Vous savez comment le soldat tue ?

Quelques centaines de mètres à peine et moins de vingt-quatre heures séparent la mort d’Abdel Kader Badaoui de celle de Mohamed Ramhi. L’armée israélienne affirme que les deux jeunes gens tentaient de lancer des cocktails Molotov, mais à la distance où ils étaient des soldats, ils ne mettaient personne en danger. Cette distance n’est par contre pas un obstacle pour les tireurs d’élite qui les ont atteints exactement au cœur.
Titre original : Comme on tuerait un chat

Haaretz, 24 octobre 2008

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Si, un jour prochain, vous deviez vous retrouver dans le camp de réfugiés de Jalazoun et demander la maison du shahid, les passants vous demanderaient de quel shahid vous voulez parler : du premier ou du second ? La semaine dernière, Jalazoun a enterré deux de ses fils en moins de vingt-quatre heures : Abdel Kader Badaoui, 17 ans, et Mohamed Ramhi, 21 ans. Badaoui, dont les circonstances de la mort restent enveloppées de brume, était un élève de 12e année ; Ramhi était le fils de Jamal Ramhi, dont la mère, Esther Yaakov Shahrour, était juive, et dont la tante habite à Haïfa. Les deux jeunes gens ont été abattus d’une distance de plusieurs centaines de mètres, à quelques heures d’intervalle. Tous deux ont été abattus de très loin par les soldats, les balles des tireurs d’élite visant, dans les deux cas, droit au cœur.

Plusieurs centaines de mètres séparaient les deux jeunes gens des soldats. Il y avait entre eux la vallée des oliviers où nous nous sommes rendus cette semaine. A cette distance, ils n’avaient aucune chance de mettre en danger la vie des soldats ni celle des colons qui se tenaient près de la clôture de la colonie voisine, Beit El. Dans les deux cas, même si est vraie l’affirmation de l’armée israélienne selon laquelle les deux jeunes gens lançaient des cocktails Molotov, il était possible et il aurait fallu user d’autres moyens contre eux. Gaz lacrymogène ? Tir en l’air ? Tir dans les jambes ? Avec quoi venez-vous. Non, simplement un tir à balle réelle et meurtrier, parfaitement pointé, une seule balle dans le cœur de chacun de ces jeunes gens, le but étant de tuer, tuer et tuer, exécutions sans jugement ni raison suffisante.

La première fois, il s’agissait de soldats du bataillon « Lion » et la seconde fois de la brigade « Lionceau », selon ce qui a été communiqué, et dans les deux cas, des soldats de l’armée israélienne, tous des lions, ont une fois encore tué de jeunes Palestiniens. Pour rien.

« Vous savez comment le soldat tue ? Pardonnez-moi de vous le dire. Le soldat croise les jambes, fume une cigarette, boit du café, et tue mon fils, comme on tue un chat. Je suis son père et j’ai le cœur brûlé », se lamentait cette semaine ce fils d’une Juive, Jamal Rahmi, ce père en deuil, qui porte sur sa poitrine la photo de son fils mort.

Mohamed Ramhi, petit-fils d’une Juive, faisait des jobs occasionnels. Son père travaille comme chauffeur à l’UNRWA et dans leur maison située à la limite de ce petit et triste camp de réfugiés, vivent dix personnes. Le cousin de Mohamed, qui portait le même nom, a été tué ici, à la fin des années 90. Il avait alors 17 ans.

