Amérique Latine en Résistance : La pandémie continue

Éditorial / Des pays d’Amérique latine font face au variant Omicron

 

En Amérique latine, comme dans d’autres régions du monde, on a enregistré une augmentation considérable des cas de coronavirus avec l’arrivée du variant Omicron. Certains pays ont été contraints de prendre de nouvelles mesures restrictives et d’accélérer l’application des vaccins de rappel pour tenter d’enrayer les infections.

Les décès dus à la Covid-19 sont également en augmentation dans la région, bien qu’ils le soient à un rythme beaucoup plus faible que celui des infections. En fait, l’Amérique du Sud a terminé l’année 2021 avec un chiffre plutôt favorable: c’est la région la plus vaccinée contre le coronavirus, avec 63,4 % de sa population complètement vaccinée (une ou deux doses, selon le cas pour chaque type de vaccin) et 74,3 % de ses 434 millions de personnes avec au moins une dose, selon l’Organisation Panaméricaine de la Santé.

Malgré les journées marathon de vaccination, la Bolivie a battu son record de contagion quotidienne tout comme l’Uruguay, l’Argentine et le Brésil. La principale exception dans la région est Cuba, dont la population est presque entièrement vaccinée et qui propose maintenant son aide en envoyant notamment des doses à des pays comme le Salvador.

De son côté, le Venezuela a redoublé ses opérations de vaccination pour tenter « d’aplatir » la courbe au moment de la reprise des cours en présentiel et avec moins de restrictions en termes de biosécurité.

D’autres pays, comme l’Équateur, la Colombie et le Pérou, ont immédiatement imposé des mesures plus restrictives, limitant l’accès et les horaires d’ouverture des espaces publics tels que les restaurants, les cinémas ou les salles de sport. La reprise des cours en présentiel est également reconsidérée par plusieurs gouvernements.

Au Mexique, le ministère de la Santé a indiqué que les chiffres dépassent actuellement ceux enregistrés à la fin août 2021, lorsque le pays a connu son plus haut pic d’infections. Avec plus de 300 000 morts, il se classe comme la cinquième nation au monde avec le plus de décès.

Cependant, les dirigeants latino-américains hésiteront à remettre en place des confinements très restrictifs, dans l’espoir que l’avancée de la vaccination et des doses de rappel, alliée à la plus faible létalité du nouveau variant, protége les faibles systèmes de santé de la saturation.

La raison en est que les économies de la région sortent déjà de deux années de léthargie prolongée dans un contexte défavorable du capitalisme au niveau mondial. Selon les dernières projections de la Commission Economique pour l’Amérique Latine et les Caraïbes (CEPALC), l’Amérique latine ne connaîtra qu’une croissance de 2,1 % en 2022, un chiffre qui baissera encore davantage si les appareils économiques sont à nouveau paralysés.

De la même façon, le chômage en Amérique latine baissera, mais il restera plus élevé qu’avant la pandémie : 9,3 % en 2022, contre 10 % en 2021, selon l’Organisation Internationale du Travail (OIT). Les deux niveaux sont toujours inférieurs au taux de 7,9 % enregistré en 2019. Ce pourcentage se traduit par 28,8 millions de chômeurs.
Les enjeux politiques s’ajoutent également aux calculs économiques, avec plusieurs élections prévues cette année. Les deux pays clés sont le Brésil ( en octobre) et la Colombie ( en mai), deux grands alliés des États-Unis sur le continent.

Le Brésil a été de loin le pays le plus touché par la pandémie dans la région en raison de la gestion criminellement irresponsable de Jair Bolsonaro. Avec un gros désavantage dans les sondages face à Lula, quelle voie choisira le leader d’extrême droite ? Très probablement, il s’accrochera plus encore à ses positions négationnistes, misant tout sur un rebond économique minime qui changerait l’équation électorale.

