Amérique Latine en Résistance : Le Retour aux Armes

 

Editorial : La réponse à une trahison

 

Les affirmations et accusations des dirigeants des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie, (Armée du Peuple (FARC-EP), Iván Márquez et Jesús Santrich, réveillent des souvenirs dans la mémoire historique : le gouvernement colombien (d’abord Juan Manuel Santos et, aujourd’hui, Iván Duque) ne respecte pas l’accord de paix signé le 24 novembre 2016.

Il n’y a pas d’accès aux terres agricoles pas plus que de soutien pour des projets productifs ; il n’est pas mis fin au paramilitarisme, (il suffit de constater le nombre de responsables politiques assassinés depuis le démarrage de la campagne des élections régionales), et il n’y a pas non plus d’accès à une participation politique équitable, moins encore à la sécurité physique des personnes dans la société. Parallèlement, pour ce qui est du narcotrafic, depuis 2017, l’extension des zones de culture de la coca bat des records ce qui ruine la thèse selon laquelle la guérilla et la drogue allaient de pair.

En fait, depuis la signature de l’accord de paix et jusqu’à ce jour, quelques 150 ex-combattants des FARC ont été assassinés. Environ 500 responsables d’organisations sociales ont également été éliminés.

« De toute évidence, le traité de paix a été trahi, par des manquements aux promesses faites trempés dans le sang innocent de personnes qui avaient cru à la réconciliation, tant des ex-combattants que des dirigeants et de simples citoyens, qui aujourd’hui reposent sous terre. Et beaucoup d’autres compatriotes, qui continuent de croire et de lutter pour un pays digne ayant banni la guerre, sont victimes de l’acharnement judiciaire, des machinations et des inconséquences dues à l’intransigeance d’une caste de puissants et de politiciens qui n’ont voulu qu’une seule chose : que les insurgés déposent les armes pour ensuite procéder à leur élimination » a déclaré Santrich.

Santrich, de même que Márquez, fut un des négociateurs des accords de paix de La Havane et il a été odieusement poursuivi par le gouvernement d’Ivan Duque lequel prétendait même l’extrader aux États-Unis sous le prétexte d’un un soit disant cas de trafic de drogue dont jamais on n’a présenté la moindre preuve.

C’est pourquoi le rappel du précédent historique de « l’Union Patriotique » (fondée officiellement le 28 mai 1985) s’impose : à cette époque-là, la guérilla déposa également les armes pour constituer un parti politique, mais le résultat fut tragique.

En moins de deux ans, 2 candidats aux élections présidentielles (Jaime Pardo Leal et Bernardo Jaramillo Ossa), 5 membres du Congrès, 11 députés, 109 conseillers municipaux et plusieurs ex-conseillers, 8 maires, 8 ex-maires et quelques 3000 ou 5000 militants et sympathisants, selon les sources furent assassinés.

Dans ces conditions, la guérilla se trouva dans « l’obligation » de reprendre les armes. Sommes-nous en train de revivre une histoire qui se répète ?

La décision d’une fraction des FARC de reprendre la lutte armée a donné lieu à de grands débats, nouveaux ou réchauffés, à propos des formes que doit avoir la lutte et au sujet de la violence. Mais on ne peut pas dire que ces guérilleros ont « trahi la paix ».

En particulier, parce qu’il s’agit de « la paix des tombes », une « paix » au cours de laquelle les responsables sociaux sont assassinés en toute impunité et où les populations sont constamment déplacées, une « paix » où seule la classe dominante peut dormir paisiblement. Il est par conséquent absurde de se réfugier dans la pureté stérile de la « non-violence » quand l’oppression et l’exploitation des Colombiens sont le résultat d’une violence permanente.

Quoi qu’il en soit, bien des points sont encore à clarifier : Márquez et Santrich (avec d’autres commandants) ont déclaré que l’oligarchie qui siège au Palais Nariño « va connaître une nouvelle manière de mener la lutte ». Quelles formes prendra la lutte de la nouvelle guérilla désormais ?

