« Waltz with Bachir », un film moins honnête qu’il n’y paraît

Bachir
Le film se présente, et c’est ainsi qu’il a été généralement accueilli, comme une narration honnête et introspective d’un parcours menant à une confrontation avec la culpabilité et la responsabilité. Plus d’un quart de siècle après les atrocités de Sabra et Chatila, au cours desquelles environ 2000 civils ont été brutalement assassinés, nous sommes témoins d’un moment de perversion : un film israélien, en apparence « contre la guerre », remporte plusieurs prix cinématographiques israéliens et internationaux dans le contexte, non seulement de la brutale occupation israélienne, des violations du droit international, du racisme et du refus de leurs droits aux réfugiés, mais aussi dans celui des récentes atrocités commises par les forces israéliennes à Gaza.

Un soir dans un bar, un ami raconte au réalisateur, Ari Folman, les rêves qui lui reviennent constamment au sujet de la période qu’il a passée au Liban en 1982 et Folman est inquiet de découvrir qu’il ne se souvient absolument pas de son service militaire au Liban à l’âge de 19 ans. C’est le point de départ du voyage cinématographique de Folman. Il essaie de reconstituer ce qui est arrivé en parlant avec plusieurs vieux amis qui ont également combattu au Liban. Ceux-ci constituent un groupe varié d’hommes dans la cinquantaine, pratiquant l’auto dérision, des libéraux et essentiellement des personnes sympathiques. Une de ses premières visites mène Folman chez un vieux compagnon de régiment installé maintenant en Hollande où il vend du falafel « la nourriture saine et moyen-orientale est populaire » dit-il désabusé, pas du tout troublé par le fait de s’être approprié complètement la culture palestinienne et arabe. Mais Valse avec Bachir aborde des sujets plus importants que le falafel ; c’est un film qui retrace la quête d’un Israélien cherchant à se souvenir – ou à tirer de l’oubli – le rôle israélien dans le massacre brutal des Palestiniens à Sabra et Chatila. Ou c’est du moins l’objectif ostensible du film.

Folman parle plusieurs fois avec son ami psychologue, une figure sage qui a les pieds sur terre et agit comme référence morale pendant tout le film. Il est l’incarnation ashkénaze séculière juive d’un prêtre – le divan est une sorte de confessionnal où l’on va chercher la validation et la rédemption. Quand Folman commence à lui parler de ses flashbacks, son ami – prenant la voix d’un thérapeute, d’un prêtre et d’un philosophe – lui fait des réflexions rassurantes sur la mémoire : « Nous n’allons pas là ou nous ne voulons pas aller » dit-il. « La mémoire nous emmène là où nous voulons aller ». Interpréter ça dans le contexte des tropes de mémoire du film, du souvenir et des comptes moraux à rendre, c’est reconnaître que ce commentaire décrit bien tout le film – le travail de mémoire que le film entreprend ne mène pas les Israéliens vers des endroits où ils ne veulent pas réellement aller.

Dire que les Palestiniens sont absents dans Valse avec Bachir, dire qu’il s’agit d’un film qui ne traite pas des Palestiniens, mais des Israéliens qui ont fait leur service au Liban, traduit à peine la violence que ce film fait aux Palestiniens. Il n’y a rien d’intéressant ou de nouveau dans la manière dont on décrit les Palestiniens – ils n’ont pas de nom, ils ne parlent pas, ils sont anonymes. Mais ce ne sont pas simplement des victimes sans visage. Au contraire, les victimes de l’histoire racontée par Valse avec Bachir ce sont des soldats israéliens. Leur angoisse, les questions qu’ils se posent, leur confusion, leur douleur – voilà qui est censé nous émouvoir. L’animation en rotoscope est très bien faite, les expressions du visage sont tellement engageantes, subtiles et torturées, et nous nous surprenons à grimacer et haleter devant les épreuves et les tribulations des jeunes soldats israéliens et devant l’angoisse qu’ils vivent plus tard. Nous ne voyons pas d’ expression sur les visages des Palestiniens ; on ne s’attarde que sur des visages morts, anonymes. Alors que les Palestiniens ne sont jamais pleinement humains, les Israéliens le sont et sont de fait humanisés de bout en bout du film.