En Colombie, différents scénarios peuvent être envisagés. Bien qu’un candidat de gauche (Gustavo Petro) soit le favori du moment, le gouvernement sortant d’Iván Duque pourra essayer de tabler sur un confinement plus restrictif si cela venait à avantager un autre candidat, par exemple en limitant la campagne dans les rues.

 

Brèves

Venezuela / Le référendum révocatoire est en marche

 

Le référendum révocatoire est en marche au Venezuela. (CNE)

Le Conseil national électoral (CNE) du Venezuela a approuvé trois demandes d’activation d’un référendum révocatoire contre le président Nicolás Maduro.

Toutefois, le processus n’est pas immédiat. Pour que la demande soit activée, celle-ci doit recueillir le soutien d’au moins 20 % des personnes inscrites au registre électoral, comme le prévoit la Constitution, soit environ 4,2 millions de signatures.

Si cette première phase est franchie, pour être reconnu, le référendum doit présenter un taux de participation minimum de 25% et rassembler plus de votes en faveur de la révocation du mandat que ce que Maduro a obtenu en 2018 (6,2 millions), un objectif que les analystes considèrent comme bien peu réaliste.

 

Colombie / Les élections présidentielles à l’horizon

 

À moins de cinq mois du premier tour des élections présidentielles en Colombie, et dans l’attente de la confirmation des candidats qui auront une photo sur le bulletin de vote, les campagnes s’agitent avec l’annonce de nouveaux aspirants et de démissions soudaines.

Même la politicienne Ingrid Betancourt a annoncé qu’elle briguerait à nouveau la présidence, comme elle l’avait déjà fait en 2002, lorsqu’elle avait été détenue par les défuntes Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC).

Cependant, jusqu’à présent, le leader de Colombia Humana, Gustavo Petro, est celui qui recueille le plus d’intentions de vote favorables dans les sondages avec 34%. Le deuxième est Juan Manuel Galán, qui sera le candidat du parti du Nouveau Libéralisme.

 

Chili / Une nouvelle « première dame »

 

Gabriel Boric et Irina Karamanos. (La República)

L’anthropologue et politologue Irina Karamanos, compagne du président élu du Chili Gabriel Boric, a confirmé ce mardi qu’elle prendra ses fonctions de première dame du pays le 11 mars prochain.

« Après plusieurs semaines de réflexion, nous avons décidé d’assumer le rôle traditionnellement appelé de “Première Dame », a déclaré Mme Karamanos, 32 ans. Toutefois, celle qui est également une militante féministe a précisé qu’elle prévoyait « redéfinir » cette charge et lui « donner une tournure plus contemporaine ».

« Cela signifie qu’il faut changer la relation avec le pouvoir et la relation entre le pouvoir et les femmes qui faisons de la politique », a-t-elle ajouté.

 

Brésil / Lula en tête contre le « psychopathe » Bolsonaro

 

L’ancien président Luiz Inácio Lula da Silva continue de mener en tête la course électorale au Brésil. Selon un nouveau sondage, le leader de gauche remporterait les élections présidentielles d’octobre au premier tour avec 44 % des voix, contre 24 % pour le président Jair Bolsonaro.

Cette semaine, Lula a qualifié Bolsonaro de « psychopathe » pour avoir traité « la crise de la Covid avec mépris ».

Au milieu d’une vague poussée par le variant Omicron et les fêtes de fin d’année, le Brésil a enregistré de nouveaux records selon les données officielles depuis le début de la pandémie, avec plus de 23 millions de personnes infectées et près de 700 000 morts.

 

Pérou / Marée noire catastrophique

 

Marée noire catastrophique. (AP)

Le gouvernement péruvien s’efforce de contenir une marée noire de 6 000 barils de pétrole au large de ses côtes à la suite de l’éruption volcanique de Tonga.

Les autorités de Lima ont pointé du doigt Repsol, propriétaire de la raffinerie de La Pampilla où s’est produit le déversement, accusant la multinationale espagnole de ne pas avoir préparé de protocoles pour de tels événements naturels.

