Amérique Latine en Résistance: La pandémie de la violence

Editorial / Les Colombiens descendent dans la rue

 

Le 8 septembre, le chauffeur de taxi et avocat Javier Ordóñez a été battu et torturé au pistolet Taser par la police de Bogotá alors qu’il était sans défense sur le sol. L’épisode a été enregistré par des témoins et Ordóñez est décédé peu après à l’hôpital.

L’épisode a déclenché une réaction populaire massive. À Bogotá et dans d’autres villes, il y a eu des journées intenses de manifestations, d’émeutes et d’affrontements entre les civils et les forces de sécurité. Les manifestants ont incendié plusieurs postes de police dont celui des policiers qui avaient assassiné Ordóñez. La réponse des forces de sécurité a été brutale, faisant 13 morts et plus de 400 blessés.

Jusqu’à présent, il y a deux détenus: les policiers Harby Damián Rodríguez Díaz et Juan Camilo Lloreda Cubillos, qui surveillaient Ordónez au Commandement d’action immédiate (CAI) où il avait été transféré après sa brutale détention.

Les autorités colombiennes ont eu du mal à vendre la thèse selon laquelle le meurtre d’Ordóñez était un cas isolé. Le ministre de la Défense Carlos Holmes Trujillo a déclaré qu’il partageait « la douleur, l’indignation et le rejet » pour ce qui s’était passé et a estimé qu’il est « évident » que ces événements « portent atteinte à la crédibilité de l’institution ».

Cependant, l’explosion d’indignation n’est pas due à cette affaire en particulier mais à une série d’épisodes de violences policières ayant provoqué plusieurs morts principalement aux mains de la police de la capitale. Selon la mairie de Bogota, rien qu’en 2020, 137 plaintes ont été reçues pour de possibles abus de pouvoir.

Au-delà de ces faits, les forces de sécurité étaient déjà fortement remises en cause à la suite des plus de 60 massacres enregistrés en 2020. De la même façon, début septembre, un sénateur a demandé la démission de Trujillo suite à la polémique engendrée par le déploiement de troupes américaines en territoire colombien depuis juillet.

Au milieu de la pandémie, les meurtres de dirigeants sociaux se poursuivent sans relâche. Si l’on y rajoute la pandémie elle-même, la faible réponse du gouvernement et les inégalités sociales qui ont vu le jour, le résultat en est une vague d’indignation qui laisse le gouvernement d’Iván Duque dans une position de plus en plus controversée.

Au cours des derniers mois de 2019, les syndicats et les mouvements sociaux avaient déjà organisé certaines des manifestations les plus massives de ces derniers temps. Avec une situation économique et sociale devenue encore plus précaire ces derniers mois, couplée aux violations des droits de l’homme autorisées ou perpétrées par l’Etat lui-même, le gouvernement pourrait faire face à une nouvelle contestation.

Un autre facteur qui augmente l’instabilité de Duque est la situation juridique de l’ancien président Álvaro Uribe. Avec le mandat d’arrêt et l’assignation à résidence du mentor de Duque, les liens entre la droite colombienne et le paramilitarisme pourront être encore plus évidents.

Bien que les liens entre Uribe et des groupes paramilitaires tels que Autodéfenses Unies de Colombie soient plus que connus, y compris pour les agences américaines elles-mêmes, l’affaire actuelle de manipulation de témoins (paramilitaires) pourrait être la première preuve directe pour la justice colombienne.

Les accords de paix avec la guérilla (ex-) FARC, ou plutôt le non-respect de ces derniers par l’Etat colombien, représentent un autre élément inéluctable. Uribe et Duque ont mené une campagne de haine contre ces accords, se présentant comme l’option de «loi et ordre» susceptible de protéger la société colombienne.

Cependant, quatre ans plus tard, cette même société est plongée dans une violence incontrôlable qui n’est due qu’à la défense des intérêts des classes dirigeantes colombiennes, que ce soit pour l’appropriation des terres ou des ressources naturelles. De même, le fantasme selon lequel les problèmes de guérilla et culture de la coca n’étaient qu’une seule et même chose, est tombé avec les records de récoltes successives dans les années qui ont suivi la démobilisation des FARC.

