Ahmed Saadat : « Reconstruire la résistance par le mouvement populaire »

Ahmed Sa’adat est devenu secrétaire général du Front populaire de libération de la Palestine (FPLP), le parti le plus important de la gauche radicale palestinienne, après l’assassinat de son prédécesseur, Abu Ali Mustafa, tué par deux roquettes lancées par un hélicoptère israélien contre son bureau à Ramallah.

En réponse, un commando du FPLP tua l’année suivante Rahavam Zeevi, ministre israélien et idéologue de la déportation des palestiniens. L’Autorité palestinienne a arrêté Sa’adat qui, malgré l’avis contraire de la Haute Cour de justice palestinienne, est resté dans la prison de Jéricho jusqu’au 2006. Cette année-là, en violation de toute convention internationalement reconnue sur la détention, l’armée israélienne a enlevé  Sa’adat, l’a déporté en le condamnant à 30 ans de prison en tant que “référent politique” d’une organisation considérée par Tel Aviv comme “terroriste”. Depuis 2006, il est dans les prisons israéliennes et il est périodiquement maintenu en isolement pendant de longues périodes, ce qui a conduit à une campagne de solidarité (#Free Ahmed Sa’adat) de la gauche internationaliste réclamant sa libération.

Stefano Mauro (Il manifesto), grâce au réseau de prisonniers du FPLP, a pu l’interviewer du régime carcéral dans lequel il vit, plus de dix ans après les dernières déclarations faites à des journaux étrangers

 

Stefano Mauro : Comment évaluez-vous la situation actuelle dans les Territoires Occupés ou l’attitude de l’administration Trump?

Ahmed Saadat : Tout d’abord, je tiens à vous  remercier pour cette interview. Il est essentiel de communiquer aux lecteurs européens et d’expliquer la vision de la gauche palestinienne face à la situation actuelle en Palestine et dans la région. Nous voyons les États-Unis et l’administration Trump comme une puissance dangereuse, non seulement pour le peuple palestinien, mais pour tous les peuples du monde. La seule différence entre Trump et les administrations précédentes est que Trump montre clairement le vrai visage du capitalisme et de l’impérialisme, poussant à l’extrême l’utilisation de l’hégémonie et du domaine. La décision de Trump de désigner Jérusalem comme capitale de l’État israélien et de transférer l’ambassade de Tel-Aviv est la continuation naturelle des 100 ans de colonisation en Palestine, après la déclaration Balfour (1917), dans le but de supprimer les droits des palestiniens et d’accélérer le nettoyage ethnique de notre peuple, en particulier en ce qui concerne Jérusalem.

Tous les Palestiniens rejettent et luttent contre les tentatives de Trump pour éliminer la question palestinienne. Notre peuple résiste à cette tentative non seulement avec des mots, mais avec les faits qui constituent la “Grande Marche du Retour” de Gaza, une véritable révolte populaire, où il y a également le FPLP, similaire à l’esprit de la première Intifada

 

Quelle stratégie permettrait aujourd’hui la reconstruction d’un puissant mouvement de libération palestinien?

Le devoir principal est la reconstruction et la réunification du mouvement de libération nationale de la Palestine. L’objectif est de mettre la Palestine, pour l’énième fois, sur la voie de la libération en réaffirmant l’essence même de la lutte palestinienne. Cela concerne principalement le retour des réfugiés et la construction d’un seul État libre, démocratique et laïc en Palestine – pas celui des frontières de 1967 – où tout citoyen peut vivre en paix sans distinction de religion ou de race. Une rupture profonde dans le mouvement palestinien, sur un niveau historique, a été certainement celle des accords d’Oslo en 1993: cela a déformé le véritable sens de notre lutte et la véritable essence du conflit. Une génération entière de palestiniens est née et a grandi dans l’illusion , après la signature de ce document catastrophique qui n’a amené que la division et la fragmentation du mouvement de libération palestinien.

Dans cet esprit, notre engagement est de reconstruire le front de libération nationale, c’est-à-dire l’OLP (Organisation de libération de la Palestine): nous nous voyons entre le Fatah et le Hamas pour créer un équilibre et préserver l’unité nationale, apportant notre idée progressiste de gauche et pour une  représentation populaire.

Toutes les classes palestiniennes doivent faire partie de ce processus d’unité et que les classes populaires ne devraient pas être exclues de la direction du mouvement, comme elles le sont depuis 40 ans.

 

Quelle alternative politique suggère donc le FPLP?

Nous pensons que le principe fondamental du changement est la participation populaire afin de permettre aux palestiniens de participer à la lutte – et à la prise de décision politique – de manière efficace et significative. Cela nécessite non seulement  d’un combat contre l’occupation, mais également d’une  lutte pour  regagner le droit des palestiniens de participer. En Jordanie, par exemple, il y a plus de quatre millions de palestiniens, la même chose pour les palestiniens au Liban, en Syrie et ailleurs, ainsi que pour ceux en Palestine. La participation et la leadership populaire sont nécessaires à la reconstruction du mouvement de résistance contre le sionisme et à la mise en œuvre d’une stratégie unifiée de libération de la Palestine. Cela doit évidemment se dérouler en Palestine comme dans les territoires de la diaspora, en Europe ou dans toutes le régions du monde où se trouvent des palestiniens. Si nos communautés sont toujours menacées par toutes sortes de crimes, des lois répressives et d’attaques de la part de la droite, nos objectifs seront plus difficiles à atteindre. Le point fondamental de notre vision repose sur ceci: le droit des personnes de participer au développement de leur avenir. C’est le processus démocratique de représentation pour lequel nous luttons, contrairement à ceux qui ont hégémonisé le peuple palestinien.