Mercredi, la semaine passée, Mohamed était rentré d’une journée de travail dans un dépôt de vêtements à Jifnah, tout proche, et il s’était assis pour prendre son déjeuner. Son père dormait. Celui-ci dit que son fils aimait le riz. Puis Mohamed avait quitté la maison. Les funérailles de Badaoui, tué la veille, il les avait manquées, mais il est sorti en prenant la direction du complexe scolaire du camp – les deux écoles pimpantes de l’UNRWA, pour les garçons et pour les filles, situées l’une vis-à-vis de l’autre, sur la rue principale, à l’entrée du camp – en face des maisons de la colonie de Beit El, couvertes de tuiles. Les élèves des écoles manifestaient justement pour protester contre l’assassinat de leur camarade. Ils mettaient le feu à des pneus et tentaient de lancer des pierres, peut-être même des cocktails Molotov, à l’aide de catapultes improvisées (dont on peut douter qu’elles permettent de leur faire franchir la vallée), évidemment sans atteindre les soldats dans la tour et la jeep blindées qui se trouvaient de l’autre côté de la vallée des oliviers.

Mohamed était le plus âgé des manifestants, il était entouré de dizaines d’enfants de l’école fondamentale. Son jeune frère de 17 ans, Souhaib, qui était avec lui, raconte que Mohamed lui a ordonné de quitter les lieux avec leurs petits cousins, de peur qu’il ne leur arrive malheur. Souhaib dit avoir tout à coup entendu deux coups de feu : la première balle a touché un mur et la seconde a pénétré directement, par derrière, dans le cœur de son frère. L’instant d’avant, il avait vu son frère lever les mains au ciel tout en lançant des paroles religieuses.

Une voiture qui passait là a emmené Mohamed agonisant à l’hôpital gouvernemental de Ramallah. Sept heures plus tard, il mourait en salle d’opération. Sur les téléphones portables des membres de la famille se trouve déjà, comme toujours dans ces cas-là, une série de photos du défunt : le trou dans la poitrine de Mohamed, Mohamed enveloppé d’un linceul, son visage, pâle et serein.

Jamal, le père : « Ma mère est juive, j’ai travaillé chez des Juifs, j’aime des Juifs et des Arabes, et je voudrais dire, que le monde entende : jamais je n’ai entendu parler de quelqu’un dans le camp qui aurait tiré sur les soldats ou les colons. Les jeunes enfants sont grimpés en haut, ils n’ont pas approché des soldats. Ils ont crié, c’est normal, et ils ont mis le feu à des pneus – et ça aussi, c’est habituel. La veille quelqu’un de chez nous était tombé. Le sang de nos enfants s’embrase chaque fois que quelqu’un est tué chez nous. Alors ils ont manifesté. Mais pourquoi encore du sang ? Ce soldat, qui a vu l’enfant prendre une pierre ou une bouteille, il a levé son M16 et tiré sur lui. C’est désolant ou ça n’est pas désolant ? Mon fils a fait quelque chose d’à ce point dangereux ? Qu’a fait, mon fils ? Il n’a pas brandi une arme, pas brandi un couteau. Juste parce qu’il a levé les mains et lancé ‘Allahou akbar’ ? Tous les jours, on nous tue quelqu’un.

« Voyez, celui-ci c’est mon plus jeune fils et celui-là c’est le fils de ma fille, ce sont de petits enfants. Ils vont à l’école et moi j’ai peur pour eux. Dites-moi, ces enfants-là représentent un danger pour les soldats ? Maintenant, ils ont peur d’aller à l’école et d’être tué comme Mohamed.

« Quand j’ai appris que Mohamed était blessé, je me suis presque mis dans les oreilles le pain que je mangeais. Je suis devenu fou, j’étais foutu. Quand je suis arrivé à l’hôpital, je savais que c’était fini. Les médecins ont dit que ça irait, mais un père sait. Je l’ai vu et j’ai su que c’était fini pour lui. Je ne suis toujours pas réveillé. Je ne le crois pas encore. Je n’ai rien fait, mon fils n’a rien fait, et Dieu seul sait ce qu’il y a dans le cœur du soldat qui l’a tué.