Mais d’autre part, quelle est réellement la proportion de militants qui vont reprendre le maquis et de quel armement vont-ils disposer ? Les autorités affirment qu’entre 90 et 95 % des ex-guérilleros ont choisi de respecter les accords. Par ailleurs, des rumeurs circulent au sujet d’une alliance avec l’Armée de Libération Nationale (ELN), un autre mouvement guérillero actif qui a vu ses tentatives de négociation réduites à néant par l’intransigeance du gouvernement colombien.

Et, élément plus important encore: quelle va être la réaction de l’Etat ? « Les déserteurs, il faut les réprimer avec la dernière dureté » a écrit l’ex-président et Prix Nobel de la Paix, Juan Manuel Santos.

De son côté, Iván Duque, l’actuel président, a déclaré qu’il agirait sans la moindre faiblesse contre « cette bande de délinquants ». Et, de fait, les militaires viennent d’assassiner neuf insurgés à San Vicente Del Caguán, un des vieux bastions de la guérilla au Sud du Pays.

Pendant ce temps-là, et à la grande surprise de bien des gens, le président du parti FARC, l’ex guérillero Rodrigo Londoño, alias « Timochenko », a déclaré qu’ils devaient faire alliance avec le gouvernement de Duque : « Je demande pardon, mais ce n’est pas là le style des farianos [militants des FARC] ; un des enseignements de Marulanda [dirigeant historique des FARC] c’est qu’il faut tenir parole ». Mais Marulanda répétait aussi inlassablement « Nous devons éviter une extermination comme celle qu’a connue l’Union Patriotique (…) Nous devons rester dans la clandestinité jusqu’à l’obtention de l’égalité des conditions et des garanties ».

Le temps en décidera.

 

Brèves

 

Argentine / Macri en chute libre comme le peso?

 

Le duo Alberto Fernández-Cristina Fernández est le favori pour les élections (Noticias Argentinas)

Le président et candidat à sa propre réélection, Mauricio Macri, jongle entre la campagne électorale et les défis économiques du moment (tenter d’arrêter la chute du peso face au dollar).

Au même moment, la rue maintient la pression.  » la fluctuation de la valeur du dollar fait la une alors que si nos enfants n’ont pas de quoi manger, rien ne se passe » s’est exprimé Juan Grabois, leader de la Confédération de Travailleurs de l’Economie Populaire (CTEP).

Face à cela, Miguel Ángel Pichetto, candidat au poste de vice président de Macri, a déclaré: “Maintenir le système de sécurité sociale provoque l’endettement. Ce budget est destiné à des gens qui ne travaillent pas alors qu’il pourrait être consacré à donner des crédits ou à créer des emplois. »

Tout porte à croire que le duo de droite est déterminé à perdre les présidentielles.

 

Mexique / Les questions en suspens de AMLO

 

Le président du Mexique, Andrés Manuel López Obrador (AMLO), achève sa première année en fonction avec une popularité en hausse: 67%.

Cependant, 47% de la population rejette sa politique extérieure (notamment ses relations avec les États-Unis) et 44% croit que ses mesures en matière de sécurité sont insuffisantes.

“Nous n’avons pas pu réduire le taux de criminalité comme nous l’aurions souhaité, […] cela reste une question non résolue » reconnaît AMLO.

En effet, durant les premiers sept mois de 2019, 20.135 homicides ont été enregistrés, un taux équivalent à celui de 2018 qui a atteint un maximum historique. Les promesses de croissance économique n’ont pas non plus été tenues. Cependant, un responsable est là pour rendre compte de l’évolution des choses de manière constante. On verra bien.

 

Bolivie / Les incendies touchent également les campagnes électorales

 

Evo Morales a participé à la lutte contre les incendies. (Présidence de la Bolivie)

Les incendies qui touchent l’Amazonie bolivienne ont brûlé plus de 2 millions d’hectares en l’espace d’un an et mis les candidats au scrutin présidentiel du 20 octobre sous la loupe.

