Venezuela : de l’arrière-cour au monde multipolaire

L ‘idéologue impérialiste le plus influent du XXème siècle, Henry Kissinger, déclarait dans les années septante, face à l’expansion socialiste dans l’hémisphère occidental : « Si les Etats-Unis ne peuvent pas contrôler l’Amérique Latine, comment pourraient-ils dominer le monde ? ».

 

 

Aujourd’hui cette préoccupation de Kissinger recommence à tourmenter les forces de l’Empire, mais cette fois leurs serres conspiratrices ne parviennent pas à réduire au silence le réveil des peuples en révolution.

 

Le désespoir de l’Empire, en ce moment, de ne pouvoir subordonner les pays de son « arrière-cour » a mené à une série de coups d’Etat, sabotages, dictatures brutales, assassinats politiques, disparitions, tortures et impositions de modèles neolibéraux capitalistes qui sont à l’origine de la majeure partie de la pauvreté, de l’exclusion, de l’aliénation et de la misère connues dans la région de toute son histoire.

 

Dans le cadre de la vision étroite des forces de l’Empire, les tactiques et stratégies d’agression ont atteint leur but à la fin du siècle (précédent, ndt), et dans tous les pays latino-américains, excepté Cuba la révolutionnaire ; des gouvernements soumis aux intérêts de Washington ont été imposés, de même qu’un modèle économico-politique de démocratie représentative néolibérale.

 

Quand un soldat vénézuélien révolutionnaire, Hugo Chavez, a mené une rébellion contre le gouvernement corrompu, assassin et criminel de Carlos Andres Perez- parfait laquais de l’Empire- le 4 février 1992, Washington l’a sous-estimé. Une renseignement secret, aujourd’hui déclassifié, du Département d’Etat daté de la nuit du 4 février 1992, disait que « la tentative de coup d’Etat semble être l’œuvre d’un groupe d’officiers de niveau moyen… Il n’y a aucun signe d’appui populaire aux conspirateurs du coup d’Etat… »

 

Dans le même temps, le gouvernement étasunien reconnaissait que ses propres enquêtes, réalisées en secret au Venezuela, révélaient que « L’incitation à continuer à appuyer Carlos Andres Perez est minime, une enquête récente ayant montré qu’il jouit de l’appui de moins de 20% de l’électorat… ». En d’autres mots, le peuple n’appuyait pas le modèle néolibéral qui avait été imposé au pays par des intérêts étrangers.

 

Ensuite, un autre renseignement secret daté du 10 mars 1992 a révélé la véritable préoccupation de l’Empire face aux mobilisations populaires au Venezuela, « Un coup d’Etat (*) réussi au Venezuela affecterait de façon très grave les intérêts des Etats-Unis dans cet hémisphère. Malgré l’impact négatif à court terme sur la classe pauvre et sur la classe moyenne, nous pensons que les politiques économiques de Carlos Andres Perez sont exactement ce qui est nécessaire pour réformer l’économie vénézuélienne… Le renversement de Carlos Andres Perez enverrait un message négatif à la région sur la possibilité d’imposer la réforme économique. Un coup d’Etat au Venezuela serait aussi un précédent ennuyeux…. (pour d’autres pays de la région) »

 

Pour paraphraser Kissinger, si les Etats-Unis ne peuvent contrôler le Venezuela, comment pourraient-ils dominer la région ? La préoccupation principale des intérêts de l’Empire n’était pas que la classe pauvre augmentait et que la classe moyenne disparaissait, mais que son modèle néolibéral s’impose, à tout prix, parce que ce n’était qu’ainsi que pouvait être garantie sa domination permanente.

 

Quand Hugo Chavez a remporté la présidence du Venezuela en 1998, Washington ne savait que faire. Sa politique officielle était « attendre et voir ce qui se passe » avant d’agir. Ils ont essayé d’ « acheter » le nouvellement élu président vénézuélien à plusieurs reprises, mais ces tentatives furent infructueuses : le Venezuela avait choisi un chemin irréversible vers l’indépendance, la souveraineté et la dignité révolutionnaire.

 

Avec les premiers changements, les premières transformations- l’Assemblée Constituante, la réforme de la loi des hydrocarbures et l’OPEP- les intérêts de l’Empire furent affectés et son pouvoir sur le Venezuela commença à s’affaiblir. La voix de Hugo Chavez commença à être écoutée dans toute la région, résonnant comme un chant rebelle et une volée de cloches pour le réveil des peuples.

 

L’AGRESSION PERMANENTE

 

Vint alors la vague d’agressions- le coup d’Etat d’avril 2002, le sabotage pétrolifère et économique, les tentatives d’assassinat, la subversion et le financement à coups de millions des groupes d’opposition, l’intervention dans les élections et une brutale guerre psychologique via les médias de communication- mais ils n’attinrent  pas leur objectif et les forces révolutionnaires commencèrent à se lever sur tout le continent.

