Un Etat schizophrénique

La clôture de séparation partage la société israélienne en deux mondes qui diffèrent totalement par leur manière d’envisager la réalité et par les problèmes qui les préoccupent. De ce côté-ci de la clôture, les gens s’inquiètent de la crise de Wall Street, de l’absence de leadership, de la menace iranienne. Peu de monde s’intéresse à ce qui se passe en Cisjordanie et personne ne s’y rend en visite. On oublie les Palestiniens quand il n’y a pas d’attentats, les colons sont vus comme une bande d’olibrius et les pourparlers de paix d’Ehoud Olmert comme des effets d’annonce superflus.

Haaretz, 2 octobre 2008

De l’autre côté de la clôture, au pays des colons, le monde paraît tout autre. Là, on ne se préoccupe pas de Wall Street ni d’Ahmadinejad, mais de survie. On est furieux contre l’Etat qui a fait évacuer le Goush Katif [dans la Bande de Gaza], on est furieux contre l’armée et contre la Cour suprême, et furieux contre les médias de gauche. On prend au sérieux les déclarations d’Olmert soutenant un retrait de tous les Territoires [occupés], on se prépare à la prochaine évacuation et en attendant, on se rend en pèlerinage sur les ruines de Homesh.

Cette schizophrénie est très commode pour les deux côtés, et le gouvernement Olmert a pris soin de l’alimenter. Le Premier ministre a déclaré son soutien à l’évacuation des colonies situées au-delà de la clôture mais dans les faits, après la démolition des maisons d’Amona, il a lâché la bride aux colons. Le Ministre de la Défense, Ehoud Barak, a refusé d’entrer en conflit avec les colons au nom du gouvernement et a cherché les voies d’un dialogue avec eux, en affirmant ne pas être prêt à résoudre seul les problèmes créés par ses prédécesseurs 40 ans durant. Il s’appuie sur les réticences de l’armée et de la police à affecter des hommes à l’évacuation forcée d’avant-postes.

C’est ainsi qu’a été créé une espèce de statu quo. Le gouvernement s’est résigné à l’existence des avant-postes et a fermé les yeux sur la multiplication des constructions dans les colonies au-delà de la clôture. Les colons se sont efforcés de s’abstenir de provocations, de protestations ou de perturber la vie de ce côté-ci de la clôture. Ils ne sont pas parvenus à attirer de nouveaux candidats dans la colonisation des collines et des montagnes, et leur rhétorique vise à préserver la cohésion interne bien plus qu’à mobiliser des soutiens en dehors du camp. Olmert et Barak ont autorisé une construction massive dans les blocs de colonies, mais seulement à l’ouest de la clôture, dans la zone destinée à être annexée à Israël. Là aussi, les nouveaux appartements sont destinés aux orthodoxes pauvres, essentiellement.

Cependant ce calme était fragile et illusoire. Le mouvement des colons s’est déchiré de l’intérieur après le désengagement de Gaza. Ses vieux dirigeants se voyaient comme une extension de l’Etat, remplissant une mission nationale et bénéficiant en retour d’un appui politique et de budgets. Ses membres espèrent encore que le vent tourne et qu’un autre gouvernement fasse venir des centaines de milliers d’Israéliens à Ofra, Beit El et Alon Moreh. L’échec des dirigeants de Yesha à sauver le Goush Katif et la trahison d’Ariel Sharon à l’égard du camp qui le soutenait ont nourri l’émergence d’une nouvelle génération de colons qui se rebelle contre l’autorité de l’Etat et menace de la boycotter. Leur arme secrète tient dans la peur de voir des officiers et des soldats religieux – qui occupent une place centrale dans les unités de terrain de l’armée israélienne – refuser massivement les ordres si on exigeait d’eux de faire évacuer des colonies et des avant-postes.

Les discussions menées par Barak et son entourage sur une évacuation, par consentement, de Migron – le plus important avant-poste établi sur des terres volées à des Palestiniens – ont révélé que la direction de Yesha avait perdu toute pertinence. Le marché offert par Barak était scandaleux – donner en échange, à ces intrus, du terrain dans des colonies autorisées – mais même cela, dans les colonies, les militants l’ont rejeté sur-le-champ. L’Etat a été contraint de retourner devant le tribunal pour expliquer qu’il n’était pas en mesure de faire évacuer l’avant-poste illégal. Les colons ont gagné la bataille pour Migron.

Ces derniers mois, l’agitation s’est intensifiée dans les Territoires [occupés] et les comptes-rendus se sont multipliés sur des incidents violents entre des colons et leurs voisins palestiniens et entre des colons et des soldats de l’armée israélienne. Lors des réunions du gouvernement, Olmert et Barak ont fustigé les assaillants mais n’ont rien fait. Les forces de sécurité ont proposé que la police et le Procureur de l’Etat (autrement dit quelqu'un d’autre) consacrent davantage de ressources à s’occuper des colons qui transgressent la loi, et qu’ils mettent la loi en œuvre plus lourdement à l’encontre de la construction illégale dans les colonies, comme moyens de pression, afin de mettre un frein à la violence. Lors de discussions chez Barak, il a également été proposé de multiplier les détentions administratives et les ordres d’expulsion. Et comme toujours, on a accusé les tribunaux de prononcer des peines trop légères. Mais ce ne sont que des justifications bureaucratiques à l’inaction d’un gouvernement qui redoute une confrontation avec un groupe violent. L’application de la loi dans les Territoires [occupés] nécessite l’engagement de tout l’appareil mené par le chef du gouvernement.

Tant que la violence se cantonnait au-delà de la clôture, elle n’éveillait, de ce côté-ci, qu’un intérêt nul. Puis a eu lieu l’attaque visant le professeur Ze’ev Sternhell pour nous rappeler que le combat idéologique ne connaît pas de frontières, ni de clôtures *. Les condamnations exprimées par Olmert et les Ministres sont montées d’un cran, mais le gouvernement se dérobe encore et attend que le calme revienne ou que survienne une catastrophe qui le contraindra à agir. On peut prédire que si la catastrophe n’a pas lieu, les successeurs d’Olmert en agiront comme lui en préférant refouler ce qui se passe dans les Territoires [occupés] et préserver la schizophrénie nationale des deux côtés de la clôture.

(Traduction de l'hébreu : Michel Ghys)

www.haaretz.co.il/hasite/spages/1025712.html

Version anglaise : A schizophrenic state – www.haaretz.com/hasen/spages/1025607.html