Un asile de flou nommé Belgique

Philippe Dutilleul, journaliste et réalisateur, est l’auteur du documentaire de politique fiction Tout ça ne nous rendra pas la Belgique, qui annonçait, à la télévision, le 13 décembre 2006, la “fin de la Belgique”. L’émission avait stupéfié les Belges. Il en a tiré un livre, Bye-bye Belgium (Ed. Labor, 2006) et a également publié Chronique d’une imposture assurée (Ed. Racine, 2008). Nous vous livrons ici un extrait du nouveau livre de Philippe Dutilleul, Un asile de flou nommé Belgique. Scènes de ménage dans un vieux couple ou dernier avatar des démons nationalistes qui ont ensanglanté maintes fois l’Europe? L’incompréhension monte entre Flamands et Wallons, et la Belgique semble s’éloigner inexorablment de la vieille tradition du compromis qui faisait son charme… 


De l'immobilisme au suicide…

Raison pour laquelle on a vu débarquer en Belgique, venant parfois de très loin, une foule d’équipes de télévision et pléthore de journalistes depuis les élections législatives de juin 2007 et la longue crise qui s’en est suivie, avides de scoops et d’informations sensationnelles à colporter dans leurs pays respectifs. Périlleuse mission, je veux dire compliquée parce que complexe…


A l’étranger, depuis que la Belgique est indépendante et singulièrement ces 50 dernières années, on range plutôt nos crises linguistiques dans le rayon des éruptions cutanées vite guéries par un traitement politico-allopathique adéquat et comme la  manifestation récurrente d’une forme de folklore énervant, ridicule mais bon-enfant. Ces Belges nous font bien marrer avec leur côté breughélien, avec leurs disputes de bac-à-sable pour adolescents retardés, de plus ils sont sympas et de conseils avisés. Si bien que notre influence diplomatique – souvent discrète – a été plus élevée que le donnent à penser notre représentation quantitative et notre poids démographique – négligeable à l’échelle du continent et à fortiori du monde. L’orgueil n’est évidement pas notre trait de caractère dominant.


Et là, patatras, voilà que brusquement notre crédit international s’écroule pour de bon, que nos diplomates – en majorité flamands – dans leur chancellerie sont assaillis de questions pressantes sur les querelles du pays par des gouvernements interloqués, que des politiciens voisins nous enjoignent de nous ressaisir (publiquement et dans les coulisses), que des industriels et des commerçants ayant pignon sur d’autres continents crient casse-cou et s’inquiètent du désordre politique régnant dans le Royaume. La nature mais aussi l’économie a horreur du vide, plus encore de l’incertitude.


L’ancien premier Ministre libéral flamand Verhofstadt, l’homme politique belge le plus populaire pour l’instant, s’emploie à visiter l’Europe pour écrire un bouquin sur ce thème européen qu’il affectionne  mais en profite pour renchérir auprès de ses interlocuteurs prestigieux sur le bon sens belge qui ne nous quittera jamais. Autrement dit, vous pouvez avoir confiance en notre sens des responsabilités, nous continuerons à utiliser votre pognon que vous distillez dans notre économie de la meilleure façon (comprendre…il existe encore de bonnes entreprises à racheter, des investissements juteux à réaliser, des dégrèvements fiscaux avantageux à saisir…) et, par pitié,  laissez-nous laver notre linge sale politique en famille. 

Tout finit toujours par s’arranger au Royaume des combines et des interminables négociations nocturnes qui comptent en son sein de nombreux prosélytes. Ainsi, le journaliste Pierre Bouillon, travaillant au service politique du « Soir », qualifie-t-il le statuquo actuel comme une « belle et vieille affaire  » (sic). Comprenez que la Flandre, malgré ses ultimatums (il en a recensé 244 depuis 1970 jusqu’à la fin juillet 2008), ne désire pas quitter le navire belge et « ne grimpe pas aux rideaux » malgré la crise qui s’éternise… Et vogue donc la médiocratie érigée en système de gouvernance à la belge…  


Pourtant, le doute s’est installé dans bien des têtes. Les chamailleries se sont envenimées. Une forme de désamour s’est installée dans les comportements. Qui n’est pas de la paranoïa ou de la pure fiction…. 