Selon le ministère péruvien de l’environnement, neuf plages et deux réserves naturelles protégées ont été touchées, ainsi que plusieurs communautés de pêcheurs. Il faudra des semaines pour nettoyer la marée noire, mais les experts préviennent que les conséquences pourraient se faire sentir pendant des décennies.

 

Interview

 

Haïti / Lautaro Rivara: “Les puissances internationales ont entériné la rupture politique”

 

Haïti connaît une crise économique prolongée qui s’est aggravée au milieu de l’année dernière à la suite de l’assassinat du président Jovenel Moïse. Dans cette interview, Lautaro Rivara, journaliste et écrivain qui suit de près la réalité haïtienne, nous aide à comprendre les différents éléments de la complexe réalité de ce pays des Caraïbes.

Il y a six mois, le président haïtien Jovenel Moïse a été assassiné. Où en est l’enquête ? Et quels sont les intérêts divers qui s’y entremêlent ?

L’enquête se trouve totalement au point mort et nous ne devrions pas nous faire trop d’illusions quant à son avancée. Tout d’abord, parce que les autorités judiciaires locales en charge de cette enquête font partie de cette même petite caste locale qui détient le pouvoir, cette bourgeoisie et oligarchie importatrice haïtienne qui, en quelque sorte, ont précipité l’assassinat de Moïse. Et de fait, voici quelques heures, Gary Orelien, le juge chargé de l’enquête, a démissionné. Il dénonce un désordre manifeste dans l’enquête en cours.

L’autre aspect à prendre en compte, ce sont les liens avec un autre acteur qui pèse de plus en plus sur cette procédure judiciaire, je parle des États-Unis, lesquels, en quelque sorte, sont juge et partie dans cet assassinat. Car, rappelons-nous, deux des mercenaires impliqués sont de nationalité nord-américaine, ils sont membres des forces opérationnelles spéciales de la Marine, quant aux autres personnes impliquées, ce sont des citoyens colombiens, leur pays étant évidemment très engagé dans la politique de sécurité continentale des États-Unis. Il faut dire que, depuis l’assassinat de Moïse, deux pistes principales sont envisagées quant aux intérêts en jeu dans cette affaire : une piste qui relierait cet assassinat à une dette de Jovenel Moïse envers des secteurs du trafic de drogue, étant entendu qu’une bonne partie de la classe dirigeante haïtienne est totalement impliquée dans différentes affaires illicites; et, une autre piste qui, elle, serait davantage en lien avec un plan qui aurait été organisé pour capturer Moïse afin de le transférer ensuite aux États-Unis. Ce ne serait pas la première fois qu’un tel scénario se produit dans l’histoire des États-Unis. Bien que Moïse ait été extrêmement utile aux intérêts politiques nord-américains à Haïti, il était déjà en quelque sorte un pion qui avait atteint un degré d’usure très avancé si nous considérons la rupture visible de l’ordre démocratique depuis qu’il avait décidé de rester au pouvoir après la fin son mandat présidentiel.

Haïti est revenue à la une des journaux aux États-Unis du fait des politiques cruelles et inhumaines appliquées aux migrants, parmi lesquels on compte des milliers d’Haïtiens. Comment l’actuel gouvernement de Biden et d’autres intervenants internationaux cherchent-ils à infléchir les événements dans le pays ?

Ces derniers mois la crise migratoire n’a cessé de s’aggraver, et cela depuis qu’ont circulé ces images véritablement dantesques des patrouilles de police des frontières américaine en train d’arrêter et de déporter en masse des Haïtiens qui tentaient d’entrer aux États-Unis, entre le Texas et Coahuila.

