Amérique Latine en Résistance : les défis de Xiomara Castro

Éditorial / Arrivée au pouvoir tumultueuse au Honduras

 

Le 28 novembre dernier, Xiomara Castro de Zelaya est devenue la première femme présidente du Honduras après une victoire écrasante aux élections présidentielles de ce pays d’Amérique centrale.

Pourtant, avec un pays en difficulté économique, gangrené par le trafic de drogue et, qui plus est, stratégiquement important dans «l’arrière-cour» des États-Unis, sa mission de mettre la politique au service de la majorité ne semblait pas évidente.

Les réactions adverses ne se sont pas fait attendre. Xiomara Castro a assumé la présidence du Honduras dans un contexte caractérisé par un congrès bicéphale et la fracture du parti qui l’a portée au pouvoir lors des élections de novembre de l’année dernière: Liberté et Refondation (Libertad y Refundación ou Libre).

Cette crise est survenue après que les deux présidents du Congrès ont parallèlement prêté serment : Luis Redondo – soutenu par Castro – et Jorge Cálix, dissident du parti au pouvoir et soutenu par les députés de l’opposition. La nouvelle présidente a dénoncé la « trahison » de 20 députés qui n’avaient pas soutenu Redondo parce qu’il était issu du Parti pour le Sauvetage du Honduras (Partido Salvador de Honduras ou PSH), fruit d’un accord pré-électoral.

Ainsi, cette faction « dissidente » de Libre a opté pour la candidature de Jorge Cálix, député de ce parti pour le département de Francisco Morazán et détenteur du titre de « député le plus voté de l’histoire ».

Suite à l’expulsion des rebelles, avec des parlements fonctionnant en parallèle (dont un par Zoom), grâce à la médiation de la représentante des Nations unies (ONU), Alice H. Shackelford et aux pétitions devant la Cour Suprême, la première crise de la présidence a trouvé solution : Cálix a cédé la présidence à Redondo et a été à nouveau admis, ainsi que ses alliés, sur les bancs du groupe parlementaire Libre.

Autre constante: l’attention portée par les États-Unis. Au milieu de la crise parlementaire, Castro a reçu la visite controversée de la vice-présidente américaine, Kamala Harris. Vu les invités présents lors de la cérémonie d’investiture présidentielle (dont le Venezuela) et les déclarations publiques de la nouvelle présidente, Washington a des raisons de s’inquiéter de l’éventualité d’avoir un nouveau voisin gênant.

Pour le nouveau gouvernement, considérer l’hégémonie du voisin du Nord avec méfiance est naturel et même recommandé. Xiomara Castro n’est autre que l’épouse de Manuel Zelaya, ancien président renversé en 2009 par un coup d’État avec la bénédiction de la Maison Blanche. Le président de l’époque était Barack Obama, et son vice-président… Joe Biden. Parmi les “crimes” de Zelaya figurent sa proximité avec les gouvernements de gauche de la région, ses projets de transformer la base militaire américaine « Enrique Soto Cano » en aéroport commercial et ses projets de réforme de la constitution.

La visite de Harris n’a été suivie d’aucune déclaration publique. Cependant, les responsables américains ont promis la réalisation d’une mission commerciale de haut niveau et l’envoi d’une délégation d’entrepreneurs pour ouvrir « des opportunités commerciales au Honduras » en soutenant le secteur privé hondurien. Les États-Unis devront également décider du sort de l’ancien président Juan Orlando Hernández, qui avait été un fidèle allié mais qui a été identifié par la justice américaine comme un acteur clé du trafic de drogue.

Malgré ces écueils, Castro a déjà dévoilé les noms de ceux qui composeront son équipe gouvernementale; elle a précisé que lors de la mise en oeuvre de son projet de « socialisme démocratique », elle concentrera ses plus grands efforts sur quatre secteurs : l’éducation, la santé, la sécurité et emploi.
À souligner parmi ses principales annonces le fait que plus d’un million de familles qui vivent dans la pauvreté ne paieront plus de factures de consommation d’énergie : « l’électricité sera gratuite dans leur foyer ».

En outre, un projet de loi sera envoyé au Congrès pour créer une subvention concernant le prix du carburant. De son côté, le ministère de l’Éducation garantira les cours en présentiel en assurant la gratuité des frais d’inscription, des collations scolaires, des vaccins et des masques.