Un couple qui ne s’aime plus, qui ne s’apprécie plus, peut tout juste espérer continuer à faire des choses ensemble pour épater la galerie et rassurer sa marmaille mais le plus séparément possible afin d’éviter les disputes stériles et les coups de gueule ravageurs. Aussi pour ne pas pérenniser une forme d’impuissance face aux défis qui s’accumulent, pour continuer à vivre tout simplement. 


Les fêtes d’anniversaire ou de mariage sont parfois l’occasion de rencontres intéressantes où l’alcool, généreusement ingurgité, aide les langues à se délier…. Je me suis ainsi retrouvé aux côtés d’une charmante quadragénaire flamande, travaillant dans un commerce à Courtrai mais habitant à Mouscron puisqu’elle s’est mariée avec un francophone. La frontière linguistique toute proche pousse nombre de familles, comme ce couple « mixte », à envoyer leurs enfants étudier dans les écoles flamandes des villes les plus proches.  En principe, ce mélange – français à la maison, néerlandais à l’école – fait de ces élèves de parfaits bilingues. Ce que m’a confirmé cette néerlandophone, elle-même parfaite bilingue, non sans cacher une réelle inquiétude quant à l’évolution des mentalités dans ce pays. La guerre linguistique imprègne, assure-t-elle, le cerveau des plus jeunes…


« Je regrette, comme d’autres parents, que l’enseignement flamand contienne aujourd’hui les ferments de la séparation du pays (ndlr : ce qui confirme l’enquête du « Vif l’Express » op cité).  Certains cours les façonnent en petits flamingants anti-belges… J’ai été choquée  en tant que flamande. Mais le phénomène est plus étendu. Mon fils, quand il jouait au football à Mouscron, se faisait traiter de ‘tête de flamin’. Puis, écœuré, il est parti jouer à Lauwe où  régulièrement on parlait de lui comme d’un ‘sale wallon’. Heureusement depuis, il a trouvé un club près de Courtrai au sein duquel l’origine linguistique ne joue pas.  Néanmoins, cette évolution m’inquiète comme le comportement de ces francophones qui viennent faire leurs emplettes à Courtrai et qui se refusent toujours à parler le moindre mot de néerlandais…Même si tout mon personnel parle le français, il y a une question de courtoisie qui joue. La mésentente belge gagne incontestablement du terrain quoique ce ne soit pas la volonté de tous les gens ».      


Voilà donc des journalistes envoyés sur notre territoire exigu pour tâcher d’y voir clair, de comprendre et de guetter les moindres indices de l’éclatement probable sinon rapide du pays. Ils ne se battent pas

 encore ces drôles de Belges? Dommage que CNN n’y déploie pas encore ses équipes « en live show » journalistique à l’américaine….


Forcément, les raccourcis, les approximations voire les erreurs sont légions dans leurs papiers et reportages qui font ricaner les correspondants étrangers locaux et les confrères made in Belgium. 

Et puis zut, lâch

e un de ces envoyés spéciaux, on n’y comprend que dalle à vos embrouilles. N’empêche, ajoute-t-il, elles ont un côté de déjà vu ailleurs, en URSS, en Yougoslavie, en Tchécoslovaquie, qui inquiète, qui  interpelle… Et si cela se répétait, ici,  en Belgique, en plein cœur de l’Europe, atteint à son tour d’une forme de balkanisation larvée ? Jusqu’où cela peut-il aller ? 

Et puis Bruxelles, à tort ou à raison,  se gausse d’être la capitale de l’Union Européenne, n’est-il pas ? Ne doit-elle pas montrer l’exemple d’une cohérence interne, elle qui est en même temps la capitale de la Belgique et de la Région flamande ?  Il y a donc un petit côté suicidaire dans l’air belge qui titille les plumes et l’objectif des caméras… 


Mais restons modestes comme nous l’avons toujours été, avec bonheur et retenue… Presque en silence. Les gens heureux n’ont pas d’histoire. Nous non plus. Ou si peu. 