Enfin, le dernier recours de Duque, toujours avec le soutien de Washington, est d’agiter le fantôme du Venezuela et d’augmenter les tensions à la frontière. Mais la menace extérieure distrait de moins en moins le peuple colombien face aux injustices qui se multiplient, tout comme la présence de troupes nord-américaines et les exercices militaires constants sont de plus en plus remis en question.

L’instabilité à Bogotá fait tirer la sonnette d’alarme à Washington, car elle est son fer de lance sur le continent. Plus la lutte du peuple colombien se développera, plus l’hégémonie impérialiste dans l’hémisphère sera menacée.

 

Brèves

 

Bolivia / Jeanine Áñez renonce à être candidate

 

Áñez a renoncé a être candidate. (Twitter)

Evo Morales, ex-président de Bolivie déchu et leader du Mouvement pour le Socialisme (MAS), a déclaré que la présidente de facto, Jeanine Áñez, a renoncé à sa « candidature ratée » en échange d’une négociation pour que lui soit garantie l’impunité.

Morales a ajouté que les partis Action Démocratique Nationaliste (ADN), Mouvement de Gauche Révolutionnaire (MIR) et Mouvement Nationaliste Révolutionnaire (MNR) veulent à ce jour : « poursuivre le pillage du pays » en remettant sur pied une méga coalition politique pour affronter le MAS.

Áñez et son colistier Samuel Doria, candidat à la vice-présidence, se sont retirés de la course pour les élections législatives du 18 octobre, afin d’éviter de diviser le vote de l’opposition. « Si nous ne nous unissons pas, Morales revient », a déclaré Añez.

 

Venezuela / Maduro dénonce les plans d’ingérence de puissances étrangères

 

Le président vénézuélien, Nicolás Maduro, a déclaré que l’opposition et le gouvernement des États-Unis avaient donné des ordres et mis en place des plans pour « troubler gravement la paix » du pays sud-américain à la veille des élections législatives du 6 décembre.

« Il y a beaucoup de désespoir, beaucoup de commentaires insensés, beaucoup d’argent pour fomenter des assassinats, de la violence, des sabotages de la grande industrie vénézuélienne et des services publics », a souligné Maduro.

Le président a rappelé que le 11 septembre dernier, avait été capturé au Venezuela « un espion nord-américain » qui cherchait à collecter des informations stratégiques dans les raffineries d’Amuay et Cardón, dans le centre-ouest du pays.

 

Chili / La justice ordonne la fermeture d’un mégaprojet minier

 

Le Tribunal de l’Environnement du Chili a fermé le projet Pascua-Lama (El Dinamo)

Le Tribunal de l’Environnement du Chili a confirmé la fermeture définitive du mégaprojet minier Pascua Lama, piloté par la société canadienne Barrick Gold, en raison des dommages générés lors de la construction des installations à la frontière commune avec l’Argentine, dans la cordillère des Andes.

L’entreprise a été incapable de mettre en œuvre un ensemble de mesures, à la fois en terme d’infrastructure et en terme d’organisation, et n’a pas été en mesure de respecter scrupuleusement les clauses de son contrat concernant l’environnement, a déclaré le président du tribunal, Mauricio Oviedo.

Par conséquent, la multinationale devra payer 9 millions de dollars d’amende. Pour Barrick Gold, c’est là « une condamnation disproportionnée ».

 

Pérou / Vizcarra survit à une tentative de destitution

 

Le président péruvien Martín Vizcarra a surmonté une initiative de destitution au parlement. La motion de censure de l’opposition n’a recueilli que 32 voix de l’Assemblée où siègent 130 députés.

La procédure est partie de la divulgation d’enregistrements téléphoniques dans lesquels Vizcarra ordonne à des subordonnés de mentir dans une enquête qui porte sur un trafic d’influence.

Le mandat du président actuel, marqué par l’instabilité politique, prend fin en juillet 2021. Bien qu’il soit accusé de corruption, il ne peut être mis en examen avant la fin de son mandat.