« J’ai travaillé à Beit El. J’ai travaillé dans un restaurant, chez Ezra, de la colonie d’Ofra, quil m’aimait comme son fils. Sa fille Hamoutal et son fils Aron, tous me connaissent à Beit El. On connaît Jamal dont la mère est juive. J’apportais à manger aux soldats, dans le restaurant. Parfois, ils oubliaient leur arme et je la leur apportais. Je leur gardais leur arme. Je leur faisais des falafels et des salades. Ils aimaient ce que je préparais à manger, les soldats. Comment s’appelle le big boss, chez vous ? Olmert. Le mot que je lui dis d’ici, de Jalazoun, moi qui suis de mère juive : suffit ! Ça suffit. Voilà ce que je lui dis. »

Un court trajet parmi les ruelles du camp et voilà la seconde maison endeuillée, avec pareillement, un groupe d’hommes au regard triste, dans la chambre de deuil dont les murs portent des photos de celui qui a été tué ; sur la façade de la maison, de grandes affiches sont étendues, maintenues dans le bas par des bouteilles d’eau de format familial. Et aussi ces questions, lancinantes : ces enfants mettaient-ils la vie des soldats en danger ? Impossible de faire autrement ? Pourquoi ?

Ceux qui portent le deuil ici paraissent avoir le visage plus grave et le père endeuillé est moins emporté que Jamal Ramhi, dans l’autre maison endeuillée. Mais les photos sur les téléphones portables se ressemblent : autre cadavre enveloppé d’un linceul, de nouveau cet horrible trou dans la poitrine et le jeune visage de la mort, encore plus jeune ici.

Chauffeur de taxi, Mohamed Badaoui était justement en visite à Alep, en Syrie, au moment où son fils, Abdel Kader, étudiant de 17 ans, a été tué. Et tué, lui aussi, face aux maisons de la colonie de Beit El, de l’autre côté de la vallée des oliviers, ceinte d’une clôture, gardée, protégée, surveillée. C’était le 14 de ce mois, mardi dernier, à une heure peu avancée de la soirée. Abdel Kader circulait non loin de l’école. On ne sait pas clairement combien d’amis étaient avec lui, peut-être deux, peut-être trois, nul ne sait, et au fond rien n’est clair.

Le père dit avoir entendu rapporter que son fils avait allumé une cigarette dans l’obscurité et que sitôt après il était atteint au cœur d’une balle mortelle. Avant que l’oncle, alerté, n’arrive sur place, il y avait déjà des forces militaires et de police ainsi qu’une ambulance. L’oncle a dit aux soldats qu’il était le père, mais les soldats ne l’ont pas laissé approcher. Deux heures plus tard, on leur confiait le corps d’Abdel Kader. Le lendemain, le père rentrait de Syrie. Ils expliquent qu’Abdel Kader voulait devenir électricien auto. Ils l’ont enterré à trois heures de l’après-midi, une heure et demie, environ, avant que ne tombe dans le camp le shahid suivant.

« Ces derniers mois ont vu une augmentation du nombre de jets de cocktails Molotov dans le secteur de Benjamin », a communiqué le porte-parole de l’armée israélienne, « et pour la seule semaine écoulée, trois cas ont été enregistrés – dont deux dans la région de Jalazoun – dans lesquels des soldats de l’armée israélienne ont atteint les terroristes qui tenaient en mains des cocktails Molotov allumés, et cela avant qu’ils ne les lancent. Le porte-parole de l’armée israélienne tient à préciser qu’un cocktail Molotov constitue, à tous égards, une arme capable de mettre la vie en danger.

« Dans les deux cas envisagés par l’article, des terroristes ont été repérés par les forces de l’armée israélienne alors qu’ils tenaient en mains des cocktails Molotov allumés, prêts à être lancés en direction de la position de l’armée israélienne et vers les maisons de la localité de Beit El, et représentant dès lors un danger pour la vie des soldats et des habitants de la localité. Ouvrir le feu était dès lors impératif afin de couper court à un danger mortel. L’armée israélienne ne restera pas à l’écart devant une menace pesant sur la vie des soldats et des habitants de la région et elle continuera d’agir afin d’offrir la sécurité aux habitants de Judée et de Samarie ».

(Traduction de l’hébreu : Michel Ghys)