Et les Belges ont été satisfaits de leur sort  jusqu’il y a peu, en réglant leurs contentieux communautaires et sociaux nuitamment, en sourdine, entre soi, entre piliers du système (au sein des « poupées russes » ?) mais de plus en plus difficilement,  avec l’accumulation d’indices évidents indiquant que les fondations de cet Etat artificiel étaient minées de l’intérieur. Les taupes voraces ont fait leurs trous, se sont servies, entraînant le pays sinon à son démantèlement complet, du moins à son déclin. Les plus faibles, les béni-oui-oui seront les premières victimes.


Bruxelles n’est ni Paris, ni Londres, ni Berlin, encore moins Pékin, Moscou ou Washington. L’aura de nos hommes politiques dépasse rarement les frontières nationales. Peut-être le prix à payer à la neutralité qui nous fut imposée par nos puissants tuteurs à l’intronisation de la Belgique en 1830…mais qui n’empêcha pas l’un d’eux de nous envahir à deux reprises…

Nous n’avons pas produit de grands théoriciens politiques, de grands philosophes. Ni de grands dictateurs ou conquérants. Ouf… 


Nous sommes plutôt des praticiens : l’art, la science, le commerce, la grammaire, le droit et… notre école de pilotage sont nos points dominants. Notre force réside surtout en notre tolérance, en notre docilité diplomatique envers les grands du monde occidental. A force de se montrer sage et conciliant envers les puissants, on est même venu nous consulter de l’Est européen et du continent africain, en butte aux conflits interethniques, pour comprendre notre modèle de compromis politique, social et communautaire. 

Quel honneur d’être montré en exemple…pour un si petit pays divisé qui compte le plus grand nombre ou presque de ministres au mètre carré ! Voilà de quoi attirer le regard glouton d’ambitieux ne possédant pas nécessairement les mêmes valeurs démocratiques que nous….


Aujourd’hui, la référence belge aurait plutôt tendance à prendre l’eau. Car la crise communautaire se double d’une crise économique. En pleine dévissage boursier mondial, le Bel 20, l’indice des 20 valeurs belges dominantes, a perdu plus de plumes que ses consœurs européennes du CAC 40, etc. Le taux d’inflation s’emballe.  C’est un signe qui ne trompe pas de la crise profonde qui couve dans ce pays, de la confiance qui fout le camp, mais aussi de syndicats ragaillardis qui se disent prêts à reprendre le chemin de la lutte, à mobiliser leurs troupes militantes, maquillées de rouge, de vert ou de bleu, pour défendre le pouvoir d’achat et le système de protection sociale.  


Au fil du temps, notre pays s’est vidé de son actionnariat capitaliste autochtone au profit de grands groupes étrangers qui sont venus investir chez nous et y faire leurs emplettes. 

Ainsi, le français Suez, après avoir racheté la vénérable Générale de Belgique, symbole de notre puissance coloniale,  fait désormais la pluie et le beau temps énergétique belge, plus encore depuis sa fusion avec Gaz de France. 

Nous sommes désormais tous nus, exposés aux vents, aux pressions venus de l’étranger, aux décisions de lointains conseils d’administration souverains. Ou à l’ambition démesurée de capitaines d’industrie vaniteux qui, à l’image de Mestrallet, le patron de Suez, s’étonne qu’on lui résiste, côté flamand, dans l’actionnariat du terminal gazier de Zeebrugge. 

J’aime, déclare-t-il au journal « Le Soir » du 21 juillet 2008, « qu’on respecte ses engagements (ndlr : ne pas nationaliser cet important port gazier). La Belgique n’est-elle pas le pays au monde le plus ouvert aux investissements étrangers ? Regardez l’exemple du port d’Anvers ou celui des aéroports wallons…. Vous allez fermer les raffineries qui ne sont pas détenues par les Belges ? Alors, vous les fermerez toutes… ! ».  

Et pourquoi pas, tant qu’on y est, fermer la boutique belge ? Certains y travaillent depuis longtemps consciemment ou inconsciemment, explicitement ou en sourdine….