De fait, pour la première fois dans l’histoire politique du pays, les trois principaux adversaires ont dû arrêter durant sept jours leurs activités prosélytistes pour se pencher sur le problème. Les experts considèrent que les réactions face à l’incendie pourraient se refléter dans les sondages sans toutefois préciser dans quel sens.

Actuellement, Morales est à la tête des sondages avec 35% d’intention de vote et a besoin de dix points d’avantage sur le second candidat—l’ex président Carlos Mesa (27%)— pour gagner la présidence dès le premier tour.

 

Uruguay / La vieille garde lutte pour une autre victoire du Front Large

 

Les élections générales vont se tenir le 27 octobre en Uruguay et le Front Large (Frente Amplio), parti au pouvoir depuis 2005, brigue son quatrième mandat consécutif.

C’est pour cela que le président actuel Tabaré Vázquez (un oncologue de 73 ans récemment diagnostiqué avec un cancer de poumon), “Pepe” Mujica (ex-président et leader de la principale faction du FA) et Danilo Astori (principal conducteur de l’économie durant les gouvernements du FA) se sont unis pour faire campagne.

“Même si nous nous faisons vieux et que nos rhumatismes nous demandent plus d’attention, nous devons bouger”, s’exprimait Mujica.

Cette triade sait que l’Uruguay a besoin d’un renouvellement de leadership mais ils sont également conscients de la réalité des choses: ils restent sur la première ligne de feu du parti au pouvoir.

Les chiffres sont serrés: 29% pour le FA contre 25% pour le Parti National, parti de l’opposition.

 

Venezuela / Tension croissante entre le Venezuela et la Colombie

 

La Force Armée Nationale Bolivarienne mènera des exercices militaires tout au long de la frontière jusqu’à la fin septembre.(Capture Youtube)

Le gouvernement vénézuélien poursuivra jusqu’au 28 septembre les “Exercices Militaires Frontaliers Souveraineté et Paix 2019” où quelques 150.000 effectifs “sauvegardent et préservent la sécurité le long de la frontière avec la Colombie“.

En outre, un système de missiles anti-aériens a été déployé et “l’alerte orange“ a été déclarée face aux menaces d’agressions du pays néo-grenadin.

« Nous ne nous en prenons à personne, mais nous ne permettrons jamais à quiconque de nous menacer ni de nous attaquer (…) Tous les dégâts collatéraux négatifs de la guerre en Colombie ont touché le Venezuela: la violence, les enlèvements, etc. », a déclaré le président vénézuélien Nicolás Maduro.

Au même moment, le président colombien, Iván Duque, a rejeté cette « fanfaronnade » et continué d’accuser le Venezuela de protéger des groupes de guérilla de son pays.

 

Interview

 

Emir Sader : « le futur du Brésil dépend de Lula »

 

La Cour Suprême Fédérale du Brésil a refusé d’appliquer « l’habeas corpus » pour remettre en liberté l‘ex-président Lula da Silva, et cela en dépit des dernières révélations du média « The Intercept » qui mettent en évidence une kyrielle d’irrégularités de la part des juges et des procureurs dans l’affaire dite « Lava Jato ».

Pour nous éclairer sur cette situation, le sociologue et politologue brésilien, Emir Sader, nous livre ses réflexions.

Professeur, où en est le combat pour la remise en liberté de Lula et qu’est-ce que son cas nous révèle sur la judiciarisation de la politique au Brésil ?

