Vous avez dit "guerre froide" ?

Ces dernières semaines, la récurrence du terme « Guerre froide » dans les commentaires de certains politiques et de plusieurs de nos journalistes est frappante. Non pas que nous assistions à une nouveauté depuis la « Chute du Mur » : la comparaison avec la Guerre froide a en effet déjà été faite à la fin des années nonante, lors du double blocus infligé par Washington à l’Irak et à l’Iran. Mais voilà qu’aujourd’hui – après les propos jugés « agressifs » de Vladimir Poutine lors de la 43ème Conférence sur la politique de sécurité à Munich, en février dernier – certains n’hésitent plus à voir dans les tensions suscitées par le projet de bouclier antimissile en Europe de l’Est une « nouvelle guerre froide ». De même, d’autres commentateurs croient déceler une « nouvelle guerre froide » dans la rivalité entre les Etats-Unis et la Chine en Afrique. Qu’en penser ?

Nous savons que le terme « guerre froide », popularisé par le journaliste américain Walter Lippmann en 1947, entendait d’abord désigner un conflit dont les protagonistes veillaient à ne pas aller jusqu’à l’affrontement armé. Du moins dans nos régions et, directement, entre « Grands » : rappelons tout d’abord que cette guerre n’a pas été froide pour tout le monde, comme peuvent en témoigner Coréens, Vietnamiens, Laotiens, Cambodgiens, Indonésiens, Timorais, Angolais, Mozambicains, Éthiopiens, Érythréens et bien d’autres peuples martyrisés.

Par ailleurs, un spécialiste comme Pierre Grosser nous a montré que ce conflit, dans lequel le facteur idéologique jouait assurément un rôle considérable, était aussi la conséquence de « tendances lourdes » plus anciennes, géopolitiques, économiques, culturelles… ainsi que le produit d’une rivalité entre intérêts d’États, bien au delà de leurs appartenances idéologiques. Tendances lourdes et rivalités dont on ne voit, dès lors, pas pourquoi elles auraient disparu avec l’Union soviétique.

Ce que nous rappelle aussi Grosser, c’est que Walter Lippmann entendait, par ses écrits, adresser une mise en garde aux autorités de… son propre pays. Les Etats-Unis, jugeait Lippmann, avaient en effet préféré ne pas payer le prix d’une négociation avec Moscou au sujet d’un retrait réciproque des troupes américaines et soviétiques d’Europe. Et préféré consolider un état de fait issu des péripéties militaires de la fin du second conflit mondial – cette présence des deux armées. Et transformer ainsi les « frontières » militaires planifiées à Yalta en frontières politiques, faisant de l'Europe l'enjeu des rivalités entre «Grands», plutôt que d’avoir à prendre en compte les garanties de sécurité et d’aide économique que l’URSS aurait demandées lors d’éventuelles négociations. Or, pour ce faire, l’invention d’une « menace soviétique » qu’il s’agissait dès lors de contenir ou de refouler, s’avérait impérative. Pourtant, les travaux ne manquent pas qui montrent que l’Union soviétique – littéralement exsangue à l’époque – aspirait à conserver les avantages de la « Grande alliance anti-fasciste » de 1941-45 pour pouvoir se reconstruire. Et l’on a tout lieu de penser que c’est l’attitude étasunienne qui, en une self fulfilling prophecy (une prophétie qui s’auto-réalise), a fini par faire d’une menace soviétique fantasmée en 1946-47 une menace potentiellement réelle quelques années plus tard.

Quelles seraient donc aujourd’hui, ceci étant dit, les motivations, conscientes ou non, qui pousseraient à parler de « nouvelle guerre froide »? Quelle serait l’utilité d’une telle formule ?

Nombreux étaient ceux qui, au cours des années 1990, étaient prompts à s’insurger contre toute évocation intempestive de la « guerre froide » : le « communisme », c’était fini ! N’y avait-il dès lors pas quelque chose de « nostalgique » à évoquer une Guerre froide dont on ne retenait que la seule dimension idéologique ? Était-il convenable de risquer d’attirer le regard et la réflexion sur les « tendances lourdes » évoquées ci-dessus à une période où – grâce à Boris Eltsine, aux libéraux et aux oligarques russes – semblait se réaliser à l’Est le rêve d’une « démocratie parlementaire mondialisée », dûment accompagnée sur cette voie par la « démocratie de marché » ?

En février 2007 encore, le journal américain The Nation , « libéral » au sens étasunien du terme, écrivait que, depuis le début des années 1990 et contrairement à une politique « de façade » prônant publiquement à l’égard de la Russie post-soviétique « une relation généreuse ‘de partenariat stratégique et d’amitié’ », les États-Unis avaient en fait mené une politique « bien réelle et extrêmement imprudente » consistant – je cite – en « une exploitation conquérante, acharnée, des faiblesses de la Russie », Washington se montrant « plus agressif et intransigeant qu’il ne l’a jamais été v. à v. de l’URSS.»

Serait-ce qu’aujourd’hui la formule « nouvelle guerre froide » retrouverait de son utilité ? Avec le bouclier anti-missile aux frontières de la Russie que jouxtent désormais les pays membres de l’OTAN; avec la compétition impitoyable pour l’acheminement du pétrole (mal occultée, de l’Ukraine à l’Asie centrale, par les « révolutions» orange, des roses, du coton ou des tulipes)¬; avec les conséquences effroyables qu’a la compétition pétrolière – sino-américaine cette fois – pour les populations d’Afrique sahélienne, particulièrement au Darfour… les triviales rivalités économiques et d’État exigeraient-elles sous nos cieux un petit coup de vernis idéologique ? En ce cas, les réminiscences de la Guerre froide (qui, comme chacun sait, a opposé un « monde libre » occidental, démocratique et soucieux des droits de l’Homme au « communisme totalitaire ») n’auraient-elles pas pour effet, bienvenu, de revitaliser une auto-perception valorisante face à ces fameuses « tendances lourdes » qui risquent d’entacher les visions angéliques des politiques de l’Occident libéral que l’on tente d’inculquer au citoyen alpha ? Et de réactiver des réflexes anciens face à la Russie et à la Chine, toutes capitalistes que celles-ci soient devenues ?

Paul DELMOTTE

Professeur de politique internationale à l’IHECS (Bruxelles)

Chargé de conférences à l’ULB