Amérique Latine en Résistance : Instabilité au Pérou

Éditorial / Le labyrinthe de Pedro Castillo

 

La victoire de Pedro Castillo lors des élections de l’année dernière au Pérou a été vécue comme un « tremblement de terre » politique en Amérique latine.

Cet enseignant en zone rurale du Pérou profond au passé syndicaliste très combatif a déjoué les pronostics et a mis en alerte les élites de Lima.

Cette victoire historique a été un mélange de surprise et d’enthousiasme. Aujourd’hui, moins d’un an plus tard, le climat est bien différent.

L’hostilité initiale des groupes de pouvoir, ainsi que l’énorme retard de la déclaration officielle de sa victoire présageaient un chemin difficile pour Castillo suite à son accession à la présidence.

Différents analystes (y compris nous) l’avions comparé, avec plus ou moins de prudence, au cas d’Hugo Chávez: en arguant que sa volonté de défendre réellement les intérêts de la majorité contre les élites déterminerait l’avenir de son projet politique.

Lors de la campagne du second tour, Castillo s’est montré beaucoup moins belliqueux, en offrant des garanties aux « marchés » et en s’associant à des personnalités « modérées ». La vision extrêmement pragmatique qui place la survie à court terme comme seul objectif a prévalu. Dans cette logique, il s’agit de faire des pactes et de chercher des alliances etc.. pour « gagner du temps ».

Cependant le ton conciliant de Castillo n’est pas parvenu à réduire les attaques de ses ennemis. Ces derniers l’ont de plus en plus isolé; quant à son projet, ils l’ont de plus en plus affaibli.

Bien qu’il n’exerce le pouvoir que depuis à peine neuf mois, le président péruvien a fait face à un blocage constant de de la part du parlement. Conséquence de cette situation: il en est à son quatrième gouvernement, chacun plus à droite que le précédent.
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Cette instabilité constante tire son origine du «spectre» de la destitution ou de la vacance de pouvoir brandi par un Congrès ouvertement opposé et hostile et qui a constamment ouvert des «enquêtes» contre les ministres de Castillo.

Le premier gouvernement à tomber fut celui de Guido Bellido, une personnalité éminente du Pérou libre (Perú Libre), parti radical de gauche dont provient Castillo lui-même. Le “péché” de Bellido a consisté à tenter de respecter l’une des principales promesses de la campagne électorale: renégocier avec les multinationales voire nationaliser les intérêts stratégiques.

Son « supérieur » a publiquement exprimé son désaccord avec le Premier Ministre qui a démissionné peu de temps après sous prétexte d' »incapacité à gouverner » et ce, après moins de 3 mois de mandat.

Vient ensuite Mirtha Vásquez, politicienne expérimentée et membre du Congrès du Front Large (Frente Amplio), une gauche plus « modérée ». Sa nomination a immédiatement provoqué la rupture du Pérou Libre (Perú Libre) qui a accusé Castillo de « trahir » le mandat de ses électeurs.

Vásquez a duré un peu plus longtemps que Bellido mais elle a été constamment traquée par le parlement. Plusieurs de ses ministres ont été interrogés et trois ont fini par démissionner. L’ancienne députée a d’ailleurs fini par renoncer à son poste fin janvier, expliquant qu’il y avait « une impossibilité de consensus ».

La nomination suivante fut celle d’Héctor Valer qui n’a duré que quatre jours. Outre le fait que ce soit clairement un choix de droite, Valer a dû quitter ses fonctions lorsqu’a été rendue publique une enquête contre lui pour violences conjugales. Sa place a alors été occupée par le ministre de la Justice, Aníbal Torres. On verra combien de temps il restera à son poste…

Tout au long de ce parcours, Castillo a dû faire face à l’hostilité incessante des médias, qui brossent de lui le portrait d’un personnage désorienté et incapable de gouverner. Les concessions constantes ont laissé l’ancien dirigeant syndical de plus en plus isolé, sans alliés et sans parti pour le soutenir.