Finalement, un compromis à la belge a été trouvé avec Mestrallet à la fin de l’été 2008…Le terminal de Zeebrugge, vache-à-lait de Suez, ne sera pas nationalisé mais la puissance publique rachète à Suez une part de sa participation dans Fluxys, société distribuant le gaz…


  

L’insolence capitaliste ne connaît ni frontières, ni limites. Chez nous, incontestablement. 

Les bourgeois belges ont eu l’habilité de vendre leurs plus beaux bijoux de famille au prix fort d’autant plus facilement que le regroupement, la concentration capitaliste permet soi-disant d’affronter en « meilleure posture » la mondialisation et de délocaliser si nécessaire. Et ils ont trouvé preneur. 

Ainsi la quasi-totalité de la production de chocolat « belge », notre produit le plus connu dans le monde avec la bière, qui représente un chiffre d’affaire considérable, est-il désormais entre les mains de quatre multinationales américaines… Là également, nous ne faisons plus le poids, aussi léger qu’une tablette de chocolat au lait « Côte d’Or »…

Les notables poursuivent ce démembrement, pardon cette valorisation de leurs actifs, en revendant aujourd’hui leurs demeures somptueuses et châteaux, avec de substantielles plus-values à la clé, notamment à de riches Hollandais, Allemands et Français qui échappent ainsi à l’impôt sur la fortune même si Sarkozy a modifié la donne fiscale depuis son entrée en fonction. Certaines sociétés immobilières belges, qui réalisent ces transactions et… de juteuses commissions, ne s’en plaignent pas… De nombreux Hollandais se sont installés dans la région d’Anvers et du Limbourg avec les mêmes conséquences : la hausse du prix des maisons et des loyers pour les plus modestes.


Je suis revenu aux sources, il y a un an. J’ai emprunté en vélo le chemin du hameau natal de Ramecroix, aussi appelé Guéronde, presque coupé du monde désormais. J’ai frissonné en constatant que toutes les demeures individuelles, y compris la villa que mon père louait au patron de la carrière, les corons ouvriers où habitaient mes grands-parents paternels, avaient été abattus, rasés. 

Trois survivants, dans ce décor grisâtre, qui résistent à l’envahisseur : une vieille école publique toujours ouverte, constituée de bâtiments préfabriqués délavés, presque branlants, une ancestrale usine de chaussures miraculeusement en fonction et une ferme isolée avec ses hangars en béton et ses étables malodorantes….

Sur ma gauche, en remontant la route, s’étend l’immensité des carrières de calcaire qui ont creusé le paysage de leurs tranchées ridées et bleuâtres. Un impressionnant trou de plusieurs kilomètres de long s’est formé, engloutissant toute vie végétale et présence humaine sur son passage. 

Sur ma droite, je découvre encore des champs de blé grillés, de maïs impressionnants dans leur coquille verte, et de lin bleuté, des verts pâturages piquetés de marguerites où broutent quelques paisibles vaches, paysage rural qui attend de disparaître lentement mais sûrement sous les coups des pelleteuses mécaniques. 

Pour faire bonne figure, une sucrerie ultra moderne a été crée juste à la limite de l’emprise du secteur cimentier. C’est la seule qui subsiste dans cette région de cultures betteravières, les autres ont disparu, victimes des restructurations du secteur sucrier.


Ici, dans le hameau déserté de Ramecroix, avec l’accord des autorités publiques, tout est désormais dévolu à l’empire de la pierre calcaire et de ses dérivés. Les trois principales sociétés qui l’exploitent (CCB, CBR et OBOURG) sont toutes passées entre des mains étrangères (italienne, allemande, suisse). Seul un petit producteur indépendant local et familial (CIMESCAUT) continue d’exploiter avec bonheur un gisement calcaire, témoin la bonne forme de son action en bourse. Jusqu’à quand ?


Je n’ai plus reconnu cet espace vital qui, durant mon enfance, combinait de manière assez homogène, exploitation calcaire, agricole, habitats, vérandas, jardins fleuris et potagers variés, bois, promenades au grand air malgré la poussière grise omniprésente, et même un vestige archéologique – un tumulus – de l’époque romaine…

La raison du plus fort l’a emporté…

Je me suis dit en quittant ces lieux, l’esprit ébranlé mais fataliste, que bientôt, ce serait la Belgique qu’on visiterait comme un vestige du passé…   


Notre industrie perd des plumes. Notre agriculture se racrapote en terme de surfaces cultivées et de têtes de bétail malgré le succès grandissant de la Foire de Libramont dans les Ardennes, haut lieu de ce que la Wallonie et le pays comptent encore d’activités paysannes prospères. 