Nous voyons souvent les Palestiniens – pour autant qu’on les voie – explosant en morceaux ou gisant morts, mais il y a une scène où des femmes palestiniennes en deuil occupent une rue. Elles ne parlent pas ; elles pleurent et elles crient. Nous ne voyons pas les rides amères de leur deuil, nous ne voyons pas leurs larmes. La caméra zoome plutôt sur le visage de Folman-jeune qui les regarde : sa respiration devient plus haletante, et il fait fonction d’ancre émotionnelle dans la scène. Ceci est très typique du film en ce que la souffrance et les expériences des Palestiniens ne valent que pour l’effet qu’elles ont sur les soldats israéliens et jamais en tant que telles.

Plusieurs critiques ont signalé les séquences – réelles et horrifiantes – de Sabra et Chatila à la fin du film. Effectivement, les seules personnes dépeintes dans le film qui ne sont pas en dessin animé sont les Palestiniens de cette séquence. Il y a une femme qui hurle et qui pleure. Elle crie « mon fils, mon fils » en arabe. Elle répète constamment en arabe « prenez des photos, prenez des photos » « où sont les Arabes, où sont les Arabes ». Mais ses mots ne sont pas sous-titrés ; il y a simplement une femme qui hurle et ses mots sont incompréhensibles et hors de propos. Donc dans le même geste qui nous rappelle que le massacre n’était pas une animation, mais un événement réel, on arrive à nous présenter les victimes de ce massacre d’une manière très déshumanisée et aliénante. Assumer la mère palestinienne qui hurle n’a rien à voir avec que la réflexion tranquille et les manières calmes de l’ancien combattant israélien. Folman ne parle avec aucun des Palestiniens ; les seuls Palestiniens sont ceux que nous voyons dans les flashbacks et dans cette séquence à la fin du film. Les Palestiniens sont non seulement essentiellement absents, ils appartiennent aussi à un événement – Sabra et Chatila. Les Palestiniens ne s’inscrivent pas dans le passage du temps ; ils sont gelés dans un cri incompréhensible et en fait inaudible.

Ce n’est pas que l’absence des Palestiniens soit nécessairement un problème en soi. Il y a effectivement des films où l’absence est la clé et devient donc une présence d’autant plus significative. Dans le film d’Alfred Hitchcock Rebecca par exemple, l’absence obsédante du véritable personnage central, les traces qu’elle a laissées, les allusions qui y sont faites rendent Rebecca d’autant plus présente. Ce n’est pas le cas avec les Palestiniens de Valse avec Bachir. Ils sont périphériques à l’histoire de la vie émotionnelle des anciens combattants israéliens, une histoire de découverte de soi et de rédemption israéliennes. Effectivement, on se rend compte que le réalisateur n’a pas besoin de découvrir les événements de Sabra et Chatila pour pleinement comprendre le rôle qu’il a joué là-bas, ce qui s’est passé, sa responsabilité ou vérité. Sabra et Chatila sont plutôt des portails vers « d’autres camps ». Le psychologue – ami – philosophe – prêtre, – référence morale – dit à Folman que ceci concerne en fait « un autre massacre » « les autres camps ». À ce stade, on apprend que les parents de Folman étaient des survivants des camps. « Tu étais impliqué dans le massacre bien longtemps avant qu’il ne se produise » dit le psychologue « par le biais des souvenirs d’Auschwitz de tes parents ». L’ami suggère comme solution que Folman aille à Sabra et Chatila pour découvrir ce qui s’est passé. Tout devient clair. Voilà le sens de Sabra et Chatila – un moyen, un mécanisme, un chapitre dans la découverte de soi des Israéliens, un moyen de faire la paix avec soi-même. Les Palestiniens sont doublement absents.

L’ami psychologue de Folman, comme je suppose beaucoup de psychologues, parle souvent sur le mode thérapeutique, en plus du mode prêtre – philosophe. Il avance l’idée que Folman a réprimé ses souvenirs parce que son moi de 19 ans – les camps palestiniens servant de simulacre pour ces « autres camps »- s’est inconsciemment associé aux nazis. Mais, rappelle-t-il à Folman maintenant, à Sabra et Chatila Folman n’a pas tué, il a seulement allumé des « balises lumineuses ». Donc, tandis que Folman était au bord d’une culpabilité écrasante, son ami psychologue l’éloigne du précipice. Folman et ses contemporains n’ont pas besoin de porter la culpabilité des assassins – ils étaient des complices. Ils ont allumé les balises lumineuses pour que les milices de la phalange, leur allié au Liban, puissent voir ce qu’elles faisaient pendant leur boucherie.