L’autre menace qui se dessine à l’horizon est une absurde « enquête » pour trahison de la patrie en raison de déclarations faites pendant la campagne électorale dans lesquelles Castillo proposait un vote populaire sur la cession à la Bolivie d’une sortie à la mer à travers le territoire péruvien.

Quant à l’autre étendard de la candidature de Castillo, il a été bien oublié : il s’agissait d’une assemblée constituante pour refonder le pays et, en particulier, retirer à un Congrès corrompu jusqu’à la moëlle la possibilité de saboter complètement les mandats populaires.

Castillo n’a pas envisagé d’utiliser le mécanisme (ou la menace) de la « mort croisée » qui consiste à dissoudre le parlement si le vote de confiance ne lui est pas donné et à convoquer de nouvelles élections législatives et présidentielles. Tant qu’il jouissait du soutien et de la capacité à mobiliser qui l’ont conduit à la présidence, il aurait pu changer les choses en sa faveur.

Le mandat de Pedro Castillo va durer jusqu’en 2026, mais ses jours seront comptés s’il va de concession en concession. Pour construire véritablement un projet susceptible de transformer le pays, il faudra bien, qu’à un moment donné, il affronte ses ennemis.

 

Brèves

 

Venezuela / Le passage frontalier avec le Brésil à nouveau ouvert

 

Passage frontalier entre le Venezuela et Brésil. (AP)

Le Venezuela a ouvert le passage frontalier routier avec le Brésil, presque deux ans après sa fermeture à cause de la pandémie de la covid-19, fermeture qui a entraîné une chute de 90% de l’activité économique dans la zone situées de part et d’autre de la frontière.

Les Vénézuéliens ont besoin des produits agricoles en provenance du Brésil, mais le Brésil dépend de l’électricité que lui fournit le Venezuela. L’État brésilien de Roraima n’est pas connecté au réseau électrique brésilien mais au réseau vénézuélien.

De même, les 10 000 habitants de cet État brésilien ne disposent d’aucune station-service. La plus proche se trouve à 220 kilomètres à l’intérieur du territoire brésilien. C’est pourquoi, ils préfèrent s’approvisionner au Venezuela, de l’autre côté de la frontière.

 

Colombie / La CIDH dénonce l’augmentation de la « violence structurelle »

 

La Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme (CIDH) exprime une fois encore sa « profonde préoccupation face à l’augmentation de la violence structurelle » en Colombie. Elle a appelé l’État à mettre en œuvre d’urgence des « stratégies globales » pour mettre fin aux causes qui sont à l’origine de cette situation.

De plus, la CIDH a également insisté sur le fait que ces stratégies contre la violence doivent s’appuyer sur les mesures stipulées dans l’Accord de paix de 2016, lequel n’a jamais été appliqué dans les faits.

Cette organisation affirme qu’en 2021 le nombre des assassinats a augmenté de 14%. Sur les 13708 homicides comptabilisés en 2021, 10 371 ont été commis par arme à feu et 8 095 ont été enregistrés dans la catégorie « meurtre commis sur ordre d’un commanditaire. »

 

Équateur / Des grâces accordées pour faire face à la crise carcérale

 

Prison à Guayaquil. (El Tiempo)

Le président de l’Équateur, Guillermo Lasso, a signé un décret pour gracier des personnes actuellement détenues pour vol, larcin, escroquerie et abus de confiance; ceci, dans le but de réduire la surpopulation dans les prisons.

Pour bénéficier de cette mesure, les détenus doivent avoir déjà purgé 40 % de leur peine si celle-ci a été prononcée conformément à l’ancien Code Pénal et 60 % pour ceux qui ont été condamnés sur la base du Code Pénal en vigueur depuis 2014. De plus, ces détenus ne doivent pas être sous le coup d’autres sentences ni concernés par des instructions judiciaires en cours.

Selon les autorités de l’Equateur, 34 821 détenus se trouvent actuellement dans les prisons du pays alors que celles-ci disposent d’une capacité maximum de 30 169 places.

 

Mexique / AMLO connaît la date de son “retrait de la politique »

 

Le président du Mexique, Andrés Manuel López Obrador, (AMLO) a déclaré qu’il “n’en peut plus » et qu’à la fin de son mandat, en 2024, il se retirera de la vie politique.

