Agrobusiness et épidémie: d’où vient le coronavirus

Le coronavirus maintient le monde dans un état de choc. Rob Wallace, biologiste de l’évolution, nous parle des dangers du Covid-19. Selon lui, Londres, New York et Hong Kong sont les principaux lieux de reproduction des virus. Enfin, il propose des solutions durables pour lutter contre les maladies infectieuses.

Quel danger représente ce nouveau coronavirus ?

Rob Wallace : Cela dépend de différents facteurs. Où en est l’épidémie locale dans votre région ? Au début, au pic, à la fin ? Quelle est la qualité de la réponse en matière de santé publique dans votre région ? Quelles sont les données démographiques dans votre région ? Quel âge avez-vous ? Êtes-vous immunologiquement compromis ? Quel est votre état de santé sous-jacent ? Et puis il y a des facteurs qui ne sont pas diagnostiquables, par exemple, est-ce que votre immunogénétique, la génétique sous-jacente à votre réponse immunitaire, s’aligne ou non avec le virus ?

Au niveau des populations, le Covid-19 affichait un taux de mortalité de 2 à 4 % au début de l’épidémie à Wuhan. En dehors de Wuhan, le taux de mortalité semble baisser à environ 1 %, voire moins, mais il semble aussi augmenter par endroits, notamment en Italie et aux États-Unis. Sa mortalité ne semble donc pas très élevée par rapport, par exemple, au SRAS à 10 %, à la grippe de 1918 à 5-20 %, à la « grippe aviaire » H5N1 à 60 % ou, à certains endroits, au virus Ebola à 90 %. Mais elle dépasse certainement le taux de 0,1 % de la grippe saisonnière. Le danger ne se limite pas au taux de mortalité. Nous devons nous attaquer à ce que l’on appelle la pénétrance ou le taux d’attaque communautaire : quelle proportion de la population mondiale est touchée par l’épidémie ?

Pourriez-vous être plus précis ?

Le réseau mondial de transport n’a jamais été aussi connecté. En l’absence de vaccins ou d’antiviraux spécifiques pour les coronavirus, et en l’absence de toute immunité collective contre le virus, même une souche dont le taux de mortalité n’est que de 1 % peut présenter un danger considérable. Avec une période d’incubation allant jusqu’à deux semaines et des preuves de plus en plus nombreuses d’une certaine transmission avant la maladie – c’est-à-dire avant que nous sachions que des personnes sont infectées –, il est probable que peu d’endroits seront exempts d’infection. Si, par exemple, le Covid-19 infecte quatre milliards de personnes avec un taux de mortalité de 1 %, cela représentera 40 millions de morts. Une petite proportion d’un grand nombre peut constituer un nombre très important.

Ce sont des chiffres effrayants pour un pathogène apparemment peu virulent…

C’est certain et nous n’en sommes qu’au début de l’épidémie. Il est important de comprendre que de nombreuses nouvelles infections évoluent au cours des épidémies. L’infectiosité, la virulence ou les deux peuvent s’atténuer. Au contraire, on a vu d’autres épidémies augmenter en virulence.

La première vague de la pandémie de grippe, au printemps 1918, était une infection relativement bénigne. Ce sont les deuxième et troisième vagues de l’hiver et de l’année 1919 qui ont tué des millions de personnes.

Les sceptiques de la pandémie affirment que le nombre de patients infectés et tués par le coronavirus est bien inférieur à celui de la grippe saisonnière typique. Que pensez-vous de cette assertion ?

Je serais le premier à me réjouir si cette épidémie s’avérait peu virulente. Mais ces efforts pour écarter le Covid-19 en tant que danger possible en citant d’autres maladies mortelles, en particulier la grippe, sont un artifice rhétorique pour faire comme si l’inquiétude concernant le coronavirus était déplacée.

La comparaison avec la grippe saisonnière est donc trompeuse…

Il n’est pas très logique de comparer deux agents pathogènes sur des parties différentes de leur courbe épidémique. Oui, la grippe saisonnière infecte plusieurs millions de personnes dans le monde, tuant, selon les estimations de l’OMS, jusqu’à 650 000 personnes par an. Cependant, le Covid-19 ne fait que commencer son voyage épidémiologique. Et contrairement à la grippe, nous n’avons ni vaccin, ni immunité collective pour ralentir l’infection et protéger les populations les plus vulnérables.

Même si la comparaison est trompeuse, ces deux maladies sont des virus, ils appartiennent même à un groupe spécifique, les virus à ARN. Les deux peuvent provoquer une maladie. Tous deux affectent la bouche et la gorge, et parfois aussi les poumons. Enfin, ils sont tous deux assez contagieux.