Notre patrimoine s’amenuise. Nos banques subissent de plein fouet la crise américaine des « subprime » à laquelle s’ajoutent des erreurs de gestion et de stratégie à l’image du « géant Fortis », banquier et assureur, à cause de la suffisance de ses dirigeants qui ont voulu faire grandir trop vite leur société par une opération d’absorption  onéreuse. L’œuf belge (FORTIS) qui mange la poule hollandaise (la banque ABM AMRO) a en quelle que sorte provoqué une capitalisation indigeste…. 

Conséquence : le titre « Fortis », action bancaire de « bon père de famille » a perdu plus de 60% de sa valeur durant l’été 2008 à la grande fureur et à l’impuissance des petits actionnaires. Et de nous tous…


Le paternalisme économique à la belge, autour de quelques grands capitaines d’industrie doués mais vieillissants, vit ses derniers moments de domination. Une page là aussi se tourne. J’hésite à déterminer s’il s’agit d’une bénédiction ou d’une malédiction. 

Je ne porte, par exemple, aucune espèce d’admiration pour le financier belge Albert Frère (actionnaire de Suez et de bien d’autres sociétés, françaises notamment), qui s’est bâti une fortune colossale par un sens inné des affaires mais sans apporter le moindre coup de pouce en termes d’emplois à sa Wallonie natale déclinante. Certains – dont lui – bâtissent des empires d’argent sur les ruines fumantes de secteurs qu’ils ont dépouillés et restructurés par seul intérêt et profit. On ne construit pas, on ne redresse pas une société en crise, de la sorte.


Nous devenons une économie de niches et de services. La Flandre, avec son réseau performant de PME  (Petites et Moyennes Entreprises) innovantes, plus heureusement quelques sous-régions wallonnes dynamiques (en particulier le Brabant wallon), en tirent pour l’instant le meilleur parti sans être à l’abri d’un retournement de conjoncture et d’une concurrence à couteaux tirés avec les pays émergents.

Nous vivons, surtout en Wallonie et à Bruxelles, comme des rentiers, repliés sur notre passé glorieux, illusion qui berce encore quelques centaines de milliers de personnes, heureux propriétaires de biens immobiliers ou mobiliers, héritages de fortunes accumulées au cours d’un passé industriel et commerçant florissant où nous donnions des leçons d’économie appliquée aux Congolais et jurions de leur construire un Eden sur terre…Il s’est aujourd’hui transformé en désastre avec le concours des dirigeants congolais eux-mêmes. 


Nous nous comportons comme des vieux conservateurs, sur un continent européen qui a tendance à s’assoupir, sous les lambris dorés d’un passé glorieux, dans un confort enviable, qui nous préservent encore – mais pour combien de temps – de la pauvreté bien que plus d’un million de Belges (14% de la population) vivent déjà au-dessous de son seuil… 

Les jeunes générations – en particulier de politiciens – ont perdu le sens du dialogue, du partage et la vertu de l’inventivité. Ils peuvent se recroqueviller sur leur région mais aussi s’ouvrir sur le monde pourvu qu’ils connaissent les langues étrangères. Les nationalistes flamands utilisent l’Europe comme bouée de sauvetage de la Belgique évanescente qu’ils veulent vider de son sang comme des vampires…. 

Beaucoup de talents belges, flamands comme francophones, s’exportent à l’étranger sans regret. Ils y trouvent plus d’espace, d’écoute, d’aides financières pour exprimer leurs qualités, réussir leur projet de vie,  s’enrichir ou venir en aide aux déshérités de la planète. 

Ceux qui restent peuvent exercer leur générosité dans des actions de bénévolat qui ont toujours eu la cote chez nous dans les nombreux secteurs de la vie associative.