« Quand j’arriverai à la fin de mon mandat, je sors de l’arène politique, je prends ma retraite, et je ne participerai plus à rien qui ait un lien avec la vie publique. Pas de conférences, aucune visite dans aucun Etat, ni à l’intérieur du Mexique ni à l’étranger, aucune charge. Rien. » a-t-il déclaré.

López Obrador a révélé qu’en 2012, alors qu’il avait perdu les élections présidentielles pour la deuxième fois, il avait été « sur le point » d’annoncer que plus jamais il ne serait « candidat à quoi que ce soit ».Aujourd’hui, il veut définitivement se consacrer à  » marcher, lire et écrire. »

 

Haïti / Répression des mobilisations populaires

 

Manifestations en Haïti (Haitian Times)

Le peuple et la classe ouvrière haïtienne sont mobilisés de façon permanente depuis quelques semaines.

Les ouvriers de l’industrie ont organisé des grèves successives pour exiger de meilleures conditions salariales, ils ont rejeté l’augmentation proposée par le Premier Ministre la jugeant insuffisante. Le 23 février, la police a fait feu sur les manifestants, à Port-au-Prince, tuant un journaliste.

Ce pays des Caraïbes connaît également une longue crise politique marquée par l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021. Ariel Henry, président par intérim, a insisté pour rester au pouvoir jusqu’à la tenue de nouvelles élections lesquelles n’ont toujours pas été convoquées.

 

 

Interview

 

Féminisme / Alejandra Laprea: “L’Amérique latine est à l’avant-garde de la lutte féministe”

 

Les mouvements féministes latino-américains ont réalisé des avancées importantes ces dernières années. Dans cette interview, nous nous entretenons avec Alejandra Laprea, militante vénézuélienne et porte-parole d’Araña Feminista, une plateforme qui rassemble différents collectifs de défense des droits des femmes.

Le 8 mars, on célèbre la Journée Internationale des Femmes Travailleuses. Pouvez-vous nous dresser un tableau des luttes féministes actuelles en Amérique latine ? Quelles sont les revendications actuelles ?

Notre continent est l’un des territoires les plus actifs et les plus engagés au monde dans les luttes féministes, nous sommes à l’avant-garde du mouvement international, nous brandissons des mots d’ordre qui ne sont pas seulement des revendications mais aussi des propositions.

Par exemple : promouvoir les économies féministes comme stratégie de lutte contre le patriarcat. Nous luttons principalement : pour l’émancipation du corps des femmes face à la maternité forcée, pour que nous cessions d’être les reproductrices d’une main-d’œuvre bon marché nécessaire au capitalisme et les soutiens d’une vie précarisée par le système.

Nous luttons également pour le droit à une alimentation saine, avec des aliments qui ne soient pas génétiquement modifiés ou pleins de poison, et dont la production ne signifie pas l’asservissement d’autres territoires et des corps. En ce sens, les organisations féministes s’articulent pour avancer conjointement et simultanément avec d’autres organisations, comme les Amis de la Terre ou Via Campesina. Nous comprenons que nous ne vaincrons pas le patriarcat si le capitalisme et le racisme ne tombent pas, si nous ne construisons pas un autre monde possible.

Il y a quelques jours, la dépénalisation de l’avortement a été approuvée en Colombie, quelques mois après que la même chose se soit produite au Venezuela. À quoi ces triomphes sont-ils dus ?

Si la dépénalisation doit être approuvée au Venezuela, elle le sera. Quand ? C’est une autre affaire, nous ne savons pas. Il n’existe pas de recette inventée et brevetée en Uruguay, au Chili, au Mexique ou en Argentine que nous puissions suivre en ce qui concerne cette dépénalisation, mais il existe des voies plus ou moins claires et nous les avons suivies.

