-Unis en 2015 et raconte cette histoire commode et explosive.
  3. Les agences de sécurité américaines elles-mêmes ont publié des rapports montrant que la grande majorité de la drogue parvient aux États-Unis par le Pacifique, via le Guatemala et le Mexique.
  4. Et, il n’y a pas que cela, le principal producteur de cocaïne est la Colombie, principal allié des États-Unis dans la région, qui reçoit des milliards pour « lutter » contre le trafic de drogue ainsi qu’une énorme présence de l’armée américaine et des unités anti-drogue.
  5. Il y a des affaires pour lesquelles il existe des preuves de liens avec le trafic de drogue, Álvaro Uribe (signalé dans les rapports de renseignement) a reçu la « médaille de la liberté » de George W. Bush, quant à Juan Guaidó (photographié avec le groupe paramilitaire Los Rastrojos), il reçoit tous les soutiens après son auto-proclamation de « président par intérim ».

 

L’hypocrisie et le manque de preuves suffisent pour comprendre que le but n’est pas de monter un procès ou de prouver les charges devant les tribunaux. Il s’agit plutôt d’une nouvelle tentative de discréditer le gouvernement vénézuélien, avec le soutien constant des médias, et d’ouvrir ainsi la voie à de nouvelles attaques contre Caracas.

Et il en fut ainsi. Quelques jours plus tard, le Département d’État a annoncé sa proposition de «transition démocratique»: un «conseil d’État» de 5 personnes pour assurer l’intérim du gouvernement et déclencher des élections entre 6 et 12 mois. Si le gouvernement acceptait, les sanctions individuelles seraient retirées. Quant aux sanctions brutales contre des secteurs économiques tels que l’industrie pétrolière, elles ne seraient levées qu’après le départ de Maduro et l’arrêt de la coopération avec Cuba et la Russie en matière de sécurité.

Si le gouvernement démocratiquement élu choisit de ne pas accepter la solution dictée par Washington, il aura droit à plus de sanctions. Et même s’il était d’accord, Maduro et les autres fonctionnaires devraient toujours faire face aux allégations (fabriquées) du ministère de la Justice. Comme prévu, le gouvernement vénézuélien a déclaré qu’il n’acceptait pas la tutelle d’une puissance étrangère.

Quelques jours plus tard, une autre carte a été jouée. Le président Trump a annoncé une opération militaire dans la mer des Caraïbes pour « lutter contre le trafic de drogue ». Après avoir établi la (fausse) matrice de l’État vénézuélien en tant que promoteur du trafic de drogue, Washington a annoncé un déploiement d’une ampleur telle que certains analystes la comparent à celle de l’invasion du Panama en 1989.

Des responsables américains, comme Elliott Abrams, ont ouvertement admis que le coronavirus pourrait être l’occasion de consommer enfin le coup d’État contre le gouvernement bolivarien. Il ne faut pas oublier qu’Abrams est un criminel de guerre, responsable de la politique des « escadrons de la mort » en Amérique centrale dans les années 80 et du scandale « Iran-Contra ».

Et quelles ont été les réactions des principaux médias face à ces nouvelles attaques impérialistes, au milieu d’une pandémie qui fait des milliers de morts chaque jour? Essentiellement de trois types: 1) ceux qui pensaient qu’il valait mieux renverser le gouvernement après la pandémie; 2) ceux qui pensaient que la stratégie de la Maison Blanche n’est pas cohérente et 3) ceux qui regrettent les actions parce qu’elles rendent plus difficile le départ du gouvernement Maduro.

En d’autres termes, il y a un désaccord sur les « temps » et les « méthodes », mais personne ne se demande de quel droit les États-Unis se permettraient de renverser un gouvernement démocratiquement élu dans un autre pays. Loin d’interpeller le pouvoir, la presse hégémonique légitime tout simplement les pires attaques. Le peuple vénézuélien doit résister au coronavirus et au virus de l’impérialisme.

 

Brèves

 

L’OMS contre la politisation de la pandémie

 

Directeur général Tedros Adhanom Ghebreyesus (Reuters)

Le directeur général de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), Tedros Adhanom Ghebreyesus, a demandé de «mettre en quarantaine» toute tentative de politiser la pandémie de coronavirus.

Il a fait cette déclaration après que le président américain, Donald Trump, ait dit que l’institution est « biaisée » en faveur de la Chine, et qu’il ait à la suite menacé de diminuer le montant de la subvention que les États-Unis versent à cette institution.