Les révélations du contenu des conversations des responsables de l’opération « Lava Jato » entre eux ont entraîné un virage dans l’image que le public avait des juges impliqués mais également de Lula. Ce que Lula a toujours déclaré est confirmé : l’opération a été une persécution politique et une opération pour l’empêcher d’être candidat à la présidence du Brésil alors qu’il était le favori. Les juges agissent scandaleusement comme s’ils étaient un parti politique pour qui le Parti des Travailleurs (PT) et Lula sont ses plus grands adversaires, et, donc, avec un manque total d’impartialité. Dans cette affaire, après avoir affirmé tant de fois que Sergio Moro serait impartial pour juger Lula, il s’avère aujourd’hui et, de façon évidente, que c’est le contraire. Si la Cour Suprême Fédérale (STF) reconnaissait ce manque d’impartialité, tous les procès intentés à Lula seraient automatiquement annulés et ce dernier pourrait faire ce qu’il a toujours demandé : sortir de prison, mais à la condition que son innocence soit reconnue. Juridiquement, la situation est extrêmement claire; mais ce qui manque pour que la Cour Suprême prenne cette décision, c’est le courage politique. Aujourd’hui, plus le gouvernement de Bolsonaro affiche sa faiblesse et plus il redoute un Lula en liberté.

En plus de ce que vous déclarez, des courriers dans lesquels apparaît la façon dont les procureurs se sont moqués de Lula lors du décès de son épouse, de son frère et de son petit-fils, ont été divulgués. Pourquoi, si longtemps après, la figure de Lula provoque-t-elle autant de haine et autant d’attachement ?

Parce que Lula est le grand personnage politique du Brésil. Même en prison, et “assassiné” par les médias, même privé de parole, il était le favori pour le premier tour des élections. Il serait aujourd’hui président du Brésil. Il est le grand médiateur politique, il est celui avec qui ils veulent tous parler, échanger, parce qu’ils savent que, même aujourd’hui, même si Lula est en prison, le futur du Brésil dépend de lui.

Après les derniers évènements, (depuis l’affaire Lula jusqu’aux incendies en Amazonie), comment évoluent la popularité de Bolsonaro et celle de Lula ?

Bolsonaro, à cause de son incapacité à gouverner, a épuisé la lune de miel qu’ont été ses premiers mois de gouvernement. Il continue de tenir le discours extrémiste qu’il avait tenu durant la campagne, mais il ne répond pas aux intérêts d’une grande partie de ses électeurs. Nous avons aujourd’hui 14 millions de chômeurs, une économie en récession, une hausse de la violence policière. Bolsonaro a perdu le soutien des deux tiers de ses électeurs. Mais, il conserve le soutien des grands patrons, et son gouvernement applique leur politique néolibérale de privatisations, de réductions des droits des travailleurs, de gel des politiques sociales. Et, il conserve l’appui des évangélistes à cause de ses positions dogmatiques. Mais la popularité de Lula grandit et grandit encore, du fait de ce qu’a représenté son gouvernement, (il a terminé son mandat avec 87% d’opinions favorables), du fait de la fermeté de sa conduite en prison, et parce qu’il accorde à nouveau des interviews où il présente un contrepoint très clair de ce qu’on a fait de son pays en comparaison de ce que ce même pays était sous son gouvernement.

 

Fresque de la Brigada Ramona Parra, Santiago du Chili

 

Veines Ouvertes : Plus jamais cela

 

Le 11 septembre 1973 fut une journée noire dans l’histoire de l’Amérique Latine. Un coup d’état militaire dirigé par le Général Augusto Pinochet et appuyé par les États-Unis renversa le gouvernement démocratiquement élu de Salvador Allende et de l’Unité Populaire, mettant une fin brutale et sanglante à la « voie chilienne vers le socialisme ».

Suite à la victoire électorale de 1970, le gouvernement d’Allende a lutté pour garantir des droits au peuple, comme l’éducation et la santé. Il a affronté les multinationales pour reprendre le contrôle de ressources, telle que le cuivre. Cependant, l’hostilité des classes dominantes et de Washington était présente dès le premier jour.

Le coup d’état du 11 septembre a donné lieu à une dictature terrible dont les séquelles persistent encore aujourd’hui. Cependant, le rêve de « grandes avenues où passera l’homme (et la femme) libre pour construire une société meilleure » reste encore vivant.

 

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Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne correspondent pas forcément à celle des membres de l’équipe de rédaction d’Investig’Action.

Traduit par Ines Mahjoubi et Manuel Collinas. Relecture par Sylvie Carrasco.

 

Source : Investig’Action