Castro a également juré qu’il n’y aurait plus de permis pour les mines à ciel ouvert ou l’exploitation minière, ni de concessions pour l’exploitation des rivières, des bassins hydrographiques, des parcs nationaux et des forêts humides. L’une de ses promesses de campagne était également de mettre fin aux Zones d’Emploi et de Développement Économique (Zonas de Empleo y Desarrollo Económico ou ZEDES), au motif qu’elles représentent des paradis pour les hommes d’affaires et les trafiquants de drogue.

Seul le temps nous dira si Castro peut relever les défis qui l’attendent. La situation actuelle du pays, sévèrement touché par la Covid-19, représente un défi majeur. Avec des niveaux de pauvreté qui atteignaient déjà 74% avant la pandémie (et jusqu’à 82% en milieu rural), le Honduras est l’un des pays d’Amérique centrale qui compte le plus grand nombre de populations vulnérables.

 

Brèves

 

Colombia/ 15 leaders sociaux assassinés en janvier

 

Les violations des droits de l’homme continuent en Colombie (Archivo)

Selon l’Institut d’Etudes pour le Développement et la Paix (Indexa) de Colombie, 15 dirigeants d’organisations sociales ont été assassinés depuis le début de l’année.

Durant le mois de janvier, on a enregistré 13 massacres, 3 ex-combattants tués, 214 homicides sélectifs, 98 menaces de mort, 58 tentatives d’homicide, 25 épisodes de harcèlement, 17 disparitions forcées et 16 déplacements internes de masse dans ce pays sud-américain.

Dans le même temps, un récent rapport de l’ONU alerte sur une possible aggravation de la famine, en Colombie, au cours des mois à venir, à cause de l’aggravation de la crise alimentaire dans le contexte de la pandémie.

 

Brésil / La déforestation atteint des niveaux record

 

Depuis que l’on tient un registre des surfaces concernées, c’est au cours de ce mois de janvier que le plus haut niveau de déforestation a été enregistré en Amazonie brésilienne.

Selon les données satellitaires de l’agence gouvernementale INPE, 430 kilomètres carrés ont été perdus en janvier, soit un chiffre cinq fois supérieur à celui de janvier 2021.

Le gouvernement de droite de Jair Bolsonaro a été sévèrement critiqué pour avoir encouragé la destruction de l’Amazonie au profit des intérêts privés des éleveurs de bétail ou des compagnies minières. Certains analystes prédisent une “course” à la déforestation, dans les mois à venir, avant que le prochain gouvernement ne durcisse à nouveau les réglementations environnementales.

 

Pérou / Quatre gouvernements en moins de six mois

 

Castillo n’a eu rien de stabilité pour gouverner (AFP)

Le Président du Pérou, Pedro Castillo, a dû « remanier » à nouveau son gouvernement, ce qui a entraîné le départ du nouveau Premier Ministre, Hector Valer Pinto, trois jours seulement après avoir prêté serment.

Valer Pinto a été mis sur la sellette après la publication, ce jeudi, par plusieurs médias d’informations de Lima selon lesquelles son épouse et sa fille, enseignante dans le supérieur, avaient porté plainte contre lui, en 2016, pour des violences familiales présumées.

Le nouveau cabinet ministériel nommé par Castillo sera dirigé par Anibal Torres, jusqu’à présent Ministre de la Justice. Il s’agit du quatrième gouvernement en six mois au pouvoir qui ont été caractérisés par ses propres trébuchements et les luttes internes au sein du gouvernement, ainsi que par les assauts de la droite radicale.

 

Venezuela / Arrestations de maires et de députés

Les autorités vénézuéliennes ont arrêté deux procureurs et un maire, élus sous l’étiquette du PSUV, accusés d’être impliqués dans une affaire de détournement et de vente illégale de carburant pour approvisionner des groupes irréguliers soupçonnés de pratiquer des activités minières illégales dans le sud du pays.

Dans le cadre de l’opération anti-corruption « Main de Fer », à laquelle participent des éléments de l’armée et de la police, ont également été arrêtés une député et une maire accusées de participer à un réseau de trafic de drogue avec un gang colombien.

