Voile islamique : la curée

La curée, je vous dis. On a sorti la grosse artillerie. De tous les côtés, ça déferle. Chaque péripétie est montée en épingle en la coupant de son contexte. Ainsi, la nouvelle héroïne s’appelle Karin Heremans, la préfète de l’Athénée d’Anvers. La mort dans l’âme, après avoir longtemps plaidé pour que l’école puisse accueillir tous les élèves sans les contraindre, elle a dû changer son fusil d’épaule et promulguer l’interdiction.



Dans le camp des éradicateurs, on triomphe. Même Karin Heremans a du se rendre à l’évidence : sans interdiction du voile à l’école, la situation est ingérable.


Mais qu’est-ce qui est ingérable? Écoutons Karin Heremans jusqu’au bout. Elle a vu le nombre de ses élèves musulmanes portant le hijab augmenter à une vitesse exponentielle, au fur et à mesure que les écoles voisines décidaient de l’interdire dans leurs murs et que les élèves concernées refluaient vers les écoles, de plus en plus rares, qui l’acceptaient encore. Pour l’Athénée d’Anvers, l’équilibre était rompu, la pression était devenue trop forte.


Avant l’interdiction, les filles voilées se répartissaient sur un grand nombre d’établissements, côtoyant, outre des garçons de toutes origines, des filles de culture musulmane mais non voilées et des filles d’autres cultures. Pourquoi certaines écoles décidèrent-elles, à un moment donné, de mettre fin à cette mixité culturelle qui n’aurait du déranger aucune personne dotée d’un minimum d’ouverture ? La seule explication, bien dans l’air du temps, est liée à l’existence d’un marché scolaire : chaque établissement se retrouvant en concurrence avec tous les autres pour attirer les « bons élèves » et les « bons parents » qui sont derrière, l’interdiction du foulard servit de prétexte commode pour écarter une population jugée plutôt bas de gamme en la refilant à l’école voisine… qui, bien obligée, finissait par suivre le mouvement.


Les partisans de l’interdiction généralisée prétendront que, justement, ils remettent tous les établissements à égalité. Je n’en crois rien et je prends les paris : si on devait en arriver là, d’autres motifs d’exclusion ne tarderaient pas à être inventés. Même si ce n’est pas ce que veulent certains partisans progressistes de l’interdiction, le « ciblage ethnique » est en marche. Certains polémistes amalgament déjà joyeusement les « islamistes » et les « voyous allochtones délinquants ». Pas à pas se construit, avec l’évidence du rouleau compresseur, l’image d’un « autre » absolu qui est déjà dans nos murs, cinquième colonne du nouvel ennemi universel. La droite ne craint plus le communiste au couteau entre les dents. La gauche ne croit plus au gros capitaliste à cigare et haut-de-forme. Et tous se retrouvent pour vomir le musulman qui égorge un mouton dans sa baignoire. La parole se libère ad nauseam et ce qui s’exprime de l’inconscient collectif fait frémir. La curée…


Dans ce genre particulièrement glorieux, Le Vif-L’Express se distingue une fois de plus |1|. Sa dernière livraison s’en prend aux Assises de l’interculturalité qui s’ouvrent ce lundi 21 septembre et qui seraient « déjà pliées ». Il y a sûrement matière à débat, en veillant à rester correct. Mais la journaliste du Vif, Marie-Cécile Royen, n’a que faire de la correction, puisqu’elle cloue au pilori deux jeunes femmes qu’elle ne connaît même pas. Citation : « Deux invitées, Fatima Zibouh (ULg) et Nadia Fadil, se démarquent par leur militantisme inspiré par la mouvance des Frères musulmans. Aucun autre jeune issu de l’immigration ne sera présent pour nuancer le propos des Tariq Ramadan’s girls, qui défendent les “accommodements raisonnables” ». Tout est faux dans cette manière de caractériser ces deux jeunes universitaires au-dessus de tout soupçon. Quant aux « accommodements raisonnables » dont Le Vif ne nous dira rien d’autre, les voilà téléguidés par les Frères musulmans. Au Québec, société farouchement laïque et social-démocrate qui a testé le concept avec succès, on appréciera.


La curée… Je m’en voudrais de l’alimenter en m’engageant plus loin dans la polémique. Je laisse donc le dernier mot à Laurent Chambon, présenté par Marie-Cécile Royen comme un « nostalgique du modèle multiculturel hollandais » – quelle horreur ! – et qui sera invité [le 23 par le Centre pour l’égalité des chances] et [le 22 par l’Union des progressistes juifs de Belgique]. Sur son site, on trouve cette info peut-être prémonitoire :


La Haye (NL) – Le leader populiste néerlandais Geert Wilders a réclamé la mise en place d’un impôt sur le voile islamique. Lors du débat sur le budget 2010 à la Deuxième chambre, il a proposé un impôt de 1000 euros par an et par personne. Quiconque voudra se voiler le crâne devrait demander un permis. Sa kopvoddentax (littéralement « impôt sur le chiffon de tête ») servira selon lui à « enfin gagner quelque chose avec l’Islam ».


Et ce commentaire que je partage totalement :


Tout le monde devrait avoir le droit de s’habiller comme il/elle l’entend, même si cela ne plaît pas aux autres. Le voile est un symbole de soumission sexuelle, tout comme les minijupes, les vêtements trop serrés, les talons aiguilles et le maquillage. On hurle quand une journaliste est condamnée pour avoir porté des pantalons dans un pays lointain, alors lorsqu’une fausse blonde |2| veut imposer ici une taxe sur le foulard, je pense qu’il est temps de réagir. Il ne s’agit pas de se battre pour le foulard, mais pour que le choix de chacun reste personnel. On ne veut pas que les hommes imposent aux femmes de porter un foulard, mais on ne devrait pas vouloir que d’autres hommes leur imposent de l’enlever.


Venez l’écouter le 22. (Le 23, la salle est déjà pleine.) Et, sur le même sujet, lisez ce qu’écrit Irène Kaufer sur son blog.


|1| Voir ses précedentes prouesses ici.


|2| Chambon, qui est lui-même gay, désigne ainsi Geert Wilders.