Amérique Latine en Résistance: La Colombie à la croisée des chemins

Éditorial / Enfin à gauche ?

 

Le nom du futur président de la Colombie sera connu lors du second tour des élections prévu pour le 19 juin, les deux candidats retenus lors du premier tour étant le gauchiste Gustavo Petro et le « populiste » Rodolfo Hernández. Le 29 mai, Petro avait obtenu 8 527 768 voix, soit 40,32 %, mais pas assez pour remporter la présidence dès le premier tour, principal objectif de sa coalition Pacte Historique (Pacto Histórico).

Petro a souligné que sa victoire constitue une défaite de l’Uribisme[1] en général et du projet politique du président Iván Duque en particulier. Iván Duque qui d’ailleurs n’a pas réussi à positionner son candidat (Fico Gutiérrez) au second tour tout en promettant « un vrai changement » face aux éléments de langage dont use Rodolfo Hernandez sur TikTok.

En effet, depuis 2002, c’est la première fois qu’un candidat de l’Uribisme n’atteint pas le second tour présidentiel. Mais qui est donc Hernandez ?

Il s’agit d’un ingénieur de 77 ans, ancien maire de Bucaramanga, cinquième ville du pays, qui s’est présenté comme candidat indépendant pour la Ligue des Gouverneurs Anticorruption (Liga de Gobernantes Anticorrupción), mouvement qu’il a lui-même créé. Il a surpris tout le monde en remportant 5,9 millions de voix (28,20%) et semble convaincu de ses possibilités d’accéder à la présidence.

C’est un homme riche, sa fortune ayant été amassée il y a longtemps dans le monde de la construction, ce qui lui a permis d’entrer en politique à travers un mouvement indépendant sans avoir besoin de l’appui des clans politiques qui cooptent tout et sans attendre de recevoir la bénédiction d’un ex-président.

Depuis qu’il a lancé sa campagne présidentielle, il en a surpris plus d’un par sa grande maîtrise des réseaux sociaux, notamment Tiktok. Les analystes ont invoqué des similitudes avec des candidats « outsiders » tels que Trump, Bolsonaro ou Bukele.

Alors que Petro montait sur les tribunes, remplissait toutes les places de Colombie et ouvrait partout des QG de campagne, Hernández a réussi à occuper la deuxième place presque sans avoir quitté sa maison : il n’a fait aucune apparition publique, il ne se présentait pas aux débats présidentiels, il n’a pas non plus de siège ni de directeur de campagne. D’ailleurs, il a passé une bonne partie de son temps, avant le second tour décisif… à Miami.

Sans surprise, les Uribistes voteront massivement pour Hernández lors du second tour. Le candidat des secteurs conservateurs traditionnels, Fico Gutiérrez, a souligné que Petro serait « un danger pour la démocratie ».

Les premiers sondages réalisés après le premier tour ont favorisé Hernández, mais au fil des jours, la marge s’est évaporée. Les études les plus récentes placent les deux candidats à égalité technique, avec des avantages minimes pour l’un comme pour l’autre. Les derniers jours de campagne seront décisifs.

Á ce stade, Hernández et Petro ne vont plus « voler » beaucoup de voix au camp adverse, mais il y a une grande partie de l’électorat (46%) qui s’est abstenue au premier tour. Bien que ce nombre ne devrait pas beaucoup changer, les sondages montrent un pourcentage important de personnes encore indécises. La campagne du second tour a été quelque peu « inconfortable » pour les deux adversaires. Si Hernández se présente comme un « candidat anti-système », ces références deviennent moins évidentes après avoir reçu le soutien des partisans de l’Uribisme, courant qui a effectivement représenté « le système » au cours des 20 dernières années.

La campagne est également devenue moins évidente pour Petro. Le candidat de gauche était fin prêt pour vaincre le candidat de l’Uribisme, mais ce dernier a été eliminé dès le premier tour.

Avec un message de changement qui devient moins évident face à un opposant (qui se déclare) « outsider », l’ex-guérillero n’a pas cédé à la tentation d’aller chercher des votes vers le centre. L’élection brésilienne de 2018 constitue un parallèle intéressant dans la mesure où la campagne de Haddad a renoncé à son identité et à sa proximité avec Lula optant pour une « défense de la démocratie » très peu inspirante contre Bolsonaro.

Au lieu de cela, Petro et sa candidate à la vice-présidence Francia Márquez ont concentré leurs activités et leur message sur les bases du projet politique du Pacte Historique; de meilleures conditions de vie pour la population active et les retraités, le soutien à l’agriculture, la défense de l’environnement et surtout l’arrêt des violences.

La propagande dans les médias colombiens et internationaux est une preuve suffisante de la menace posée par le duo Petro-Márquez. Il ne fait aucun doute qu’une victoire de la gauche porterait un sérieux coup à l’hégémonie américaine dans l’hémisphère. Tous les regards sont tournés vers la Colombie.