Le Pérou traverse actuellement une crise économique et sanitaire grave, car c’est le pays qui compte le plus grand nombre de décès dus au coronavirus dans le monde (plus de 30 000).

 

Equateur / Nouvelles manifestations anti-néolibérales

 

Manifestations en Equateur (AFP)

Les organisations indigènes et paysannes équatoriennes sont redescendues dans la rue pour s’opposer à la politique néolibérale du gouvernement de Lenin Moreno.

Il y a un an, des manifestations massives avaient ébranlé l’exécutif équatorien, l’obligeant à reculer sur un train de mesures recommandées par le Fonds Monétaire International, entre autres, la hausse des prix des carburants.

L’Équateur a négocié un prêt de 6,5 milliards de dollars auprès du FMI et les mouvements populaires refusent que le poids de la crise économique actuelle retombe sur les classes laborieuses et populaires. Dans ce pays sud-américain, au cours des six derniers mois, le chômage a augmenté de près de dix points, pour atteindre 13,3%, selon l’Institut National des Statistiques et du Recensement de l’Equateur.

 

Interview 

 

Argentine / Mariano Saravia: “A présent commence bel et bien la véritable lutte entre deux projets de pays”

 

La tension politico-sociale s’empare des rues de l’Argentine, tandis que les cas de coronavirus augmentent de façon colossale. Le journaliste, écrivain et enseignant en Relations Internationales, Mariano Saravia, nous propose une brève analyse du panorama dans son pays.

 

Récemment, l’Argentine a vécu des moments de tension lorsque la police de Buenos Aires s’est mobilisée et a encerclé la résidence d’Alberto Fernandez en présentant une série d’exigences. Quelle lecture fais-tu de cet épisode et comment a réagi le gouvernement?

La police de la province de Buenos Aires est une institution compliquée. En Argentine, il n’y a pas de police militarisée, mais il y a une police fédérale qui se charge de certains questions fondamentales; chaque province a une police et celle de Buenos Aires, province la plus grande du pays, est par conséquent la plus importante. La plus importante mais également la plus combative, avec une histoire assez sombre et de nombreuses mafias.

Ce qui s’est passé récemment est un mélange de plusieurs choses. D’un côté, il est vrai qu’il existe un retard de salaire, mais ceci est le cas pour l’ensemble des travailleurs. Nous sortons de quatre années du plus absolu et cruel néo-libéralisme. Macri a détruit l’Argentine, il a détruit le salaire, il a détruit le pouvoir d’achat, y compris celui de la police, mais, de son temps, on n’a pas fait grève. Alors, il s’ajoute un problème politique car il y a une influence directe de la part des classes dominantes qui dirigent les organes hégémoniques de presse, et il existe une attitude encline à la destitution de la part de la droite argentine. La droite argentine, comme dans toute l’Amérique latine, lorsqu’elle se trouve au pouvoir est autoritaire et lorsqu’elle est dans l’opposition, elle est clairement putschiste. Ce qu’il y a , c’est un plan d’usure, de sape du pouvoir du gouvernement et cela s’est vu dans cette protestation policière. D’un autre côté, il y a un gouvernement de la Province de Buenos Aires en harmonie avec le gouvernement national. Celui-ci a coupé court à quelques affaires mafieuses qui constituaient une partie du salaire au noir de certains agents, alors, à présent, le retard salarial se voit davantage.

Contrairement aux gouvernements de pays tel que le Brésil, en Argentine, la gestion de la pandémie a été prévoyante et réactive. Quelle évaluation peut-on faire de la gestion par le gouvernement en la matière?

Au sujet de la gestion de la pandémie, il est vrai que, dans un premier temps, le gouvernement d’Alberto Fernandez a correctement agi; il y a eu un confinement assez rigoureux à la différence d’autres pays comme le Chili, le Brésil, les Etats-Unis ou le Royaume Uni. Mais, avec le temps, la droite, la classe dominante et la presse hégémonique, qui avancent fortement contre le gouvernement et qui exercent une très grande influence sur la classe moyenne, ont commencé à militer ouvertement dans le mouvement “anti-confinement”; car, s’il est une chose qu’a bel et bien démontré cette pandémie, c’est que la richesse, ce sont les travailleurs qui la créent et non pas le capital. C’est pour cela qu’ils n’attendent qu’une chose: que les gens retournent travailler pour revenir à une supposée normalité.