 

La naissance de l’Alliance Bolivarienne des Peuples de Notre Amérique (ALBA) en 2004 ouvrit le chemin d’une nouvelle politique extérieure fondée sur des principes de coopération, d’intégration et de solidarité entre les peuples. De nouvelles relations entre les pays frères de la région commençaient à se tisser, renforçant le lien entre les Etats qui partageaient une vision collective de l’humanité, et construisant un nouveau modèle de commerce continental qui donnait une impulsion au bénéfice mutuel et au développement intégral.

 

DE L’ALBA A UN MONDE MULTIPOLAIRE

 

De l’ALBA est née l’Union des Nations Sud-américaines (UNASUR), promue par le Venezuela, avec pour objectif de renforcer les échanges régionaux, et créer un bloc continental capable d’affronter les nouveaux défis mondiaux, économiques, politiques et sociaux.

 

Plus la révolution au Venezuela se consolidait, plus l’agression de l’Empire s’intensifiait. En 2005, Washington a lancé une campagne internationale pour isoler le gouvernement vénézuélien et le classer comme « Etat voyou ». « Hugo Chavez est une force négative dans la région », a déclaré la Secrétaire d’Etat Condoleeza         Rice en janvier 2005, commençant ainsi le bombardement de mensonges et de manipulations contre le Venezuela pour l’opinion publique internationale, qui à ce jour n’a toujours pas pris fin.

 

A peine un an plus tard, le Secrétaire à la Défense d’alors, Donald Rumsfeld, a comparé le Président Chavez à Adolf Hitler, et comme le Directeur National du Renseignement, John Negroponte, il l’a appelé « la plus grande menace pour les intérêts étasuniens dans la région ». Cette année-là, ils ont placé le Venezuela dans la liste des « pays qui ne collaborent pas à la lutte contre le terrorisme » et ils ont imposé une sanction par l’interdiction de vente d’armes contenant de la technologie étasunienne au pays sud-américain.

 

Le Président Chavez, repérant la tentative de neutraliser et d’affaiblir les forces armées de son pays, a recherché d’autres alliés internationaux, non soumis à la domination de l’Empire. La Russie fut le premier pays qui offrit de remplacer les équipements militaires dont le Venezuela avait besoin- une nation qui a les réserves pétrolières les plus grandes du monde- pour maintenir au moins un minimum de capacité de défense territoriale.

 

Pour la première fois depuis la chute de l’Union Soviétique, un pays latino-américain a entamé des relations avec la Russie sans que la main étasunienne ne s’interpose. Ce premier achat de matériel militaire fut l’ouverture d’une nouvelle relation commerciale et stratégique entre le Venezuela et la Russie, grâce au blocus étasunien.

 

Après la Russie, le Venezuela commença à se rapprocher de la Chine, du Belarus, de l’Iran, de la Malaisie, de l’Inde, du Japon, de la Syrie, de la Libye et d’autres pays d’Afrique, arabes, asiatiques et européens. La politique extérieure du gouvernement d’Hugo Chavez entama une transformation radicale et donna une place au Venezuela sur la mappemonde. Comme le dit le Président Chavez dans ses « lignes de Chavez », « il s’agissait de changer radicalement les règles du jeu : nous voulions nouer des relations avec tout le monde et non pas seulement avec une partie du monde. En réalité, en vérité, à ce moment-là nous étions en train d’apprendre à marcher avec nos propres pieds sur la scène internationale. Il ne faut pas oublier que nous n’avions pas de politique extérieure propre, souveraine : notre politique extérieure était écrite depuis Washington ».

 

CHANGEMENT DE L’EQUILIBRE DU POUVOIR

 

L’intégration et l’union des peuples construisent un bouclier face à l’agression de l’Empire, et dans le même temps elles créent une défense quasi inébranlable, et elles affaiblissent aussi le pouvoir étasunien sur le monde.

 

La tournée du Président Chavez en Russie, au Belarus, en Ukraine, en Iran, en Syrie, au Liban et au Portugal réalisée du 13 au 24 octobre 2010, est une preuve de la naissance du nouveau monde multipolaire. Des 69 accords signés avec ces 7 nations, le Venezuela retirera des fruits de grande valeur qui imprimeront, de façon équilibrée, la construction de milliers de nouvelles maisons, le développement agricole, l’échange éducatif et scientifique, la diversification et l’accroissement économique, et la production énergétique- le tout pour le plus grand bénéfice possible du peuple vénézuélien et de la prospérité du monde.