C’est donc dans ce pays riche de sa diversité, aux abois, vendu aux enchères marchandes, paradis des fraudeurs, en panne institutionnelle, lâché par les déçus et les explorateurs en herbe, soutenu par des âmes généreuses et idéalistes ou franchement ringardes, reliquat encore clinquant d’une économie en pleine mutation, que des journalistes étrangers, aidés de « fixeurs » et de traducteurs au besoin, sont venus se perdre. Dans les nombreux bistrots qui peuplent nos villes, dans les marchés qui drainent une foule populaire de consommateurs,  en enquêtant auprès des leaders d’opinion, des gens bien informés, dans les rédactions, afin de dresser un diagnostic précis de la situation, désespérée pour les uns, tristement banale et récurrente pour les autres.  


Je l’ai écrit, le Belge survit et s’adapte à toutes les situations évolutives. Aujourd’hui, ce pays épouse une courbe darwinienne sans savoir s’il disparaîtra ou survivra à ses déchirures internes, à ses faiblesses chroniques et surtout à quel prix. Son indépendance économique, il l’a perdue depuis longtemps mais l’histoire l’a habitué à être dominé par des puissances occupantes. Il n’en tire pas ombrage pourvu que la prospérité soit au rendez-vous.

Aujourd’hui, l’économie, mixée, brassée, internationalisée, fait loi partout. Le politique « accompagne » ces transformations essentielles. Mais la panne sèche sociale guette comme ce carburant importé qu’on utilise aujourd’hui avec de plus en plus de parcimonie, jusqu’à la dernière goutte, dans son réservoir automobile ou dans sa cuve de chauffage avant de demander un crédit pour la remplir et d’attendre une aide de l’Etat pour passer éventuellement aux énergies renouvelables.


Le paquebot belge navigue à vue, dans une mer tantôt démontée par les flots médiatiques, tantôt calmée lors des rounds discrets de négociations institutionnelles plus ou moins secrètes. Le mot d’ordre est sur toutes les lèvres asséchées : gagnons du temps…

Mais la tension partisane demeure extrême et les rivalités personnelles exacerbées jusqu’au moment symbolique où le principal acteur du moment, vilipendé par les uns, applaudi par les autres, vainqueur en Flandre des dernières élections législatives, craque physiquement et remet temporairement au porte-manteau son tablier de premier ministre pour rentrer d’urgence à l’hôpital, victime d’une hémorragie du système digestif. L’impossible réforme institutionnelle et le climat politique détestable ont eu raison de l’organisme d’Yves Leterme, fragilisé par la tension nerveuse permanente, les injures et les longues nuits blanches de négociation à couteaux tirés.


A cette occasion, l’ex-futur premier ministre a pu mesurer à quel point fonctionne bien (ou relativement bien selon le porte-monnaie) notre système de protection médicale et sociale puisqu’il en fut l’heureux bénéficiaire, se sortant de ce mauvais pas de santé grâce à la qualité des soins qui lui furent prodigués. Leterme frôla la mort ce soir-là, à l’image de cette Belgique fédérale et de sa sécurité sociale que lui et ses amis politiques veulent désosser et déconstruire pour le seul rayonnement d’une Flandre aujourd’hui prospère.   


Mon  point de vue est bien sûr celui d’un francophone. Le quotidien français « Libération » mérite d’être félicité pour avoir concocté le 28 novembre 2007 un numéro spécial « made in Belgique », fort bien documenté, équilibré, qui s’est vendu comme des petits pains, dans notre pays en tous cas. 

Pour une fois, l’enquête ne s’arrêtait pas au factuel, aux effets de manche racoleurs, aux vrais-faux scoops, aux analyses convenues, aux sempiternels clichés des « une fois, la Belgique s’effrite » mais reflétait synthétiquement assez bien les enjeux, contradictions, faiblesses, et acquis de la société belge dans sa globalité. J’y retrouvai en tous les cas une partie de mes propres observations et interrogations.