 

En 2017, le FPLP a célébré le 50e anniversaire de sa fondation. Comment évaluez-vous votre rôle actuel sur la scène politique palestinienne?

Le Front a conclu son septième congrès au début de 2014 et nous approchons maintenant du huitième congrès. Ce sera une occasion pour tous nos camarades, à l’intérieur et à l’extérieur de la Palestine, d’évaluer nos progrès et nos échecs. Ces dernières années, on peut dire que le FPLP a été confronté à d’énormes difficultés en termes de répression politique et financière. Les persécutions, les arrestations massives et les meurtres de nos cadres en sont un exemple clair. Malgré cela, nous avons amélioré nos capacités militaires à Gaza, car nous ne sommes pas dans les mêmes conditions que nous vivons en Cisjordanie. Nous y subissons à la fois l’occupation et la coordination sur la sécurité de l’Autorité palestinienne: de nombreux camarades, comme moi, sont emprisonnés précisément à cause de la coordination de sécurité entre l’AP et l’occupant. Nous sommes cependant présents dans toutes les formes de lutte (militaires, politiques, culturelles, sociales) et nous avons progressé en termes de participation populaire des jeunes, mais il est toujours difficile d’obtenir des résultats et une visibilité (par rapport à Fatah et Hamas, ndlr) en raison de la situation actuelle. Malgré les difficultés, nous sommes toujours engagés dans un processus de construction et de croissance de notre parti.

 

À quel point le FPLP a-t-il changé depuis sa fondation jusqu’à maintenant?

Le Front a beaucoup changé ces dernières années, puisque nous parlons d’un demi-siècle. En bref, la vie de notre parti comporte quatre phases. La première, qui pourrait être identifié comme “l’ère jordanienne”, de 1967 à 1972; la seconde, l’expérience de la révolution palestinienne et du FPLP au Liban, de 1973 à 1982; le troisième, le premier grand soulèvement populaire palestinien, l’Intifada, de 1987 à 1993; et enfin, la “mise en scène” du processus dit d’Oslo. Les changements ont affecté le Front à différents niveaux: politique, théorique, organisationnel. Ces transformations nous ont touché comme ils ont touché d’autres partis: les guerres dans la région, les accords de paix entre les régimes arabes et Israël, la chute de l’Union soviétique et du bloc socialiste ou, enfin, le processus de vente de nos terres, étiqueté également en tant que “processus de paix”. Tous ces facteurs ont influencé le Front, sa force et son analyse. Nous avons fait des choix et des erreurs qui nous ont pénalisés et qui sont apparues, en raison de contradictions internes, même lors des congrès précédents, dans la mesure où nous nous sommes toujours engagés dans l’autocritique pour améliorer nos limites.

Cependant, nous sommes parvenus à la conclusion, de 1992 à nos jours, à cause des forces des droites palestiniennes et de l’inexorable agression israélienne sur nos terres et sur notre droit d’exister, que notre parti, comme notre peuple, traverse une crise générale: théorique, politique , économique et nous pensons que cette crise ne peut être surmontée que par la résistance et la lutte populaire à tous les niveaux.

 

Quel est le rôle du mouvement des détenus dans les prisons israéliennes dans la lutte de libération palestinienne?

Le mouvement des détenus à l’intérieur des prisons israéliennes a toujours joué un rôle central et important dans la lutte contre l’oppression sioniste. Non seulement dans notre confrontation quotidienne entre occupants et prisonniers, en tant que “ligne de front”, mais également dans notre rôle sur la scène politique en Palestine. Il faut se rappeler que l’accord d’unité nationale palestinienne, appelé “Document des prisonniers”, a été élaboré au sein des prisons et constitue la base de toutes les discussions ultérieures sur la résistance palestinienne. Le mouvement des prisonniers a connu diverses expériences de lutte, de grève de la faim, avec la mort de nombreux prisonniers sous torture. Nous, les prisonniers politiques, nous avons été définis comme l’avant-garde et le cœur de la révolution palestinienne. En effet, Israël lui-même tente de contrer la lutte palestinienne et ses dirigeants par l’emprisonnement, en opprimant tout mouvement de résistance: qu’il soit des étudiants, des féministes,  des syndicaliste ou  des jeunes. En substance, les prisons ont toujours été un lieu où se rencontrent toutes les différentes âmes de la résistance et c’est précisément pour cette raison que les Palestiniens définissent souvent les prisons comme “les écoles de la révolution”.

Nous ne sommes pas séparés du mouvement de libération en dehors des prisons, mais nous formons tous un mouvement de résistance puisque les prisonniers palestiniens sont originaires de toute la Palestine: de la Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem. Nous considérons également les prisonniers politiques palestiniens incarcérés dans les prisons américaines et françaises comme faisant partie de notre mouvement, en particulier Georges Ibrahim Abdallah, emprisonné en France depuis plus de 34 ans.

 

Source : L’Humanité 

Source originelle : Il Manifesto