Ce sont des similitudes superficielles qui ratent un élément essentiel dans la comparaison de ces deux agents pathogènes. Nous en savons beaucoup sur la dynamique de la grippe. Nous en savons très peu sur le Covid-19. Nous sautons dans l’inconnu. Il y aura beaucoup d’éléments sur le Covid-19 qui demeureront inconnus jusqu’à ce que l’épidémie se manifeste pleinement. En même temps, il est important de comprendre qu’il ne s’agit pas de comparer le Covid-19 à la grippe. Il y a le Covid-19 d’une part et la grippe d’autre part. L’émergence d’infections multiples capables de devenir pandémiques et de s’attaquer conjointement aux populations devrait être la préoccupation principale.

Vous faites des recherches sur les épidémies et leurs causes depuis plusieurs années. Dans votre livre Big Farms Make Big Flu, vous tentez d’établir des liens entre les pratiques agricoles industrielles, l’agriculture biologique et l’épidémiologie virale. Quelles sont vos conclusions ?

Le véritable danger de chaque nouvelle épidémie est l’échec – ou, pour mieux dire, le refus – de comprendre que chaque nouveau Covid-19 n’est pas un incident isolé. L’augmentation de l’occurrence des virus est étroitement liée à la production alimentaire et à la rentabilité des sociétés multinationales. Quiconque cherche à comprendre pourquoi les virus deviennent plus dangereux doit étudier le modèle industriel de l’agriculture et, plus particulièrement, de l’élevage animal. À l’heure actuelle, peu de gouvernements, et peu de scientifiques sont prêts à le faire. Bien au contraire.

Lorsque de nouveaux foyers apparaissent, les gouvernements, les médias et même la plupart des établissements médicaux sont tellement concentrés sur chaque urgence qu’ils écartent les causes structurelles qui poussent de multiples agents pathogènes marginalisés à devenir soudainement des célébrités mondiales, les uns après les autres.

Qui faut-il blâmer ?

J’ai parlé de l’agriculture industrielle, mais elle s’inscrit dans un champ bien plus large. Le Capital est le fer de lance de l’accaparement des dernières forêts primaires et des terres agricoles détenues par les petits exploitants dans le monde. Ces investissements favorisent la déforestation et le développement, ce qui entraîne l’apparition de maladies. La diversité et la complexité fonctionnelles que représentent ces immenses étendues de terre sont rationalisées de telle sorte que des agents pathogènes auparavant enfermés se répandent dans le bétail local et les communautés humaines. En bref, les centres du Capital, des endroits comme Londres, New York et Hong Kong, devraient être considérés comme nos principaux foyers de maladies.

Pour quelles maladies est-ce le cas ?

Il n’y a pas d’agents pathogènes indépendants du Capital à ce stade. Même les plus éloignés sont touchés : le virus Ebola, le virus Zika, les coronavirus, la fièvre jaune, diverses formes de grippe aviaire et la peste porcine africaine comptent parmi les nombreux agents pathogènes qui quittent les arrière-pays les plus reculés pour se diriger vers les boucles périurbaines, les capitales régionales et, finalement, vers le réseau mondial de transport. On passe de chauves-souris frugivores du Congo à la mort de baigneurs à Miami en quelques semaines.

Quel est le rôle des entreprises multinationales dans ce processus ?

À l’heure actuelle, la Terre est en grande partie une ferme planétaire, tant en matière de biomasse que de terres utilisées. L’agro-industrie vise à accaparer le marché alimentaire. La quasi-totalité du projet néolibéral est organisée autour du soutien aux efforts des entreprises basées dans les pays industrialisés les plus avancés pour voler les terres et les ressources des pays plus faibles.

En conséquence, nombre de ces nouveaux agents pathogènes, jusqu’alors tenus en échec par des écologies forestières en évolution constante, sont désormais libres, et menacent le monde entier.

Quels sont les effets des méthodes de production des entreprises agroalimentaires sur ce phénomène ?

L’agriculture capitaliste qui remplace les écologies plus naturelles offre les moyens exacts par lesquels les agents pathogènes peuvent développer les phénotypes les plus virulents et les plus infectieux. On ne pourrait pas concevoir un meilleur système pour produire des maladies mortelles.

Comment cela se fait-il ?

