Amazonie péruvienne : les défis du « développement » et des changements climatiques

Au printemps dernier, le Pérou était violemment touché par des pluies torrentielles, entrainant inondations et coulées de boues, faisant plus de 70 morts et des milliers de sans-abris. Les « responsables » : le phénomène El Niño, les changements climatiques, mais aussi la négligence des autorités. Si elle a été plutôt épargnée par cette catastrophe, la zone amazonienne a pourtant du souci à se faire. Déforestation, pollution, pression territoriale, manque d’accès aux services publics, migration urbaine et arrivée de « colons », … les défis sont légions et ont été débattus lors du Forum Social Pan-amazonien en avril dernier.

 

Comme quoi, vous pouvez investir dans des programmes de « développement » et vous retrouver le bec dans l’eau parce que des « éléments externes » vous l’imposent. C’est ce qui se produit à San Luis, petite communauté indigène Shawis vivant au bord du Río Paranapura, un affluent de l’Amazone, près de la petite ville de Yurimaguas en Amazonie péruvienne.

Ici, il y a plus d’une dizaine d’années, pour répondre aux besoins exprimés par six organisations communautaires, on a construit un centre de formation. Dans quelques mois, celui-ci va disparaître. Alors qu’il était loin du fleuve lors de sa construction, le centre ne s’en retrouve actuellement plus qu’à quelques dizaines de mètres. Et chaque mois qui passe le rapproche inéluctablement des eaux.

 

Le Centre de formation

Le Centre de formation © Stéphane Compère
 

Pour Eder et Teresa, qui travaillent pour les communautés de la zone, le constat est sans appel. Le centre va disparaitre à cause du réchauffement climatique. Depuis plusieurs années, ils constatent que les périodes de sécheresses et de pluies sont plus intenses. Les pluies sont plus fortes et les rivières ont des débits plus forts, ce qui ravage les berges. En témoigne le nombre d’arbres « mangés » par la rivière et la disparition d’habitations ou d’une école en aval du centre de formation.

 

Déforestation galopante

 

La région est confrontée à de multiples problèmes. La déforestation en est un des principaux. Au Pérou, elle est responsable de près de 50% des émissions de gaz à effet de serre (GES), notamment parce qu’il y moins d’arbres pour absorber le CO2. Le temps nécessaire pour regarder un match de foot (90 minutes) et c’est l’équivalent de 43 terrains de foot qui sont déboisés, dont 90 % illégalement, souvent via des mafias locales actives dans le trafic de bois exotiques.

Mais que la déforestation soit légale ou illégale, elle met les communautés locales dans des situations difficiles. L’Etat donne en concession des milliers d’hectares à des entreprises de production agroalimentaires, pétrolières, minières ou de commercialisation du bois. Dans le pays, 70% des terres sont déjà « données en concessions ».

D’autre part, certains petits producteurs, qui ne s’en sortent plus, finissent par louer leurs terres pour quelques années à des « colons » venus des villes ou de la Sierra. Le temps nécessaire à ceux-ci pour amplifier le défrichage, les brulis, la mécanisation et l’utilisation d’intrants chimiques sur les sols. Quelques années après, ils quittent la zone, laissant ces terres fragilisées, épuisées et polluées.

 

© Stéphane Compère

 

La responsabilité de l’Etat

 

L’Etat participe également à la déstructuration sociale de la zone. A proximité de San Luis, un projet de ligne à haute tension est en construction. Il va générer dans la forêt une allée de 100 mètres de large sur plusieurs centaines de kilomètres. « Cela va affecter la forêt, la biodiversité et favoriser l’arrivée des colons, explique Eder. Le gouvernement a promis une consultation qui permettrait aux communautés concernées de faire leurs choix en connaissance de cause, mais il ne le fait pas. Il promet que les communautés bénéficieront de cette électricité, mais ce ne sera pas le cas ».

Autre exemple : les autorités ont présenté la possibilité de faire des forages pour des puits de pétrole et tente d’en montrer les avantages. Mais la population en a vu les conséquences dans d’autres zones : pollution, non respects des engagements, déstructuration des communautés…. Elle s’y est opposée. « Avant on pensait notre environnement illimité, nous dit Eder. Aujourd’hui on veut récupérer nos terres et nos modes de vies ».