Pour peu qu’on s’intéresse au sort de ce petit bout de terre immergée, entre ciel ardennais brumeux  et mer du Nord iodée, entre mariages gay, avortements et euthanasie légalisés, fécondations in vitro et  recherches médicales parmi les plus avant-gardistes,  l’information distillée par « Libération » permettait de se faire une idée assez juste de ce « laboratoire schizophrénique » qu’est aujourd’hui le royaume selon l’expression de Guy Duplat, journaliste culturel à la « Libre Belgique » pour qui « malgré ses soubresauts linguistiques, la Belgique cartonne sur un plan culturel et la France adore ». Plus loin, pessimiste, il conclut son papier : « Les culturels se parlent encore mais qui écoutent les culturels ? Ils prêchent dans le désert et sont inquiets que cette Belgique, longtemps laboratoire fructueux et schizophrénique d’une Europe mélangée, ne devienne un jour un contre-exemple, choisissant de retourner à des monocultures autistes ». 

N’est-ce pas aussi parce que ces mêmes intellectuels sont coupés, dans leur tour d’ivoire, des réalités du pays, des aspirations et du vécu de la masse des gens ?


Dans ce même numéro, le rédacteur en chef politique du quotidien flamand de gauche « De Morgen » (Le Lendemain) entonnait non pas la Brabançonne (l’hymne national belge) ou le « Vlaamse Leeuw «  (Le Lion flamand, chant de ralliement de la Flandre nationaliste) mais le couplet habituel des revendications et du comportement contemporain des habitants de cette région.


« Le combat flamand n’est pas seulement nationaliste, il est aussi mouvement d’émancipation sociale. Jusqu’aux années 50, les Flamands étaient des citoyens de seconde zone. (…).

La Flandre qui n’a connu que la fin de la pauvreté depuis une génération et qui baigne aujourd’hui dans la prospérité, a une peur panique de perdre à nouveau cette richesse. La région est ‘tombée ‘ dans la culture du ‘contentement’ : ce n’est pas le besoin de davantage de bien-être qui prime, mais la crainte de perdre à nouveau ce bien-être nouvellement acquis. D’où le repli sur soi du Flamand peureux dans son petit village et dans la maison qu’il a construite de ses propres mains avec les pierres familiales de ses grands-parents ; il se méfie des voisins francophones qui, d’après lui, coûtent trop chers en solidarité et il pense que tout cela s’arrangera quand il sera ‘chez lui’. (…) ».


C’est pour avoir montré à la télévision la déclaration unilatérale d’indépendance de la Flandre, de façon crue et provocante, en mêlant fiction et réalité, l’une des conséquences potentielles de ce comportement flamand, égoïste, suffisant et craintif de nouveau riche, s’additionnant à la vieille revendication nationaliste d’émancipation culturelle et linguistique, devenue rancœur avec le temps, que j’ai été projeté au-devant de la scène médiatique le 13 décembre 2006 et vilipendé par la classe politique belge dans son ensemble et par leurs relais médiatiques francophones mais aussi flamands. 


Les éditorialistes des grands journaux du Nord du pays font, depuis longtemps, la pluie et le beau temps de l’opinion publique flamande bien plus que leurs confrères francophones qui sont moins lus et surtout moins écoutés par la masse des Wallons et des Bruxellois. 

C’est eux, tels Manu Ruys peut-être le plus talentueux et le plus connu, aujourd’hui retraité, qui ont plaidé pendant des années pour une plus grande autonomie flamande, qui ont menacé le pays de scission, qui ont affublé les Wallons de sobriquets les plus négatifs, qui ont attisé et avalisé en quelle que sorte la division réelle et actuelle du pays. Leurs successeurs, touillant dans la même soupe autonomiste, avec moins de talent, de conviction et surtout plus de retenue et de confusion (présence parlementaire massive de l’extrême-droite en Flandre oblige…), m’ont écharpé pour avoir osé montrer le visage d’une Flandre séparatiste et intolérante, évidemment minoritaire…. 

Je suis donc coupable d’avoir soufflé sur les braises communautaires.