Les monocultures génétiques d’animaux domestiques suppriment les pare-feu immunitaires disponibles pour ralentir la transmission. Des populations plus nombreuses et plus denses favorisent des taux de transmission plus élevés tandis que les conditions de promiscuité diminuent la réponse immunitaire. Le haut débit, inhérent à toute production industrielle, fournit un approvisionnement continuellement renouvelé de sujets sensibles, constituant une forme de carburant pour l’évolution de la virulence. En d’autres termes, l’agro-industrie est tellement axée sur les profits que la sélection d’un virus qui pourrait tuer un milliard de personnes est considérée comme un risque valable.

Quoi ?!

Ces entreprises peuvent simplement externaliser les coûts de leurs opérations épidémiologiquement dangereuses sur tous les autres. Des animaux eux-mêmes aux consommateurs, en passant par les travailleurs agricoles, les environnements locaux et les gouvernements du monde entier. Les dommages sont si importants que si nous devions réintégrer ces coûts dans les bilans des entreprises, l’agro-industrie telle que nous la connaissons serait définitivement arrêtée. Aucune entreprise ne pourrait supporter les coûts des dommages qu’elle impose.

Dans de nombreux médias, on prétend que le point de départ du coronavirus était un « marché d’aliments exotiques » à Wuhan. Cette description est-elle fondée ?

Oui et non. Il existe des indices spatiaux en faveur de cette hypothèse. La généalogie des contacts a permis de relier les infections au marché de gros des fruits de mer du Hunan, à Wuhan, où des animaux sauvages étaient vendus. L’échantillonnage de l’environnement semble permettre de localiser l’extrémité ouest du marché où les animaux sauvages étaient détenus.

Mais jusqu’où faut-il remonter et jusqu’où faut-il enquêter ? Quand exactement l’urgence a-t-elle vraiment commencé ? En se concentrant sur le marché de Wuhan, on passe à côté des origines de l’agriculture sauvage dans l’arrière-pays et de sa capitalisation croissante. À l’échelle mondiale, et en Chine, l’alimentation sauvage est de plus en plus formalisée comme secteur économique. Mais sa relation avec l’agriculture industrielle va au-delà du simple partage des mêmes revenus. À mesure que la production industrielle – porcine, avicole et autres – s’étend à la forêt primaire, elle fait pression sur les exploitants d’aliments sauvages pour qu’ils s’enfoncent davantage dans la forêt à la recherche de populations sources, augmentant ainsi l’interface avec de nouveaux agents pathogènes et leur propagation, notamment le Covid-19.

Le Covid-19 n’est pas le premier virus à se développer en Chine que le gouvernement a tenté de dissimuler.

Oui, mais il ne s’agit pas d’une exception chinoise. Les États-Unis et l’Europe ont également servi de terrain d’essai pour de nouveaux virus de grippes, récemment H5N2 et H5Nx, et leurs multinationales et représentants néocoloniaux ont été à l’origine de l’émergence d’Ebola en Afrique de l’Ouest et de Zika au Brésil. Les responsables étatsuniens de la santé publique ont couvert l’agro-industrie lors des épidémies de H1N1 (2009) et de H5N2.

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a maintenant déclaré une « urgence sanitaire de portée internationale ». Cette étape est-elle correcte ?

Oui. Le danger d’un tel agent pathogène est que les autorités sanitaires ne maîtrisent pas la distribution statistique des risques. Nous n’avons aucune idée de la façon dont l’agent pathogène peut réagir. Nous sommes passés en quelques semaines d’une épidémie dans un marché à des infections qui se sont répandues dans le monde entier. L’agent pathogène pourrait tout simplement s’épuiser. Ce serait formidable. Mais nous n’en savons rien. Une meilleure préparation augmenterait les chances de réduire la vitesse de propagation de l’agent pathogène.

La déclaration de l’OMS fait également partie de ce que j’appelle la théâtralisation de la pandémie. Les organisations internationales meurent à cause de leur inaction, comme la Société des Nations. Les diverses organisations de l’ONU sont toujours préoccupées par leur pertinence, leur pouvoir et leur financement. Mais cet activisme peut aussi converger et permettre la préparation et la prévention réelles dont le monde a besoin pour perturber les chaînes de transmission de Covid-19.

La restructuration néolibérale du système de soins de santé a aggravé à la fois la recherche et les soins généraux des patients, par exemple dans les hôpitaux. Quelle différence un système de soins de santé mieux financé pourrait-il faire pour lutter contre le virus ?

Il y a l’histoire terrible, mais révélatrice, de l’employé d’une société d’appareils médicaux de Miami qui, à son retour de Chine avec des symptômes ressemblant à ceux de la grippe, a exigé qu’un hôpital local lui fasse passer un test de dépistage du Covid-19. Son option minimale Obamacare ne couvrait pas les tests : il s’est soudainement retrouvé à devoir payer 3 270 dollars.