 

Des citoyens de seconde zone

 

L’exode rural et le manque d’accès aux services publics restent des problèmes rencontrés par les communautés, surtout chez les jeunes. L’Etat a tendance à privilégier les zones les plus densément peuplées. Ce qui apparait comme une évidence est ressenti comme une injustice par les communautés éloignées.

Pour avoir accès à de l’eau potable, il faut une quantité minimum de population pour procéder aux travaux d’assainissement. « C’est comme si nous n’avions pas le mêmes droits que les autres Péruviens », déplore Eder. Idem pour les postes de santé : ils sont centralisés dans certaines zones. En cas d’absence du personnel, il faut parfois attendre des heures pour être soigné. Or, pour Teresa, si on formait des promoteurs de santé dans les villages, cela permettrait au moins de donner les premiers soins. Face à cet isolement des communautés, de difficulté d’accès aux technologies, de manque de perspectives pour les jeunes, ceux-ci vont tenter leur chance en ville, quitte à s’y perdre.

 

© Stéphane Compère

 

Les communautés ne se laissent pas abattre

 

Mais les communautés ont décidé de réagir. Avec l’appui de MATM et l’Opération 11.11.11, le long du Río Paranapura et de ses affluents, les communautés se sont organisées en six associations de gestion et développement du Paranapura (AGDP), qui se sont ensuite regroupées en une fédération. Au départ, le projet proposait des formations de leaders et le développement de marchés pour la vente de leurs productions. Comme cela fonctionnait bien, ils ont augmenté l’offre de formations, cette fois accessible à tous les membres des communautés.

Formations en mécanique, en couture, en menuiserie ou encore en production agro-écologique. Plusieurs femmes ont suivi cette dernière formation. Elles diversifient ainsi leurs productions, d’abord pour assurer une nourriture de base de qualité à leur famille et ensuite pour développer des micro-projets de transformation alimentaire, comme par exemple la confection de marmelades à partir de cacao et de fruits exotiques, qu’elles espèrent pouvoir vendre.

 

 

Certaines femmes ont été confrontées aux réticences de leurs maris lors de la participation aux formations. Mais les résultats concrets venant, les réticences se sont peu à peu levées. Cependant la fédération veut s’inscrire dans une réflexion encore plus large, à plus long terme, basée sur le respect de la nature et le Buen vivir ; d’où la nécessité d’élaboration d’un plan de propositions impulsé par la fédération qui reprend différentes demandes en termes d’éducation, de formation, de santé, d’assainissement, de production et transformation agricole et alimentaire [1].

Ces demandes seront proposées et défendues face aux autorités politiques par l’ensemble des associations. « On est optimiste, nous dit Mardon Carballo, président de la fédération, on a un bon projet car certaines autres organisations et autorités s’inspirent de nos propositions. »

 
Manifestation au Forum social panamazonien
Manifestation au Forum social pan-amazonien © Stéphane Compère
 

Le forum social pan-amazonien

 

A Tarapoto, autre ville péruvienne à deux heures de Yurimaguas, s’est tenu fin avril le 8eForum social pan-amazonien (FOSPA) qui a réuni plus de 1 500 personnes des différents pays du bassin amazonien (Pérou, Colombie, Brésil, Guyane, Bolivie, Equateur). C’est avant tout un espace d’échange d’idées, de pratiques, de dénonciations et d’analyses, mais également de propositions et de mise en réseau.

On y retrouve Teresa et Mardon, qui sont un peu les « régionaux de l’étape ». C’est une première expérience valorisante pour eux, car elle leur permet de rencontrer d’autres communautés, de voir la similarité des problématiques auxquels elles sont confrontées et surtout de faire connaitre leurs propositions.