 

Et dans aucune de ces 69 conventions il n’y a d’éléments d’exploitation qui pourraient mettre le Venezuela dans une position désavantageuse. La nouvelle politique extérieure du Venezuela Révolutionnaire ne permet pas l’exploitation ni la contamination venimeuse capitaliste qui ne cherche qu’à piller les peuples, sans leur offrir le moindre bénéfice en faveur de leur développement propre.

 

Au Belarus, par exemple, le Venezuela n’a pas seulement acheté des véhicules lourds et de transport public, mais a aussi créé des entreprises mixtes avec les alliés biélorusses pour monter des usines en territoire vénézuélien, assurant un transfert de technologies important qui aidera à diversifier l’économie vénézuélienne et ses industries de production, de même qu’elle créera de nouvelles sources de travail pour le peuple.

 

La banque binationale russo-vénézuélienne, créée lors de cette visite à Moscou, réduira la dépendance économique envers les institutions financières internationales exploiteuses, comme le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale, et permettra le financement de projets productifs de façon souveraine et indépendante. L’accord avec la Russie pour le développement d’une centrale nucléaire- à des fins pacifiques- aidera le Venezuela à diversifier ses sources d’énergie nationale, réduisant la dépendance à l’énergie hydroélectrique qui a presque laissé le pays dans une crise insupportable à cause d’une sécheresse inattendue au début de cette année.

 

Avec la Syrie s’ouvriront de nouvelles routes maritimes qui permettront un meilleur flux commercial et d’échanges entre l’Amérique du Sud et le Moyen-Orient. Et grâce aux nouveaux accords avec la Russie, le Belarus et la Syrie, le Venezuela n’exportera pas seulement son pétrole, mais aussi son café et son cacao- les meilleurs du monde.

 

Dans presque tous les pays visités, la priorité principale des accords signés fut le logement pour le peuple vénézuélien. Un des fruits de cette tournée sera la construction de milliers de maisons modernes pour ceux qui en ont le plus besoin au Venezuela, avec diverses techniques et technologies iraniennes, russes, biélorusses et syriennes.

 

DANS UN MONDE MULTIPOLAIRE IL N’Y A PAS D’EMPIRE

 

« Le Venezuela doit obéir », a déclaré le Président Barack Obama, se référant à l’accord avec la Russie pour le développement de l’énergie nucléaire à des fins pacifiques. « Nous surveillons les accords entre le Venezuela et l’Iran pour voir s’ils violent les sanctions » [imposées par les Etats-Unis], a annoncé le porte-parole du Département d’Etat, Philip Crowley, sur un ton arrogant et impérialiste, comme si Washington était toujours le gendarme du monde.

 

Le désespoir de Washington est le produit de l’épuisement de son pouvoir global- il a fait son temps et le nouveau monde multipolaire émerge à l’horizon. Le cauchemar de Kissinger devient réalité- les Etats-Unis ne peuvent plus dominer l’Amérique Latine, et encore moins le monde entier. Ce soldat révolutionnaire qu’ils ont tellement sous-estimé est devenu un symbole de la résistance mondiale face à l’agression de l’Empire, et a donné un souffle d’espoir et de l’inspiration à des millions de gens.

 

Le cri des peuples- pour leur indépendance, leur révolte et leur dignité- s’entend, se sent, se respire et se vit, dans la passion avec laquelle ils reçoivent le Président Hugo Chavez dans les zones les plus reculées d’Afrique et d’Arabie, jusqu’aux cités cosmopolites d’Europe.

 

Le grand combattant africain, Franz Fanon, disait « l’humanité attend quelque chose de nous qui ne soit pas une imitation des autres modèles, ce qui serait presque une caricature obscène ». Le monde multipolaire est l’invention des peuples révolutionnaires- c’est la création d’un modèle juste, équilibré, sans Empire, sans domination, sans exploitation. Un monde où règne la prospérité humaine, au-dessus des ambitions égoïstes- un monde où le bénéfice mutuel conduit les relations, et où le désir de destruction globale est enterré dans l’Histoire.

 

Les forces de l’Empire n’arrêteront pas leurs agressions ni leurs tentatives de neutraliser et d’écraser ce nouveau monde en construction. Les menaces qui règnent sur le Venezuela- et sur la vie du Président Hugo Chavez- s’intensifieront dans les prochains jours. Mais le chemin des peuples vers la justice sociale ne peut faire marche arrière- il est irréversible. Le drapeau glorieux du Venezuela a été hissé devant le monde et il ne sera plus jamais abattu.

 

 

(*) Bien que Washington aie classifié l’action de « coup d’Etat », Hugo Chavez a dit qu’il s’agissait d’une « rébellion populaire contre une dictature déguisée en démocratie ».

 

Traduction : Jean-Louis Seillier pour Investig’action

Photo: Bernardo Londoy

Source originale: cubadebate

Source: www.investigaction.net