Il pourrait être intéressant dans le contexte étatsunien d’exiger une ordonnance d’urgence qui stipule qu’en cas de pandémie, toutes les factures médicales liées aux tests d’infection et au traitement après un test positif soient payées par le gouvernement fédéral. Nous voulons encourager les gens à chercher de l’aide plutôt que de se cacher – et d’infecter les autres – parce qu’ils n’ont pas les moyens de se faire soigner. La solution évidente est un service national de santé – doté d’un personnel et d’équipements suffisants pour gérer de telles urgences à l’échelle de la communauté – afin qu’un problème aussi ridicule que celui de décourager la coopération communautaire ne se pose jamais.

Dès que le virus est découvert dans un pays, les gouvernements réagissent partout par des mesures autoritaires et punitives, comme la mise en quarantaine obligatoire de zones entières de terres et de villes. Des mesures aussi drastiques sont-elles justifiées ?

Utiliser une épidémie pour tester le dernier cri en matière de contrôle autocratique est une catastrophe : le capitalisme a déraillé. En matière de santé publique, il me paraît a priori plus judicieux de s’appuyer sur la confiance et l’empathie, qui sont des facteurs épidémiologiques décisifs. Sans eux, les autorités perdent le soutien des populations.

Un certain sens de la solidarité et du respect est essentiel pour susciter la coopération dont nous avons besoin pour survivre ensemble à de telles menaces. Des quarantaines autonomes avec le soutien approprié – vérifications par des brigades de quartier formées, des camions d’approvisionnement alimentaire faisant du porte-à-porte, la suspension du travail et l’assurance chômage – peuvent susciter ce type de coopération, et créer le sentiment que nous sommes tous dans le même bateau.

En Allemagne, l’extrême droite et d’autres groupes associés aux politiciens de l’AfD utilisent la crise du coronavirus dans leurs campagnes d’agitation. Ils diffusent de faux rapports sur le virus et exigent du gouvernement des mesures plus autoritaires : restriction des vols et des arrêts d’entrée pour les migrants, fermeture des frontières et quarantaine forcée…

L’interdiction de voyager et la fermeture des frontières sont des exigences qui permettent à la droite radicale de racialiser des maladies désormais mondiales. C’est évidemment un non-sens. À ce stade, étant donné que le virus est en train de se propager partout, la chose sensée à faire est de travailler à développer une santé publique résiliente qui ait les moyens de traiter et de guérir quiconque se présente avec une infection. Il faudrait évidemment commencer par cesser de voler les terres des gens à l’étranger et de favoriser ainsi les exodes. Ainsi nous pourrions empêcher les agents pathogènes d’apparaître.

À quoi pourraient ressembler des changements durables ?

Pour réduire l’apparition de nouveaux foyers de virus, la production alimentaire doit changer radicalement. L’autonomie des agriculteurs combinée à un secteur public fort pourrait freiner les effets cliquets sur l’environnement et les emballements infectieux.

Il faudrait également réintroduire des variétés diverses d’animaux et de cultures – dans le cadre d’un ré-ensauvagement stratégique – tant au niveau des exploitations agricoles qu’au niveau régional. Permettre aux animaux destinés à l’alimentation de se reproduire sur place pour transmettre les immunités développées. Relier la production à la circulation. Subventionner des programmes de soutien des prix de vente et d’achat par les consommateurs pour soutenir la production agroécologique. Défendre ces expériences à la fois contre les contraintes que l’économie néolibérale impose aux individus et aux communautés et contre la menace d’une répression étatique menée par le capital.

Quels mots d’ordre porter face à la dynamique croissante des épidémies ?

Il faut mettre définitivement fin à l’agro-industrie en tant que mode de reproduction sociale, ne serait-ce que pour des raisons de santé publique. La production alimentaire capitaliste repose sur des pratiques qui mettent en danger l’humanité tout entière, contribuant en l’occurrence à déclencher une nouvelle pandémie mortelle.

Nous devons exiger que les systèmes alimentaires soient socialisés de manière à empêcher l’émergence d’agents pathogènes aussi dangereux. Pour cela, il faudra d’abord réintégrer la production alimentaire dans les besoins des communautés rurales. Cela nécessitera des pratiques agroécologiques qui protègent l’environnement et les agriculteurs qui cultivent nos aliments. En gros, nous devons combler les fossés métaboliques qui séparent nos écologies de nos économies. En bref, nous avons un monde à gagner.

 

Source: Acta Zone