Ce discours de défense de la classe dominante depuis les organes de presse hégémoniques parvient aux classes moyennes et parvient au travailleur lui-même; ce que l’on voit, dernièrement, ce sont les manifestations très virulentes contre le confinement, comme ceci s’est passé dans de nombreux autres pays du monde. Et là, on commence à voir une certaine faiblesse du gouvernement d’Alberto Fernandez; en effet, il me semble qu’il n’a pas le courage de revenir en arrière, or, la situation s’est vraiment beaucoup aggravée. Il y a beaucoup de personnes touchées par le virus, de nombreux morts et l’Argentine a besoin de revenir à un confinement beaucoup plus strict. Néanmoins, je crois que le gouvernement ne se trouve pas en condition de faire marche arrière ou qu’il n’est pas disposé à en payer le coût politique.

Fernandez s’en est bien sorti sur l’une de ses priorités qui était la renégociation de la dette. Quels sont (ou devraient être) les prochaines étapes? Quels sont les obstacles qui s’approchent?

La renégociation de la dette a effectivement été l’une des priorités. La façon dont Mauricio Macri et le néolibéralisme ont endetté le pays est incroyable! Cristina Fernandez et Nestor Kirchner avaient énormément désendetté le pays. En 2015, lorsque Cristina a quitté le gouvernement, la dette argentine représentait 40-42% du Produit Intérieur Brut (PIB), lorsque Macri l’a quitté, la dette dépassait 100% du PIB. C’est pourquoi, il était absolument prioritaire de régler la question de la dette, et cette gestion fut un succès total.

En conséquence de cela, Alberto Fernandez avait plus de liberté pour se mettre en marche et mettre en oeuvre un projet économique, qui évidemment devrait être hétérodoxe, contre-cyclique, protectionniste en se centrant davantage sur le marché intérieur, sur les gens, sur la production nationale et non pas sur l’idée d’être un pays agro exportateur ou exportateur de matières premières qui sont détenues par l’oligarchie argentine. C’est maintenant que commence vraiment une lutte entre deux projets de pays. Pourvu que le gouvernement national et populaire trouve la force, la corrélation de forces et la décision politique pour avancer en ce sens. Par exemple, en ce moment, un impôt extraordinaire sur la fortune se trouve en discussion, un impôt qui serait temporaire et qui concernerait 12000 personnes parmi les grandes fortunes. Evidemment, les médias dominants et la droite le présentent comme une avancée contre les libertés et contre la propriété privée. C’est un exemple de ce combat de fond qui commence à présent.

 

Violeta Parra est une figure très importante de la nouvelle chanson chilienne.

 

Veines ouvertes / “La chanteuse populaire par excellence”

 

Violeta Parra est née le 14 octobre 1917, dans une famille de tradition artistique. Violeta deviendra l’une des figures les plus importantes de la musique chilienne.

Poussée par son frère Nicanor, elle parcourt le pays du Nord au Sud, elle enquête, rassemble, sauve l’authentique musique folklorique chilienne. Son travail a enraciné ce qui sera connu comme “La nouvelle chanson chilienne” et Victor Jara a évoqué Violeta Parra comme “la chanteuse populaire par excellence”.

L’autre composante de Violeta, et de la nouvelle chanson, ce sont les idéaux d’une gauche qui se développaient au Chili. Une figure tourmentée et très passionnée, Violeta Parra s’est suicidé en 1967, à 49 ans à peine.

 

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Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne correspondent pas forcément à celle des membres de l’équipe de rédaction d’Investig’Action.

Traduit par Manuel Colinas Balbona, Ines Mahjoubi et Sylvie Carrasco. Relecture par Sylvie Carrasco.

 

Source : Investig’Action