Le FOSPA avait prévu d‘aborder neuf axes thématiques (mégaprojets et extractivisme, souveraineté alimentaire,…), mais celui sur « changement climatique et Amazonie » a attiré notre attention. Les débats y étaient animés. D’abord les participants ont fait le même constat socio-environnemental : déforestation (coupes illégales, crime organisé, activités extractives, production pour agrocombustibles,…) ; perte de biodiversité ; apparition de maladies dans des zones qui ne les connaissaient pas ; aires naturelles protégées non-efficaces (moins de coupes illégales, mais beaucoup de conflits environnementaux) ; mégaprojets (oléoducs, pollution, barrages hydroélectriques, grands sites miniers) ; mines illégales d’or et autres métaux (pollution, déforestation, prostitution, trafic d’armes,…) ; Etat défaillant (mauvaise gestion, distribution des concessions, gestion des déchets, corruption, criminalisation de la protestation sociale,…). La liste est longue et non-exhaustive.

Concernant les changements climatiques, le Pérou est considéré comme étant un des pays les plus vulnérables. Selon le MOCICC, partenaire du CNCD-11.11.11, 47 % des districts ont une vulnérabilité haute ou très-haute en termes de sécurité alimentaire face au changement climatique [2].

 

Le MOCICC au Forum social panamazonien
Le MOCICC au Forum social pan-amazonien © Stéphane Compère
 

Le Pérou produit en revanche « seulement » 0,4% des gaz à effet de serre au niveau mondial, dont la moitié est issu de la déforestation. En Amazonie, le scénario d’un réchauffement de 2°C de température aura pour impact une « savanisation » de la zone avec une perte importante de sa couverture forestière, lui enlevant son rôle de régulation du réchauffement global.

Les changements climatiques accélèrent la fonte des glaciers. On estime à 42 % la baisse du volume de ceux-ci dans les Andes, ce qui affecte principalement les populations rurales dans leur accès à l’eau pour la production agricole, mais met également en péril l’approvisionnement des villes, sachant que 70 % de la population péruvienne vit dans des zones arides et donc dépendantes des eaux des Andes.

Comme déjà dit ci-dessus, les changements climatiques altèrent aussi le cycle des pluies et des récoltes. Ils amplifient la force des pluies et des crues des rivières, augmentent le niveau de la mer qui attaque les côtes et détruit les routes et habitations qui la bordent.

Moins visible, mais aussi grave pour les petits pêcheurs, les changements climatiques augmentent la température et l’acidité de la mer et affecte la pêche côtière, les poissons migrant vers les zones plus froides.

Le constat est lourd, les défis sont de taille mais les forces vives présentes au forum ont répondu présent et en baissent pas les bras. Les populations affectées, et aux premières loges les populations autochtones, sont venues au FOSPA avec leurs propositions. L’enjeu est à la fois global, local et interconnecté, et pour lutter et s’adapter aux changements climatiques à leur niveau ils ont présenté différentes pistes.

Les propositions ont fusé sur la préservation de la forêt et le changement dans le mode de production agricole [3], sur la diminution de la consommation des énergies fossiles [4], sur l’accès à l’eau [5] et enfin pour lutter contre ce qu’ils appellent les « fausses solutions » tels que le REDD+ [6], l’« économie verte » ou les agro-combustibles,… qui ne remettraient pas en cause le « modèle néo-libéral » et ne permettraient pas la transition écologique et énergétique. Pour la suite, comme contribution concrète à la lutte contre les changements climatiques, les organisations et communautés se sont engagées au FOSPA, entre autres, à développer des campagnes de sensibilisation et de plaidoyer conjointes dans différents pays amazoniens. Elles peuvent compter sur le soutien du CNCD-11.11.11.

Les enjeux climatiques ne se limitent pas à la zone amazonienne et demandent des réponses globales. Mais la préservation de l’Amazonie est un élément clé pour l’avenir de la planète. Les populations locales comptent bien être acteurs de cette préservation, mais dans le respect de leurs droits et modes de vie. « “Nous nous sommes désacralisés, lance un intervenant au FOSPA, nous devons nous ’renaturaliser’  ». Eder et Teresa sont plus pragmatiques : « Nous sommes conscient que nous devons élargir notre champ d’action pour avoir plus de poids dans les espaces de décisions. Agir localement mais dans une perspective plus large. Cela nous renforce dans notre envie d’associer d’autres organisations au-delà du Río Paranapura. Ce ne sera pas simple, les freins existent, mais on pourrait commencer par des échanges de pratiques. »

 

Source : CNCD