De plus, je crois que l’important, c’est la persévérance et la capacité à articuler des forces pour aborder la dépénalisation depuis différentes sphères. Cela ne se joue pas seulement dans la rue, les lobby ou avec le soutien de personnes reconnues, mais au niveau d’un tout dans son ensemble. Cela dépendra de notre capacité à maintenir ce sujet à l’ordre du jour tout au long de l’année et durant autant d’années que nécessaire, et à continuer à ajouter des voix pour nous faire entendre. Parfois nous perdons courage, nous disons, si ce n’est pas maintenant, ce sera quand ? Nous ne comprenons pas que ces luttes sont longues parce qu’elles vont à l’encontre de ce qui est établi ou imposé comme le « sens commun » et que ce sens commun dit que, les femmes, nous ne devrions même pas nous plaindre ou remettre en question quoi que ce soit, pas même la maternité.

Si l’on parle maintenant du Venezuela, bien que la révolution bolivarienne ait généré quelques avancées en matière de droits des femmes, sur des questions telles que l’avortement, la situation est plus arriérée que dans d’autres pays du continent. Quels sont les obstacles et comment peut-on les surmonter ?

Paradoxalement, pour moi, l’un des obstacles en matière d’avortement, c’est la révolution elle-même. Si, d’un côté, elle a définitivement renforcé le féminisme et revitalisé nombre de nos revendications, elle a également constitué un obstacle car défendre la révolution, surmonter les conditions matérielles imposées par la guerre économique et multiforme nous a également détournées de notre objectif et ôté une part de notre vitalité.

Tant que les gens devront se battre pour survivre, et que l’objectif qui s’imposera sera celui de la survie, il est très difficile de progresser dans l’obtention de droits. Aujourd’hui, il est très difficile de tenter de faire en sorte que les femmes et les mouvements sociaux proposent un objectif qui s’écarte de la protection du droit le plus fondamental (la nourriture). Comment pouvons-nous surmonter cela ? Fondamentalement en travaillant à la base et aussi en voyant comment des sujets qui semblent appartenir à d’autres classes sociales concernent également la classe ouvrière.

Par exemple, on nous a souvent dit que les droits sexuels et reproductifs ne concernaient que les femmes instruites qui ne veulent pas avoir d’enfants ou qui sont paresseuses. Mais nous devons faire prendre conscience que ces droits, leur exercice, leur jouissance, la maternité consciente, ont à voir avec le fait de garantir aux femmes des milieux populaires les conditions matérielles pour ne pas être des reproductrices de la pauvreté et de la violence. Nous devons également continuer à construire des alliances avec différents féminismes, même avec ceux qui ne s’identifient pas avec la révolution bolivarienne, avec des personnalités de la culture et du sport, afin de toucher le plus grand nombre de personnes possible. Nous voulons faire comprendre que le féminisme n’est pas seulement l’affaire d’un petit groupe.

 

Fresque dédié à Berta Cáceres en Tegucigalpa.

 

Veines ouvertes / Assassinat de Berta Cáceres

 

Le 2 mars 2016, la leader écologiste hondurienne Berta Cáceres a été abattue à son domicile, prétendument sur ordre de dirigeants de DESA, une entreprise qui voulait construire un nouveau barrage hydroélectrique sur le territoire indigène Lenca.

Même si au moment des faits, elle n’avait que 44 ans, cela faisait des décennies que Caceres luttait pour la défense de l’environnement et des droits de l’homme au Honduras, principalement au sein du Conseil Civique d’Organisations Indigènes du Honduras (COPINH) qu’elle avait aidé à fonder.

Ce vil assassinat de Caceres donna lieu à d’autres tentatives de criminaliser les revendications populaires, mais COPINH et d’autres organisations sont restées fermes dans leur lutte. En juin 2021, David Castillo, dirigeant de DESA, a été déclaré coupable d’être l’auteur intellectuel de l’assassinat de Berta Caceres.

 

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Les opinions exprimées sont celles des auteurs et ne correspondent pas forcément à celle des membres de l’équipe de rédaction d’Investig’Action.

Traduit par Ines Mahjoubi, Manuel Colinas Balbona et Sylvie Carrasco. Relecture par Sylvie Carrasco.

 

Source : Investig’Action