Il faut distinguer, dans cette émigration, deux courants: d’une part, la migration qui part de la partie ouest de l’île d’’Hispaniola, à l’intérieur même d’Haïti, et c’est une odyssée étroitement liée, bien sûr, à la crise économique incessante que traverse le pays et, d’autre part, un autre flux migratoire qui concerne les Haïtiens résidant au Brésil et au Chili, pays qui ont été des destinations privilégiées par cette communauté pour circuler ensuite en Amérique du Sud ; mais, cette communauté a vu, durant les dernières années, ses possibilités de se fixer et la limitation du flux migratoire se durcir réellement sous les gouvernements très conservateurs de la région. C’est pourquoi, ces migrants ont commencé à se déplacer à travers tout le continent pour tenter de rejoindre les États-Unis. Il existe un premier goulot d’étranglement qui est la Colombie, où l’on calcule que rien qu’à Necoclí, ville proche de la jungle du Darien, se trouveraient aujourd’hui quelques 30 000 Haïtiens cherchant à poursuivre leur chemin vers le Panama ; et il y a, bien sûr, l’autre goulot d’étranglement majeur, celui de la frontière entre le Mexique et les États-Unis. Il faut souligner, qu’en la matière, la politique de l’administration Biden s’est révélée très peu différente de celle de son prédécesseur Donald Trump, en dépit d’une série de sommets et de pourparlers avec le président du Mexique. C’est pourquoi l’on entrevoit bien peu de signes d’une solution à cette crise migratoire. Celle-ci est plutôt prise en charge par une série d’organisations sociales et civiles qui cherchent à venir en aide, d’une façon ou d’une autre, à cette multitude de gens très démunis.

Avant l’assassinat de Moïse, Haïti était déjà plongé dans une crise politique : élections reportées, projets de réforme constitutionnelle, etc. Existe-t-il quelque perspective de « normalisation » de la vie politique ? Quels sont les acteurs qui cherchent à se positionner actuellement?

Il faut dire qu’Haïti se trouvait déjà dans une situation de rupture totale de l’ordre démocratique depuis février 2021 lorsque Jovenel Moïse avait décidé de rester au pouvoir au-delà de l’expiration de son mandat présidentiel.

Pourtant, à cette époque-là, Moïse bénéficiait encore du soutien résolu des États-Unis et de différentes puissances européennes ainsi que de quelques organisations internationales qui ont entériné cette rupture qui s’est approfondie avec l’assassinat du président, mais aussi avec l’élection d’un président par intérim, Ariel Henry, cet homme politique qui avait été nommé Premier Ministre lorsque Jovenel Moïse aurait dû cesser d’exercer son mandat électoral.

Par conséquent, aujourd’hui, il n’y a aucun leader politique qui puisse assumer légitimement la présidence, du moins dans le cadre de la légalité en vigueur. C’est pourquoi, différents secteurs de l’opposition politique démocratique réclament, depuis un certain temps déjà, des élections présidentielles et législatives, lesquelles sont totalement repoussées. Cette crise se déroule aussi dans un contexte de crise économique sans lequel nous ne pouvons pas comprendre cette situation de désastre généralisé. Il convient également de dire qu’il existe toute une série d’acteurs internationaux qui ont eu une grande incidence sur la politique haïtienne; ils n’ont justement pas permis la normalisation et ils ont favorisé tous les coups permettant le maintien au pouvoir de leurs protégés dans le paysage politique des Caraïbes.

 

Fresque de Farabundo Martí à San Salvador.

 

Veines ouvertes / Insurrection au Salvador

 

En 1932, des milliers de paysans ont déclenché une insurrection qui a marqué l’histoire du Salvador.

Armés de machettes et de quelques fusils, les hommes menés par Farabundo Martí se sont soulevés contre la dépossession des terres, l’exploitation et les inégalités sociales imposées par l’oligarchie créole et les multinationales.

La réponse du dictateur Maximiliano Hernandez Martinez fut la répression. On estime que plus de 25 000 paysans furent tués en 10 jours seulement. Cependant, malgré la terreur imposée, la révolte provoqua une étincelle qui allait allumer d’autres luttes dans les décennies suivantes.

 

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Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne correspondent pas forcément à celle des membres de l’équipe de rédaction d’Investig’Action.

Traduit par Ines Mahjoubi, Manuel Colinas Balbona et Sylvie Carrasco. Relecture par Sylvie Carrasco.

 

Source : Investig’Action