S’il n’est pas si facile de dire qui faisait le sale boulot et pour le compte de qui, Israël n’était quand même le sous-traitant de personne quand il a envahi le Liban. Le film ne nous montre ni les bombardements israéliens de Beyrouth, qui ont tué 18000 personnes et en on blessé 30.000, ni les violations commises contre les civils, ni la destruction de la résistance palestinienne et libanaise. Et qu’en est-il du fait que l’Organisation de libération de la Palestine et les résistants armés avaient été évacués plus de deux semaines avant les massacres et que c’est le lendemain du départ des forces multinationales de Beyrouth, que Sharon, le ministre israélien de la défense, a annoncé qu’il restait 2000 « terroristes » dans les camps ? La quête de Folman au sujet de la responsabilité dans Valse avec Bachir s’attache à l’allumage des balises lumineuses pendant que les phalangistes « nettoyaient » les camps. Dans Valse avec Bachir on ne dit pas que deux mois avant les massacres, Sharon avait annoncé qu’il comptait envoyer les phalangistes dans les camps, que l’armée israélienne avait encerclé et bloqué les camps, qu’elle avait bombardé les camps, que des francs-tireurs avaient visé les habitants des camps pendant les jours qui avaient précédé les massacres et qu’ensuite, ayant donné le feu vert aux phalangistes pour qu’ils entrent à Sabra et Chatila, l’armée israélienne avait empêché les Palestiniens de s’échapper des camps.

Le film place la responsabilité des massacres sans équivoque sur le dos des phalangistes libanais. Les soldats israéliens ont des réticences, mais ne font rien, les responsables israéliens sont informés et ne font rien : ce sont les phalangistes que l’on décrit comme des êtres brutaux et inutilement violents. Mais,ce n’est pas un film au sujet des Palestiniens, pas plus qu’un film sur les phalangistes libanais, c’est un film au sujet des Israéliens. Apparemment, l’argument c’est que les jeunes soldats israéliens sont moralement supérieurs à ces bêtes assoiffées de sang, non seulement parce que ce ne sont pas eux, mais les phalangistes qui ont effectivement massacré et exécuté les victimes, mais aussi parce qu’ils sont supérieurs de par leur simple existence.

À un moment où il est censé être brutalement honnête, un des amis de Folman fait remarquer tristement qu’il s’était rendu compte qu’il « n’était pas le héros qui sauve la vie de tout le monde ». Essentiellement, ceci est la limite de la notion de responsabilité dans ce film : l’ancien combattant israélien se sent coupable de n’avoir pas été un héros. La douleur de n’avoir rien fait à l’époque, malgré les problèmes de conscience, même à l’époque, que le film met en contraste avec les responsables israéliens et, de façon plus marquée, avec les phalangistes.

Les suites immédiates de Sabra et Chatila montrent un moment rare, mais limité, où les Israéliens s’interrogent. Il semble bizarre qu’un film israélien aux prises avec la responsabilité des massacres supprime complètement ce moment de l’histoire israélienne et de sa mémoire collective. Après des manifestations réunissant plus de 300 000 personnes, le gouvernement israélien a établi la commission Kahan pour mener une enquête sur ce qui s’était passé à Sabra et Chatila. Les enquêteurs avaient plusieurs limitations et une de leurs conclusions a été que le ministre de la défense, Ariel Sharon, était indirectement, mais personnellement responsable des massacres ; on lui enleva son portefeuille ministériel. Bien entendu, le même Ariel Sharon a été plus tard élu et réélu comme premier ministre d’Israël.