En réponse, mais sans faire référence explicite aux déclarations de Trump, Ghebreyesus a déclaré: « L’OMS fait tout ce qui est en son pouvoir depuis le début et nous continuerons à le faire jour et nuit, nous ne voulons pas perdre de temps. »

 

La CEPAL prévoit une récession pour l’Amérique Latine

 

La Commission Economique pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL) a revu à la baisse les prévisions économiques de la région. Du 1,3% de croissance initialement annoncé, elle prévoit désormais une récession comprise entre 1,8% et 4,0% en raison de la pandémie.

L’agence a expliqué que le volume et la valeur des exportations seront réduits à cause de la récession mondiale, ce à quoi s’ajoutera la baisse des prix des matières premières.

Elle met également en avant la crise géopolitique provoquée par la baisse drastique de 24% du prix du pétrole enregistrée au début du mois.

Cependant, la CEPAL avertit que l’impact économique final dépendra des mesures prises au niveau national, régional et mondial.

 

Equateur / Le drame de Guayaquil

 

Le coronavirus a saturé le système de santé à Guayaquil. (América Económica)

A Guayaquil, la capitale commerciale de l’Équateur, les personnes contaminées et décédées à cause du coronavirus, ont saturé le système de santé et les services funéraires du pays.

Les entreprises de pompes funèbres, faute de cercueils, utilisent des boîtes en carton fabriquées par des entreprises qui emballent d’ordinaire des bananes ou des crevettes pour tenter de venir à bout de l’évacuation des corps qui s’accumulent sur les trottoirs et au domicile des gens. À Guayaquil, il y a 13 cimetières, mais la plupart sont privés et les familles ne peuvent pas avoir accès à ces chambres funéraires en raison de leur coût élevé.

De plus, les Équatoriens s’indignent contre le fait que, ces dernières semaines, les prix des denrées alimentaires de base connaissent une hausse vertigineuse.

 

Pandémie et chômage

 

L’Organisation Internationale du Travail (OIT) estime que l’Amérique Latine et les Caraïbes verront disparaître 14 millions d’emplois; quant à l’Amérique Centrale, elle en verra disparaître 3 millions.

« La pandémie affecte particulièrement des secteurs qui génèrent un grand nombre d’emplois en Amérique Latine: le commerce et les services », souligne ce rapport de l’OIT. Selon ce document, 44% de la région travaille dans ces secteurs-là.

De plus, la situation frappe les travailleurs non officiellement déclarés. Dans la région, il y a au moins 140 millions de personnes travaillant dans l’économie souterraine, ce qui représente environ 54% des travailleurs.

 

Brésil / Le coronavirus aura la peau de Bolsonaro

 

Bolsonaro a été sévèrement critiqué à cause de la réponse contre le Covid-19 (Xinhua)

Selon un sondage Datafolha, 39% des Brésiliens désapprouvent la façon dont le président, Jair Bolsonaro, fait face à la pandémie, soit six points de plus qu’en mars.

On n’assiste pas à des manifestations de rue parce que ses détracteurs s’efforcent de respecter le confinement. Mais les « concerts de casseroles » sont de retour et ils sont massifs. Et ils ont lieu même dans les quartiers où réside la classe moyenne qui, en 2018, a voté pour Bolsonaro pour faire barrage au Parti des Travailleurs.

Le Congrès, le centre de contrôle de la politique du Brésil, a clairement rejeté son approche de la pandémie. Le pouvoir judiciaire l’a également laissé seul.

Mais ce qui frappe le plus c’est que même les ministres de son gouvernement remettent publiquement en question ses décisions.

 

Interview

 

Yoseglis Cabrera :  “Il y a une augmentation de la violence de genre”

 

Les mises en quarantaine imposées de toute part pour combattre la propagation du coronavirus comportent leurs risques. L’un d’eux est l’augmentation de la violence de genre, particulièrement parce que certaines femmes peuvent se voir enfermées avec leurs agresseurs. Sur tout le continent, des organisations féministes créent peu à peu des mécanismes d’accueil téléphonique ou digital.

Dans cette interview, nous abordons ce sujet avec Yoseglis Cabrera, activiste féministe vénézuélienne. Yoseglis est membre de Calistenia Cultural et Tinta Violeta, deux collectifs qui font partie de l’Articulation Féministe Vénézuélienne qui regroupe plusieurs organisations pour proposer un calendrier commun de lutte.

 

Durant cette quarantaine, des milliers de femmes dans le monde courent le risque de se trouver enfermées avec leurs agresseurs. ONU femmes a mis en garde contre le fait que les mesures d’isolement social sont en train de provoquer une augmentation de la violence de genre. Quelles mesures pourraient prendre les états pour éviter d’aggraver la tragédie de ces victimes?