Dans cette enquête diligentée par le Ministère Public, 27 mandats d’arrêt ont été émis et 17 arrestations ont déjà eu lieu jusqu’à ce jour.

 

Mexique / Des changements dans le secteur de l’électricité

 

AMLO défend une réforme du secteur de l’électricité. (Youtube)

Le gouvernement d’Andrés Manuel López Obrador reste déterminé à faire avancer la réforme du secteur de l’électricité dans ce pays d’Amérique Centrale en dépit des contestations venant des États-Unis.

L’exécutif mexicain cherche à renforcer le rôle de la Commission Fédérale de l’Electricité, une entreprise publique, au détriment des intérêts des opérateurs privés. AMLO soutient que la réforme est nécessaire pour inverser l’orientation néolibérale suivie jusqu’à présent dans le secteur de l’énergie.

En revanche, l’administration Biden a exprimé son opposition en arguant que cette réforme porte atteinte à la «concurrence», en particulier vis à vis des entreprises nord-américaines, et qu’elle est susceptible d’enfreindre l’accord Canada-États-Unis-Mexique (CUSMA) qui a remplacé l’ALENA en 2020 (accord de libre-échange nord-américain).

 

 

Interview

 

Argentine / Teruggi: “L’accord avec le FMI n’est pas terminé”

 

Le gouvernement argentin a récemment conclu un accord avec le Fonds Monétaire International (FMI) pour renégocier sa dette « impayable ». Cependant, l’accord a fait polémique même parmi les forces qui soutiennent le président Alberto Fernández. Dans cette interview, le journaliste et écrivain Marco Teruggi aide à comprendre certains des aspects essentiels du paysage politique argentin.

Le gouvernement argentin a annoncé un accord avec le Fonds Monétaire International. Globalement, quels en sont les termes, et pourquoi était-ce une affaire aussi prioritaire pour Alberto Fernández ?

Je pense qu’il est important de souligner que cet accord est encore en cours d’élaboration. M. Fernández a annoncé les grandes lignes d’un accord qui n’est pas encore finalisé ni signé.

Le jour de l’annonce a coïncidé avec le jour où l’Argentine devait payer sa dette au FMI. Dans une situation difficile en ce qui concerne les réserves internes et dans ce contexte, on a présenté ce qui pourrait être un accord; même le FMI a reconnu une avancée mais pas l’existence d’un accord total.

Depuis lors, une série de débats publics ont éclaté, mais, d’une façon générale, avec des divergences qui entrent en jeu. Par exemple, le ministre de l’économie Martín Guzmán a déclaré qu’il n’y aurait aucun changement dans le système de subventions pour les services énergétiques (électricité et gaz), mais le FMI a ensuite affirmé le contraire dans un communiqué. Il s’agit donc d’un accord qui comporte encore de nombreux points d’interrogation.

Il existe une feuille de route sur les déficits d’ici à 2025. C’est important pour le gouvernement, car la non résolution de l’accord impliquerait une situation d’incertitude quant à la progression possible de l’économie argentine. Dans un premier temps, la dette a été restructurée avec des détenteurs d’obligations privés, et maintenant il manque ces 45 milliards de dollars de dette contractés par le gouvernement de Macri selon un schéma de paiement absolument irréaliste. Ainsi, une grande partie des possibilités de développement économique, des possibilités de croissance, d’accumulation de réserves, de politique monétaire et de taux d’intérêt, de tarifs douaniers, etc. sont liées à cet accord avec le FMI. De plus, celui-ci disposera d’un mécanisme de contrôle très fort. Comme toujours, le FMI utilise l’endettement comme moyen de conditionner et de surveiller le développement de n’importe quel pays, dans le cas présent, celui de l’Argentine, avec le prêt le plus important de l’histoire du Fonds.

Cependant, l’accord n’a pas fait l’unanimité au sein des forces péronistes. La démission de Máximo Kirchner, chef du banc parlementaire du parti au pouvoir, a fait l’effet d’une « bombe » inattendue. Comment expliquer la discorde ?