Quand Folman et ceux avec lesquels il parle racontent ce qui s’est passé au Liban, ils répètent souvent « ils nous tiraient dessus de tous les côtés » « nous sommes attaqués, nous ripostons ». On ne se rend jamais compte qu’Israël a envahi le Liban – le mot « invasion » est à peine utilisé dans tout le film. Les soldats sont des jeunes gens qui partent à la guerre avec un esprit combatif, rêvent de femmes, se demandent comment prouver leur masculinité, souffrent d’avoir été largués par leurs petites amies. Et les chansons qu’ils chantent sont dynamiques et les paroles sont du genre « Bonjour Liban…. tu saignes à mort dans mes bras »,  » j’ai bombardé Sidon », « j’ai bombardé Beyrouth, j’ai bombardé Beyrouth tous les jours ». Ces paroles sont censées être grinçantes, mais elles donnent néanmoins l’image de garçons naïfs qui n’ont aucune idée du traumatisme dans lequel ils pénètrent inconsciemment. Si on lui reprochait de n’avoir pas montré clairement dans ce film le rôle d’Israël, qu’on lui disait que ces infortunés garçons font aussi partie d’une armée d’invasion qui commet des actes d’agression, Folman répondrait probablement que s’il l’avait fait, il serait entré dans le domaine de la politique et que ce film se voulait humain. Une des choses qui me troublent le plus parmi les admirateurs de ce film c’est qu’ils disent que ce film est fantastique pour le grand public parce qu’il n’est pas nécessaire de connaître l’historique de la question pour l’apprécier. Qu’Israël ait lancé une offensive brutale qui a tué des milliers de civils libanais et palestiniens n’est apparemment pas important. Comme on a écarté la “politique” et l’“historique”, il nous reste quelque chose de trompeur et d’insipide. Son message principal devient « la guerre pue ». Et pourquoi la guerre pue-t-elle ? Parce qu’elle traumatise – principalement les soldats. Quand Valse avec Bachir a remporté le Golden Globe du meilleur film étranger en janvier alors que la machine militaire israélienne se déchaînait contre Gaza, que des crimes de guerre et des atrocités étaient commises par les soldats israéliens, tout que Folman a trouvé à dire c’est  : « mon film est contre la guerre et par conséquent – et c’est triste – il sera toujours d’actualité ». Étant donné la dérobade dans le film devant la responsabilité et la mise hors contexte de la narration, cette déclaration est à peine surprenante.

En dernière analyse, c’est de cela que parle Valse avec Bachir : la dérobade devant la responsabilité. Ce n’est pas que l’introspection offerte par le film n’est que partielle et que nous serions simplement négatifs en nous disant insatisfaits. C’est parce que nous n’avons aucune idée du rôle joué par Israël au Liban, parce qu’il s’agit de racheter de façon éthique et morale le réalisateur et ses contemporains – et par extension le soi israélien, l’armée et la nation israélienne, la collectivité israélienne en d’autres termes – que ce film est un acte, non pas d’introspection limitée, mais une auto justification. Il essaie de démêler les scrupules pour que le soi retrouve sa stabilité tel qu’il est actuellement constitué ; le film ne pose pas de questions dérangeantes qui déstabiliseraient le soi. Et on nous rappelle le commentaire fait par le psychologue au début du film « nous ne nous rendons pas dans les endroits où nous ne voulons pas aller. La mémoire nous emmène là où nous voulons aller. » Cela explique peut-être comment, alors que Gaza était décimée, Israël acclamait et récompensait Valse avec Bachir ; outre les nombreux prix internationaux, le film a raflé six récompenses de l’académie israélienne du film. En fait, ces mêmes Israéliens qui se pressaient pour voir le film ont approuvé avec enthousiasme l’opération plomb fondu à Gaza. Selon un sondage diffusé le 14 janvier par l’université de Tel-Aviv, une majorité écrasante de 94 % des Israéliens juifs appuyait ou soutenait fortement l’opération.

Ce qui est alarmant n’est pas l’approbation que rencontre le film. Cela était à prévoir. Ce qui est si troublant au sujet de l’accueil réservé à Valse avec Bachir c’est qu’il se soit trouvé des Arabes, des Palestiniens et d’autres libéraux béats d’admiration devant ce film. Il n’y a aucune raison de se satisfaire de si peu, de demander si peu aux Israéliens. Si les Palestiniens ne continuent pas à réclamer des comptes à Israël qui le fera ?

Dans son classique anticolonialiste , Les Damnés de la terre, Frantz Fanon, psychiatre et révolutionnaire, inclut à la fin une série d’études de cas sur ses patients. Il y a des victimes de la torture. Mais il y a aussi les tortionnaires qui sont inquiets, qui souffrent, qui ont des cauchemars. Fanon relève l’absurdité – et l’inhumanité – de leur demande de thérapie pour arriver à accepter ce qu’ils font et qu’ils ont absolument l’intention de continuer à faire. Valse avec Bachir répond à l’appel collectif israélien pour ce type de thérapie.

 

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