Les états mènent des politiques visant à traiter les cas de violence, ces services sont inaccessibles dans ce contexte de confinement; c’est pourquoi il est nécessaire de développer de nouvelles possibilités d’assistance et de porter plainte par le biais de lignes téléphoniques qui offrent des conseils juridiques ou psychologiques ainsi que par des lignes où l’on reçoivent des plaintes 24 heures par jour et 7 jours sur 7. Il faut également organiser l’habilitation d’unités de transport spécialisées dans l’attention et le transfert des victimes ou des agresseurs en cas d’urgence. De même, il faut mettre en marche la construction, la réhabilitation et l’installation de foyers d’accueil qui n’existent pas aujourd’hui au Venezuela. Il s’ensuit que les femmes qui se trouvent dans une situation d’extrême violence et qui, pour leur sécurité, doivent s’enfuir de chez elles avec leurs enfants, n’ont pas de lieu sûr où se rendre, ce qui les contraint à rester à leur domicile vivant dans la crainte de leur agresseur et de ce qui pourrait se passer à n’importe quel moment. D’autre part, il faut accélérer la remise des enquêtes ainsi que porter assistance à la victime en temps réel, lorsqu’il s’agit de violence sexuelle, psychologique ou physique. Il est également important de sensibiliser les fonctionnaires ,hommes et femmes, afin qu’ils ne retardent pas les procédures et qu’ils fassent appliquer la Loi Organique pour une Vie sans Violence.

Au Venezuela, et dans le contexte actuel, différents collectifs féministes se sont engagés dans l’accompagnement des victimes de violence machiste. Que peux-tu nous dire sur ces initiatives? Après plusieurs semaines de confinement, quelle est la situation?

On assiste à une augmentation des cas de violence subies par les femmes. Nous recevons entre 5 et 8 appels par jour, de différentes femmes, à des horaires variables; elles cherchent conseil et accompagnement. Selon la gravité du cas, nous les mettons en relation avec d’autres organisations qui nous apportent également de l’aide. Certaines militantes ont dû transformer leur maison en foyers d’accueil; elles y reçoivent ces femmes et leurs enfants car ce sont des cas d’extrême violence. Une fois qu’elles sont chez elles, à l’abri, elles essayent de mettre en oeuvre l’accompagnement juridique en prenant contact avec des juges, des organismes appropriés pour que ces affaires progressent malgré le confinement. Il faut continuer d’avancer, et de chercher des solutions. Mais c’est difficile car de nombreux organismes ne fonctionnent pas. S’il était déjà compliqué avant d’assurer le suivi, à présent c’est encore plus compliqué. Et, en vérité, avec le confinement ou sans confinement, la vie de ces femmes est en danger, et si l’on ne prend pas de mesures contre leur agresseur, cela ne changera pas. Il est difficile d’apporter de la sécurité aux victimes car les effets de la violence psychologique sont constamment présents et il n’y a pas d’accompagnement suffisant de la part des corps chargés de ces affaires ou des organes récepteurs.

Du point de vue des mouvements féministes, quels seraient certains des thèmes de réflexion ou des chevaux de bataille, en ce moment?

Notre cheval de bataille, c’est que les actions des organisations féministes soient rendues visibles par les médias, l’Etat et la société civile. Lutter contre la précarisation du travail des femmes; parvenir à ce que toute la famille prennent en charge les tâches du foyer de façon à ce qu’elles ne reposent pas exclusivement sur la femme. Assurer aussi le partage de l’éducation avec attention et respect de manière à construire une culture plus viable. En ce sens, il est nécessaire de cesser d’éduquer à la violence, ce n’est que de cette façon que nos enfants auront les outils pour dépasser cette culture patriarcale et machiste.

 

Fresque à la maison-musée Mariátegui à Lima, Pérou.

 

Veines ouvertes: La marxiste latino-américain

 

José Carlos Mariátegui est décédé le 16 avril 1930. Cet intellectuel, écrivain et journaliste péruvien avait à peine 35 ans; durant de nombreuses années, il avait souffert de problèmes de santé.

Malgré sa mort prématurée, Mariátegui est devenu l’une des principales figures de référence marxiste pour la gauche au Pérou et en Amérique Latine.

Durant les années 20, il avait eu l’occasion de voyager en Europe et d’entrer en contact avec les mouvements révolutionnaires dans une période d’effervescence et de lutte. En rentrant, il fonda le Parti Socialiste du Pérou. Mariátegui fut l’un des premiers partisans d’un marxisme “latino-américain”, qui ne soit pas attaché de façon rigide aux références théoriques européennes ni à un alignement sur l’Internationale Communiste.

 

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Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne correspondent pas forcément à celle des membres de l’équipe de rédaction d’Investig’Action.

Traduit par Ines Mahjoubi, Manuel Colinas Balbona et Sylvie Carrasco. Relecture par Sylvie Carrasco.

 

Source : Investig’Action