Il existe différentes analyses de cette démission. Ainsi, Cecilia Moros, qui le suit sur les bancs du Frente de Todos, a déclaré que Máximo avait déjà montré des signes de mécontentement concernant les négociations avec le FMI et les résultats de ce début d’accord. Il remet en question la manière dont le gouvernement explique les avancées et nous sommes de retour à la case départ : en réalité, les accords conclus ne sont pas aussi nombreux que ce qui a été présenté et une grande partie de ce qui a été réellement négocié n’a pas été clairement exposé.

Cela montre également l’hétérogénéité du Frente de Todos, qui comprend tous les courants du péronisme issus de l’expérience du kirchnerisme et de ce que l’on appelle le Frente Renovador, qui était le péronisme distancié du gouvernement de Cristina, plus d’autres partis de moindre importance. Les différences et les points de vue divergents sur les différents dossiers ont toujours été connus. Mais, ce qui se passe avec cet accord avec le FMI, c’est que cet accord avec le FMI conditionne les 10 prochaines années. Il s’agit d’un programme qui impactera une longue période de temps et il y aura sûrement plusieurs renégociations. La possibilité pour l’Argentine d’aller de l’avant avec un programme de développement social à moyen terme est donc liée à cela.

Nous sommes à moins de deux ans de nouvelles élections présidentielles, et le mandat d’Alberto Fernández a été marqué par l’instabilité économique et la pandémie. Quelles sont les principales questions qui se posent sur le terrain politique avant les prochaines élections ?

En effet, ce scénario électoral approche. Le Frente de Todos n’a pas obtenu de bons résultats lors des primaires de septembre ni lors des élections législatives de novembre, bien que l’écart avec l’opposition se soit réduit.

Cela implique plusieurs choses en même temps : d’une part, l’opposition est unifiée dans un instrument appelé Juntos por el Cambio ou Cambiemos, et d’autre part, le Frente de Todos est en train de plier et nous ne savons pas s’il va se diviser. Le point central sera le moment où l’accord avec le FMI sera voté au Congrès; car, rappelons que le gouvernement argentin est parti du principe que, désormais, toute dette doit passer par le pouvoir législatif, ce qui s’applique à son propre accord. Il y a donc maintenant un doute : Maximo Kirchner votera-t-il contre ? Un des rang péroniste votera-t-il contre ? Cela reste à voir.

Il reste également à voir si l’accord sera modifié en cours de route, ce qui est également lié à la dynamique géopolitique actuelle, car il n’y a pas que des différends internes. Les Etats-Unis font une lecture de l’évolution du pacte dans le cadre international: Alberto Fernández s’est rendu en Chine et en Russie, où il a déclaré que l’Argentine devait se débarrasser de sa dépendance vis-à-vis des Etats-Unis et être une porte d’entrée pour la Russie en Amérique latine. De plus, un accord a été signé avec la Chine pour la construction de la quatrième centrale nucléaire en Argentine. Tout est donc en cours de développement et nous verrons comment cela évoluera, même si nous sommes pressés par le temps. Dans un an, nous entrerons dans la logique électorale et certains affirment que le Frente de Todos organisera des élections internes/primaires pour régler les conflits et choisir un candidat d’union.

 

Image dediée au 30ème anniversaire du 4F. (Utopix)

 

Veines ouvertes / L’étincelle révolutionnaire de 4F

 

Le 4 février 1992, un groupe de militaires rebelles dirigé par celui qui était alors le lieutenant-colonel Hugo Chávez a tenté de prendre le pouvoir au Venezuela.

Ce pays des Caraïbes présentait des niveaux élevés de pauvreté et d’inégalité qui n’ont été qu’exacerbés par les inévitables politiques néolibérales. Bien que l’insurrection du 4F ait échoué, elle a permis à Chávez d’apparaître sur la scène politique.

Sa prise de position frontale face à la crise du pays, ainsi que sa proposition de refondation de la république, constitueront la base de son travail politique après sa sortie de prison. En 1998, il est élu président, donnant ainsi le coup d’envoi de la révolution bolivarienne.

 

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Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne correspondent pas forcément à celle des membres de l’équipe de rédaction d’Investig’Action.

Traduit par Ines Mahjoubi, Manuel Colinas Balbona et Sylvie Carrasco. Relecture par Sylvie Carrasco.

 

Source : Investig’Action