[1] En référence à l’ancien président colombien Álvaro Uribe Vélez

 

Brèves

 

Brasil / Lula largement favori

 

Lula da Silva (Poder360)

L’ex président Luiz Inácio Lula da Silva obtiendrait 48% des voix face à l’actuel président Jair Bolsonaro qui ne recueillerait que 27% des suffrages lors de l’élection du 2 octobre prochain, selon le dernier sondage réalisé par le prestigieux cabinet de conseil Datafolha.

L’institut de sondages a également simulé un scénario sans votes blancs ou nuls et il ressort que Lula serait vainqueur avec 54% des voix contre 30% pour Bolsonaro.

Selon cette étude, Lula l’emporte avec 49% contre 23% dans l’électorat féminin, mais c’est parmi la jeunesse qu’il crée l’écart le plus important : 58% contre 21%.
Les plus pauvres, notamment ceux qui gagnent moins de 400 dollars par mois, ont également élu Lula : 56% contre 20%.

 

Honduras / Une représentante du Ministère public assassinée

 

Karen Almendares, Procureur de l’Environnement dans le sud du Honduras, a été abattue dans la nuit du vendredi 27 mai à Nacaome, sa ville de résidence.

Cette femme de 39 ans, sœur d’un officier supérieur des forces armées du pays, a été attaquée par des inconnus alors qu’elle revenait de la salle de sports et rentrait chez elle.

Les responsables de la Direction des Enquêtes de Police (DPI, sigle en espagnol) ont ouvert une enquête pour retrouver les coupables et établir les mobiles du crime.
Almendares est le troisième procureur assassiné en Amérique latine en moins d’un mois.

 

Équateur / Guillermo Lasso révoqué ?

 

Guillermo Lasso (Presidencia Ecuador)

La Coordinadora Popular por la Revocatoria,(le Rassemblement Populaire pour la Révocation), un collectif de groupes sociaux et citoyens de l’Équateur, a adressé au Conseil National Electoral (CNE) une requête pour que soit lancé le processus de révocation du président de ce pays sud-américain, Guillermo Lasso, un an après son exercice du pouvoir.

Pedro Granja, l’avocat chargé de présenter la demande devant l’organisme électoral, précise que cette demande est basée sur 79 violations du Programme de Gouvernement de 2021 commises par le président et le vice-président.

Si la demande aboutit, la prochaine étape sera la collecte des signatures de 15% des inscrits sur les listes électorales (soit près de 2 millions de personnes) dans un délai de 180 jours.

 

États Unis / Le sommet : un bilan très décevant

 

Le Sommet des Amériques, qui s’est tenu du 6 au 10 juin à Los Angeles, a été un désastre de relations publiques pour l’administration Biden.

La décision de Washington d’exclure Cuba, le Nicaragua et le Venezuela pour un soi-disant « manque de démocratie » a provoqué une réaction de rejet parmi les dirigeants de l’hémisphère sud. En dépit des pressions exercées par la Maison Blanche, nombre d’entre eux ont boycotté la rencontre. Le cas le plus retentissant a été celui du dirigeant mexicain Andrés Manuel López Obrador.

Simultanément et également à Los Angeles, des centaines de militants ont organisé le Sommet des Peuples où ont été condamnées les agressions impérialistes et proclamée une fois encore la solidarité internationale.

 

Mexique / Caravane de migrants dispersée

 

Caricature de Ramón Díaz Yanes.

L’Institut National des Migrations (INM) du Mexique a annoncé que la toute dernière caravane de migrants entrée dans le pays a été dispersée.

La caravane était partie de Tapachula. Elle était constituée d’environ sept mille migrants. Elle a été arrêtée avant d’atteindre Mexico. Les autorités ont délivré des documents légalisant la présence des migrants dans le pays, tandis qu’un groupe plus réduit a poursuivi sa route vers la frontière avec les États-Unis.

Malgré les tensions avec Washington, depuis 2018, le gouvernement mexicain empêche les caravanes de migrants d’atteindre la frontière nord du pays.

 

Illustration de Walter Rodney (New Frame)

 

Veines ouvertes / Assassinat de Walter Rodney

 

Walter Rodney est considéré comme l’un des grands représentants intellectuels de la région des Caraïbes.

Originaire de Guyane, cet historien, professeur et militant politique s’est imposé tant dans le domaine académique que dans les luttes populaires. Son œuvre la plus connue fut « Comment l’Europe a sous-développé l’Afrique », une étude détaillée de l’héritage destructeur des colonisateurs européens sur le continent africain.

Son activité politique dans l’organisation des classes populaires de son pays en a fait un ennemi du gouvernement, qui a orchestré son assassinat. Avec seulement 38 ans, Rodney a été assassiné par une bombe placée dans sa voiture le 13 juin 1980.

 

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Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne correspondent pas forcément à celle des membres de l’équipe de rédaction d’Investig’Action.

Traduit par Ines Mahjoubi et Manuel Colinas Balbona. Relecture par Ines Mahjoubi.

 

Source : Investig’Action