Les francophones se sont eux drapés dans leur dignité blessée de citoyen belge éraflé : on ne joue pas ainsi, dans un vrai-faux journal télévisé en plus, avec l’avenir d’un si beau pays….Les intellectuels m’ont snobé ou raillé, certains gardiens déontologiques de la profession descendu en flamme. Le Belge a aussi un esprit très étriqué…Il y a des choses dont on ne parle pas comme ces lourds secrets de famille…

J’avais commis un crime de lèse-majesté anti-belgicain, anti-conventionnel qui eut quand même l’honneur, fichtre, de figurer dans la presse étrangère comme un événement médiatique hors du commun. Pas mal d’étudiants en Communication et Journalisme y consacrent leur mémoire de fin d’études…  

La Belgique se trouvait à nouveau ridiculisée à l’étranger selon mes détracteurs ou magnifiée dans sa totale liberté d’expression selon les inconditionnels de l’émission (il y en a heureusement beaucoup). 

Elle ne pas m’a attendu pour l’être, soit ridicule, soit appréciée… 


Un visiteur de la foire du livre de Bruxelles en février 2007, cynique et menaçant,  m’a très sérieusement admonesté et mis en garde. 

Avec ce documentaire-fiction (aggravé de deux livres revendiquant ce coup d’état médiatique contre le royaume de Belgique), j’aurais signé en d’autre temps, « mon arrêt de mort » comme fut assassiné le parlementaire communiste Julien Lahaut, coupable d’avoir crié « vive la république » dans l’enceinte du Parlement belge (la vérité historique toujours pas établie complètement est plus compliquée que cela).  

Circonstance aggravante, ajouta-t-il : mon acte aurait été ourdi avec la complicité bienveillante de Paris et d’officines françaises tapies dans l’ombre, qui veulent en finir avec notre encombrant royaume et récupérer une partie de celui-ci.


Calembredaines et pur phantasme que ces remarques acidulées.…. La vérité est plus simple et plus complexe. 

Mon bref et discret passage dans l’enceinte politique m’a appris qu’il ne faut jamais avoir raison seul et trop tôt. Certains, en dehors du clapier politicien et de ses technocrates dévoués, me reconnaissent au moins un mérite, celui d’anticipation sinon de prédiction. 

Il ne fallait pas fréquenter assidûment les allées du pouvoir et celles des cours de science-politique (ce n’est pas mon cas)  pour sentir que ce pays fonçait droit dans le mur depuis des années, que des positions antagonistes sur son devenir institutionnel opposeraient les deux principales communautés du pays, à la sortie  les élections législatives de juin 2007 et les déclarations autonomistes du Parlement flamand remontant à …1999 . Et qu’il s’en suivrait une crise plus profonde qu’à l’accoutumée, de nature existentielle… 


Flamands et Wallons ne partagent plus la même conception de l’Etat fédéral. D’où son nouveau dépeçage inéluctablement programmé. Les francophones, qui ne sont pas en position de force, devront plier, s’adapter ou partir….devant les exigences flamandes. 

J’ajoute que le monde politique dans son ensemble n’est pas à la hauteur des enjeux.

Les ministres des entités fédérées  jouent essentiellement les « Saint-Nicolas », distribuent des subventions, renforcent le clientélisme, de l’aveu même d’un de ses membres les plus éminents. Exercice plutôt facile, surtout quand on possède un trésor de guerre, qui a placé le flamand Leterme sur orbite fédérale et avec quel succès électoral !

Depuis qu’il y est parvenu,  ce Leterme est surnommé « Leterne » par d’aucuns, notaire sans envergure et besogneux par d’autres, et son numéro deux, le libéral francophone Didier Reynders, qualifié par ses adversaires flamands « de plus mauvais ministre des Finances que la Belgique n’ait jamais connu », surtout dans les rapports détestables qu’il entretient avec son Administration…  C’est tout dire de l’estime que ce petit monde se porte… 


J’ai écrit et déclaré, à plusieurs reprises depuis la fameuse émission « Bye-bye Belgium », contre vents et marées, bien avant la cacophonie, durant l’été 2008, de Leterme et de son équipe heptagonale (majorité formée asymétriquement et contre nature de 5 partis traditionnels), qu’on n’échappera pas à une remise à plat complète du système politique belge. Et qu’à défaut, le marasme s’aggraverait. On s’y trouve… Les échéances sont devant nous, pressantes…


Philippe Dutilleul, Un asile de flou nommé Belgique, Editions Buchet-Chastel, 2009